‹ Histoire de MontesquieuChapitre 184 sur 274 · CONCLUSION DE I/ESPRIT DES LOIS · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE I/ESPRIT DES LOIS

le génie politique de Montesquieu, génie ami des tra-^ ditions et de l'histoire, ami du progrès, mais ennemi des révolutions et des bouleversements. Montesquieu, dans ce morceau, combat, par quelques phrases vives et énergiques, la manie de tout niveler, de tout réglementer de la même façon. « Lorsque' les citoyens a suivent les lois, dit-il , qu'importe qu'ils suivent la « même. »

« Les deux livres suivants, le XXX® etle XXXI% qui terminent VEsprit des Lois, ont pour objet des lois féodales chez les Francs , dans le rapport quils ont avec rétablissement et avec les révolutions de la mo^ narchie française. Ces livres forment, pour ainsi dire, un hors-d'œuvre quant au reste de l'ouvrage. Montesquieu y déploie une érudition fort peu à la mode au dix-huitième siècle ; c'est la partie qui a le moins résisté à la critique... Pourtant, on y retrouve encore les qualités de Montesquieu, sa haute pénétration et sa puissance à reconstruire le passé en donnant la clef et le sens des institutions civiles et politiques. »

Tel est, dans son ensemble et dans ses détails, cet ouvrage qui, le premier, classa les gouvernements en trois espèces, idéalisa le régime parlementaire, demanda des réformes dans les pénalités et formida le principe de la séparation des pouvoirs. D'ailleurs, il est composé avec toute la prudence d'un publiciste et tout l'art d'un écrivain, conçu par un puissant historien et un moraliste sagace, enfin écrit avec une modération de langage, une élévation de pensée et

t58 CHAPITRE XIX.

une probité» qui commandent la soumission aux lois, l'amour de la patrie et l'admiration pour le christianisme. On sent que c'est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humains car il élève et éclaire notre intelligence, en nous entretenant de ce que l'auteur appelle « les grandes dioses : la vie, la liberté, les biens et c toujours la religion ^ »

D'ailleurs les vicissitudes de la publication de cet ouvrage sont curieuses à connaître.

1. p. Lieordaire, DiseoMn de réception à F Académie française , 24 JaoTier 1868; — Mignet, Extraiu et Hoticee* Paris, Didier; — BooAld, Théorie dn pomtoirm

2* Esprit des LoiSj 1. XXIV, eh. m. •

Pablioation do VEsprit des Loit. — Cartons. — Interdiotion

et critiques.

Après que les lectures préalables , faites chez Helvétius, chez le président Hénault et ailleurs, eurent excité la curiosité la plus vive, Montesquieu donna, en septembre 1748, une édition refondue de la Grandeur des Romains^ dont parlèrent toutes les feuilles périodiques S et s'en alla à La Brède.

En même temps, les deux volumes in-4® de Y Esprit des Lois sortirent de la presse suisse ; et on demanda au comte d' Argenson , directeur de la librairie française, la permission tacite de les introduire en, France.

La censure était une institution dont les ministres se servaient quelquefois pour se défendre eux-mêmes, mais qui avait pour but utile et élevé de protéger contre la hberté de la presse les principes sociaux. Il y en avait de deux sortes : Tune s'exerçait sur les

]. Correspondance de Grimm, elc. Ëdit. Touroeux, Paris, Garnier, 1877, tome 1^ p. 181.

livres imprimés en France ; l'autre sur les livres qui, imprimés hors de France, voulaient y circuler.

Le grand moyen des censeurs était d'obliger les auteurs à mettre des cartons à leurs ouvrages.

Les cartons sont des feuillets substitués à d'autres, qui contenaient des phrases, contraires au gouvernement, à la morale, à quelque chose ou à quelqu'un qui veut être respecté. L'esprit des écrivains s'est souvent affiné dans ces exigences de l'autorité, loin de s'amoindrir ; néanmoins les textes primitifs sont curieux à connaître, et on comprend la valeur vénale et littéraire qui s'attachent aux volumes qui les contiennent. Les plus intéressants, jusqu'ici, ont été ceux qui ont précédé les cartons mis au Don Juan de Molière.

Je viens d'en trouver de plus piquants. Us concernent Montesquieu. Ce grand écrivain soumit tous ses ouvrages à la Censure et toutes ses éditions originales en portent la marque.

Les quatorze cartons de V Esprit des Lois sont si curieux que d'Aguesseau ne voulait pas que le public les connut ^ Voici les principaux.

Le texte qui lés a précédés a été relevé sur deux exemplaires. L'un, après avoir appartenu au Directeur de la librairie en 1748, enrichit la bibliothèque de l'Arsenal; l'autre, qui est entre mes mains, a peut-être été la propriété du censeur chargé, avant de le laisser

1. Voir dans les Œuvres de Moniesquieu, (édit. Parelle, 8 vol. 1824), une lettre écrite à M. d'Argenson par un de ses agents et attribuée à notre auteur, contre toute vraisemblance.

Page 1