‹ Histoire de Montesquieu d'après des documents nouveaux et inéditsChapitre 242 sur 263 · VŒUX DE L*AUTEUR · texte numérisé non relu

VŒUX DE L*AUTEUR

crîre, et que ceux qui obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir, je me croirais le plus heureux des mortels.

Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu*on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu'on s'ignore soi-même.

C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer celte vertu générale qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet être faible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui dérobe.

Ce sera le dernier mot de mon livre, comme c'était le premier du chef-d'œuvre de Montesquieu.

FW.

m PAMPHLET INCONNU CONTRE MONTESQUIEU

Quand Y Esprit des Lais parut, en 1748, ce fut un enthousiasme universel, tempéré par une critique générale. Il y eut autour du livre de Montesquieu des luttes plus ou moins courtoises ', qui se prolongèrent quelques aimées. M. Éd. Laboulaye, dans l'édition définitive qu'il donne de son maître, les a racontées avec son érudition et son charme habituels.

Mais il existe un pamphlet auquel les journalistes du temps ont fait allusion, que la génération suivante a cité sans le connaître et dont les bibliographes d'au* jourd'hiii parlent au lieu de ^e iire. sauf h en faire l'objet d'une légende : c'est un peu la fable de La Fontaine, Les femmes et le Secret.

On trouve dans La Reaumelle {Suite de la Mfense de r Esprit des Lois^ I7SI) :

Un homme employé à lever les tributs da roi de Lydie 1. Voir eh. ii et m, wprn.

358 APPKNDICB.

avait fait imprimer une critique de VEsprit des Lois en deoi gros volumes. Il les supprima et fit bien.

Delaporte (Observations sur la littérature moderne^ 1754), ajoute :

Il y a (dans V Esprit des Lois) en particulier, un morceau digne de Juvénai contre les fermiers et les traitants. Je n'entreprendrai pas de réfuter son sentiment sur cette matière; un homme du métier Ta fait, dit-on, avec beaucoup de force; mais l'ouvrage est fort rare, et, quoique fait pour le public, il n'a été vu jusqu'à présent que par un très-petit nombre d'amis particuliers à qui, par un privilège spécial, on a bien voulu en procurer la lecture.

V Eloge de Montesquieu par Maupertuis, en i 7S5, raconte ainsi le même fait :

Un auteur s'était donné beaucoup de peine pour composer contre Montesquieu un gros ouvrage qui allait paraître, ses amis lui conseillèrent de relire VEsprit des Lois. U le lut : la crainte et le respect le saisirent, et son ouvrage fat supprimé.

En 1767, un ami intime de Montesquieu publia en Italie, des Lettres familières ' de lui. On lisait dans Tune d'elles :

Depuis le futile Delaporte jusqu'au pesant Dupin, je ne vois rien qui ait assez de poids pour mériter que je réponde aux critiques ; il me semble que le public me venge assez et par

1. Lettres famililres dq président de Montesquieu, baron de La Brèdè, à divers amis d'iulie, t767. S.L. (Fiorenee), in-12; 2 vignettes et titre gravés. L'éditeur était Tabbé de Guaseo; la date de la lettre citée doit être 1751 : elle est écrite de Fontainebleau.

RBMARQUBS DE OUASCO. 3:if>

le mépris de celles du premier et rindignation contre celles du second.

Au nom de Dupin était joint cette note :

Ce rermier général fit imprimer, à ses frais, une critique qu*il distribua à ses connaissances, à condition de ne point la prêter. On ne manqua cependant pas de faire tomber un exemplaire de cette critique entre les mains de M. de Montesquieu; et dès qu*il eut parcouru quelques parties de cette rapsodie, il dit qu*il ne valait pas la peine de lire le reste, se reposant sur le public. En ofTet, la mauvaise foi qu'on découvrit dans les citations des passages mutilés, à dessein de rendre Fauteur de V Esprit des Lois odieux au gouvernement, ainsi que les mauvais raisonnements, Tindignërent au point que M. Dupin crut devoir retirer les exemplaires distribués, sous prétexte d*en faire une nouvelle édition, pour corriger des fautes qui s'étaient glissées; mais cette nouvelle édition ne parut jamais.

Monsieur et madame Dupin furent vraisemblablement outrés de cette double mention; ils trouvèrent un écho à leur colère dans madame Geoffrin, qui paratt avoir été furieuse aussi d'une phrase de Montesquieu et d'une note de Guasco. Us se réunirent sans doute pour faire faire, à Paris, des contrefaçons des Lettres familières et pour médire de l'auteur de V Esprit des Lois.

Ces éditions corrigées eiistent : tous les bibliographes Jes ont plus ou moins signalées ^

Ne connattra-t-on pas également les propos de ces

1. Voir BioçrapkU dn CEwm deMonîetquien^ par Louis Dan peau, io-8. Parii, Roaquelte, 1S74.

mauvaises langues? Il me semble les avoir reconnus dans les œuvres de Chamfort', qui fréquentait les salons de ces dames, qui disait : t J'excelle à traduire la pensée de mon prochain > et qui battait monnaie avec son esprit. Voici ses propres termes :

M. le président de Montesquieu avait un caractère fort audessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite ambition, etc. Losque VEi>fril des Lois parut, il s*en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu*il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connues fit une, dont M. Dupin voulut bien se reconnaître Fauteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de Montesquieu en eut connaissance et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires.

G la puissance d'une satire dans un pays spirituel ! A cette heure, tout le monde croit cette anecdote et madame Sand l'a consacrée dans ses Mémoires^.

J'espère avoir indiqué ainsi comment elle est née ; je vais tâcher de montrer la vérité qu'elle cache.

Il me parait suffisant d'emprunter à la collection du prince GaUtzin une lettre inédite de l'auteur lui-

!• OSttvref. Paris, 1795. Maximsi et Anecdotes,

7. Biitoire de ma vte, eh* n, 1865. Paris, Lfivy, in-18; — Proyart, Louit IVl détrôné ^ in-8. Londres, 1800, p. 7?; — Gaprtlgue, Madame de Pompadour, in-18. Amyot, 18G0; — Peignot, £>ictionnaire des livrée eondamnéi ; — Teehner, Bulletin du Bibliophile. Paris, mai 1859; Notice snr Claude-Dupin, par A. G. du Plessis; — Quérard, France littéraire, ▼« Dupin; — > Barbier et Billard, Dictionnaire de$ anonymes.

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