‹ Histoire de MontesquieuChapitre 138 sur 274 · MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

MADAME DU DEFFAND

le faire entendre à propos et à Tarrèter au besoin. Marie de Vichy était née d'une famille noble et pauvre. Dès sa jeunesse, la curiosité qui devait faire le tourment de sa vie jusqu'à sa mort, s'empara d'elle. Une incrédulité précoce lui valut la visite de Massillon qu'elle découragea de la convertir. Elle essaya du mariage avec le marquis du Deffand , lieutenant général de l'Orléanais , qui la dégoûta par ses débauches, et qu'elle ne revit plus. On la mena à la cour, jeune, jolie, spirituelle et veuve : l'idée d'être la maîtresse du Régent l'amusa une quinzaine de jours. Aïssé, la fameuse Grecque, devint son îtmie pendant quelque temps ; enfin, par contenance, elle prit un arrangement * avec le président Hénault. Son esprit vif et inquiet n'avait été nourri ni d'une instruction solide, ni de bons exemples, ni de principes religieux. Incapable d'une lecture sévère, incrédule au sentiment, sceptique par vanité, cosmopolite par relation, n'ayant, d'après son aveu même, « ni tempérament ni roman, » rien ne l'intéressait. Elle résolut pour se distraire d'avoir un salon. On vit de suite affluer chez elle, selon son mot, « les trompeurs, les trompés et les trompettes, » notamment la diplomatie européenne : grande ressource pour le futur auteur de V Esprit des LoiSy qui disait d'elle : « J'aime

1. Un arrangement, qni en bon anglais signifie un adultère, est, à Paris, aussi indispensable dans l'établissement d'une femme comme il faut, que sa maison, sa table, son carossc, etc. (ChestcrÛeld, Lettre à son fiU, 5 juin 17 50.)

jt celte femme de tout mon cœur; elle me plaît, elle « me divertit, il n'est pas possible de s'ennuyer « avec elle * ! » Quel dommage que le portrait qu'elle a fait de lui, en 17S1, soit perdu ! L'ennemie intime de madame du Deffand était la duchesse de Chaulnes*, une des fenmies les plus caractéristiques du dix-huitième siècle. Les plaisirs de l'esprit, les bons mots et la galanterie étaient tout pour elle ; aussi la crainte (Je perdre l'homme qui l'aurait sauvée de la mort n'aurait pu l'empêcher de dire une saillie, et le libertinage lui avait donné la sagacité la plus pénétrante.

A côté de ces centres officiels de la conversation, Montesquieu en fréquentait d'autres qu'il préférait peut-être et dont il disait : « J'aime les maisons où je a puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les « jours ^. »

L'un de ces salons était tenu par la treizième fille du maréchal de Brancas, sœur du comte de Forcalquier et jeune veuve de M. de Rochefort*, ces trois honmies d'esprit et de belles manières. Elle entourait de personnes aimables, ingénieuses et polies le duc de Nivernais, colonel en retraite, littérateur sans

1. Du Deffand, Correspondance, Ed. de Lescure, Pion, Lettre du chevalier d^Aydies, 28 janvier 1754.

Page 1