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PAR M. DE SECONDAT, SON FILS

Charles de Secondât, baron de La Brède et de Montesquieu, ancien président à mortier au parlement de Bordeaux, de TAcadémie française, etc., naquit à Là Brède, à trois lieues de Bordeaux, le 48 janvier 1(589, d'une famille assez noble de la Guyenne. Son troisième aïeul, Jean de Secondât, sieur de Roques, était maître d'hôtel d'Henri I, roi de Navarre; et la fille de ce roi, Jeanne, reine de Navarre, qui épousa Antoine de Bourbon, fit présent à Jean de Secondât, par un acte du 2 octobre 150i, d'une somme de dix mille livres pour être employée à l'acquisition de la terre de Montesquieu. C'était, dit la reine dans cet acte, « pour les « très-grands et recommandables services que Jean de Se- « condat, sieur de Roques, son maître d'hôtel, avait ci-de- « vaut et dès longtemps rendu au roi son père et à elle- « môme, tant au fait de son état de maître d'hôtel qu'en « autres grandes et importantes charges qu'elle lui a com- '( mises et lui commet journellement. »

Jacob de Secondât, fils de Jean, fut gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri II, roi de Navarre, qui fut Henri IV, roi de France ; et en sa faveur ce roi érigea en baronie la terre de Montesquieu, « voulant, dit-il, reconnaître les bons, « fidèles et signalés services qui nous ont été faits par lui et « les siens. »

Ce n'était point une cour corrompue par une longue prospérité, où l'on prostituât à des services frivoles ou bas les

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marques d'honueur et les récompenses dues aux services réels. Un jour, la comtesse de Guiche, que le roi aimait, allait à la messe à pied, suivie seulement de sa fille de chambre et de son page, qui portaient, l'un un petit barbet, l'autre un perroquet. L'ambassadeur du roi de France en témoigna une grande surprise, disant que c'était tout autre chose à la cour de son maître pour le brillant et la magnificence, et le grand nombre de seigneurs qui formaient ordinairement le cortège de la maîtresse du roi. « C'est, lui « répondit un vieux gentilhomme, parce qu'il n'y a à cette « cour-ci d'autres perroquets, singes ou barbets que ceux « que vous venez de voir. » Jacob de Secondât fut aussi lieutenant-colonel du régiment de Ghâtillon et ensuite mestre de camp, par brevet du 6 mai 1615.

Jean-Gaston de Secondât épousa Anne de Bernet, fille de Joseph de Bernet, premier président au parlement de Bordeaux, et il acquit une charge de président à mortier qui fut possédée après lui par Jean-Baptiste de Secondât de Montesquieu son fils.

C'était un des plus beaux génies et peut-être l'homme le plus libre et le plus juste de son temps. La Compagnie le regardait comme son véritable chef. Ayant perdu un fils unique qu'il avait, il laissa ses biens et sa charge à son neveu Charles de Secondât, auteur de l'Esprit des Lois,

Le père du jeune Charles, qui avait servi avec distinction mais qui avait quitté le service de fort bonne heure, donna les plus grandes attentions à l'éducation d'un fils dont il avait démêlé le mérite : c'était le père le plus tendre et le plus éclairé.

A l'âge de vingt ans,Charles, que nous n'appelerons plus que M. de Montesquieu, avait fait des collections et des extraits des immenses volumes qui composaient le corps du droit civil. Il fit, à l'âge de vingt-deux ans, un ouvrage, en forme de lettres, dont le but était de prouver que l'idolâtrie de la plupart des payons ne paraissait pas mériter une damnation éternelle. Cet ouvrage brille d'esprit et de traits d'une imagination vive et lumineuse.

Il fut reçu conseiller au parlement de Bordeaux le 24 fé-

vrier 1714 et président à mortier le 3 juillet 1716. Étant venu à Paris en 1722, il fut chargé par le parlement de présenter les remontrances que cette compagnie fit à l'occasion d'un nouvel impôt de quarante sous sur la sortie de chaque tonneau de vin. On se rendit aux remontrances et à l'habileté -du négociateur. Mais dès qu'on cessa de le voir et de l'entendre, les idées de justice et de modération, de compassion pour les peuples qu'il avait inspirées, et la vue des vrais intérêts de TÉtat furent insensiblement détruites par des idées plus enracinées et plus impérieuses. On avait aboli l'impôt, on y substitua celui de trois sous pour livre sur toutes les marchandises en sus des droits ordinaires d'entrée et de sortie. On ne l'établit d'abord que pour un temps, mais il a toujours subsisté depuis.

En 1725, il fit l'ouverture du parlement de Bordeaux par un discours où règne une éloquence rapide et une profondeur de pensée qui annonçaient de quoi il était capable dans des choses tout à fait sérieuses.

L'Académie de Bordeaux était encore bien près de sa naissance lorsque M. de Montesquieu y fut reçu, le 3 avril 1716. M. le duc de La Force venait de la fonder et y avait établi un prix de physique. Le génie. du nouvel académicien ne contribua pas moins à tourner du côté des connaissances solides celui de ses confrères, qui ne s'étaient réuni d'abord que par le goût pour la musique et pour les fleurs de la littérature. Il proposa lui-même trois prix sur l'anatomie, de trois cents livres chacun.

En 1726, M. de Montesquieu vendit sa charge de président à mortier pour la vie de l'acquéreur. C'est peut-être le seul homiûe que l'on doive louer d'avoir quitté une fonction publique pour laquelle il avait des talents, pour se livrer à l'inspiration de son génie et jouir de toute sa liberté. Le bien qu'il a fait à toutes les nations du monde et surtout à la sienne, l'emporte de beaucoup sur tout celui qu'il aurait pu faire en suivant les routes ordinaires.

Les Lettres persanes parurent en 1721.

J'ignore la date précise de la première édition du Temple de Grtide qui fut, je crois, en 1724*

M. de Montesquieu se présenta, en 1738, pour la place de rAcadémie française vacante par la mort de M. de Sacy. Il avait les suffrages des académiciens, lorsque M. le cardinal de Fleury écrivit « que le Roi ne voulait point que l'on ad- « mit dans son Académie Fauteur des Lettres persanes ; qu'il « n'avait jamais lu ce livre, mais qu'il le connaissait suffi- « samment par un extrait fort fidèle qu'on lui en avait préce sente et qui faisait dresser les cheveux à la tête. » M. le maréchal d'Estrées entreprit de raccomoder tout. M. de Montesquieu déclara « qu'il ne se disait point auteur des Lettres a persanes, mais qu'il ne donnerait point de désaveu qu'il les « eut faites, qu'il renoncerait à la place de l'Académie s'il (< fallait l'acheter à ce prix. » M. le cardinal de Fleury fut content de ce procédé, il lut les Lettres persanes et la paix fut faite. M. de Montesquieu fut reçu le 24 janvier 1728.

Le 5 avril 1728, M. de Montesquieu partit pour Vienne avec mylord Waldegrave, son intime ami, envoyé du roi d'Angleterre à cette cour, que nous avons vu depuis, pendant plusieurs années, ambassadeur d'Angleterre en France.

M. de Montesquieu était l'Usbek et le Rica de ses Lettres persanes, « Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oi- « sifs, écrivait Usbeck à Rhedi; quoique je ne sois chargé « d'aucune affaire importante, je suis dans une occupation « continuelle, je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce « que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans « la journée ; tout m'intéresse. Je vois les savants et les ar- » tistes célèbres, je fais des expériences de physique, etc. » Tel était alors M. de Montesquieu devenu même supérieur à Usbeck par toutes les études et toutes les réflexions qu'il avait faite depuis 1721.

Il eut souvent l'honneur de faire sa cour à Venise à M. le prince Eugène, auquel M. le duc de Bouillon l'avait particulièrement recommandé. Le prince lui demanda, un jour, en quel état étaient les affaires de la Constitution en France. M. de Montesquieu lui répondit que le ministère prenait des mesures pour éteindre peu à peu le Jansénisme et que, dans quelques années, il n'en serait plus question. — «Vous n'en « sortirez jamais, dit le prince ; le feu roi s'est laissé engager

« dans une affaire dont son arrière petit-fils ne verra pas « la fin. »

M. de Montesquieu partit de Vienne pour étudier la Hongrie, que peu de gens connaissaient bien. Il a écrit avec soin cette partie de ses voyages.

Il parcourut ensuite ritalie. Il vit à Venise le fameux Law, auquel ne restait de toutes les richesses de la France dont il avait été le maître, qu'un assez beau diamant et la facilité d'enfanter toujours de nouveaux projets. Il jouait aux jeux de hazard; lorsqu'il avait perdu, il engageait son diamant et, lorsqu'il avait gagné, il allait le retirer. Un jour, la conversation roulait sur le système. Comme en Angleterre, le ministère fait à peu près ce qu'il veut dans le parlement avec de l'argwlt, M. de Montesquieu lui demanda pourquoi il n'avait pas songé à corrompre par le même moyen le parlement de Paris? « Ce ne sont pas de si grands génies qu'en Angle- « terre, répondit Law, mais ils sont beaucoup plus incor- « ruptibles. »

M. de Montesquieu vit plus souvent encore à Venise ce trop célèbre comte de Bonne val qui, flatté de converser avec un homme en état de l'entendre, lui parlait à cœur ouvert de toutes ses aventures, de toutes les actions militaires auxquelles il avait eu part, et du caractère de tous les généraux et de tous les ministres qu'il avait connus.

A Turin, M. de Montesquieu lia une étroite amitié avec M. lé comte de Breille, qui a été depuis gouverneur de son A. R. M. le prince de Piémont, et avec M. le commandeur de Solar qui a été plusieurs années ambassadeur du roi de Sardaigne en France et qui l'est actuellement à Rome.

C'est dans cette ancienne capitale du monde que M. de Montesquieu s'arrêta le plus longtemps. Il eut le bonheur de d'y voir souvent M. le cardinal de Polignac alors ambassadeur de France et M. le cardinal deCorsini qui fut depuis élevé au souverain pontificat sous le nom de Clément XII. On sait avec quelle profondeur de vues M. de Montesquieu a examiné les gouvernements des pays qu'il a parcourus. Il vit dans l'Italie les ouvrages de Michel-Ange, de Raphaël et du Titien, avec ce génie et ce goût qui en auraient fait un grand a chitecle et

un grand peintre, si Tordre des choses l'avaient borné à cela.

De ritalie, M. de Montesquieu rentra par la Suisse en Allemagne, et, ayant vu soigneusement tous les pays qui s'étendent de l'un et de l'autre côté du Rhin, il s'arrêta quelque temps dans les Provinces-Unies, et de là il passa en Angleterre où il resta près de deux ans.

Il eut souvent l'honneur d'y faire sa cour à la reine d'Angleterre, qui s'était plu à s'entretenir avec Newton et Locke. Dans ce pays, où l'on trouve assez de gens qui ne craignent point d'être à eux-mêmes et qui se préparent aux grandes choses par de grandes études et de grandes méditations, M. de Montesquieu eut le temps d'approfondir la nature de gouvernement, de former des liaisons intimes avec tous les hommes célèbres d'alors, avec tous ceux qui ont depuis joue de grands rôles; et il lui en resta encore assez de temps pour commencer ces lectures immenses qui ont été la base de son ouvrage sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains.

De retour en Francç, M. de Montesquieu se retira pendant deux ans entiers dans la solitude de La Brède pour achever ce grand ouvrage. Entouré de ses livres dont il avait fait une collection nombreuse, d'abord qu'il avait été maître de son bien et sans presque se donner d'autres distractions que de percer des routes et des promenades dans des forêts, de donner un nouveau cours aux ruisseaux et de changer en prairies des terrains arides.

Enfin le livre sur les Romains paruten 1733. Selon bien des gens, c'est le plus parfait de ses ouvrages. Vous trouverez difficilement quelque chose à y ajouter et rien du tout à retrancher.

Le livre sur le gouvernement d'Angleterre, qui a été inséré dans l'Esprit des Lois, était fait alors, et M. de Montesquieu avait eu la pensée de le faire imprimer avec les Romains. Si cela n'eut pas lieu, ce n'est pas qu'il fut déterminé à entreprendre V Esprit des Lois. La vaste étendue de ce projet, qu'il avait médité depuis longtemps, l'en avait souvent détourné; mais après deux ou trois mois de repos, le conseil de ses amis l'encouragea à s'y livrer. Il avait depuis longtemps

rassemblé des matériaux. Si, en lisant ÏEspnt des Lois on se rappelle les Leltres persanes, on verra dans celles-ci les germes de plusieurs idées que Ton trouve étendues, approfondies, rectifiées dans V Esprit des Lofs,

L'ouvrage parut en i748. La mémoire du succès prodigieux qu'il avait eu en est encore récente. La gloire de M. de Montesquieu parvint à sou comble. Il fallait bien qu'elle excitât quelque jalousie; on ne parle déjà plus des écrivains obscurs qui avaient cru se signaler en l'attaquant. On parlera longtemps de sa Défense, ouvrage peut-être plus admirable que VEsprit des Lois, parce que, sans y penser, M. de Montesquieu s'y est peint au naturel et qu'il était supérieur à ses ouvrages mêmes. C'est le ton de la conversation, c'est lui-même; et ceux qui ne l'ont pas connu personnellement ne peuvent s'en former une plus juste idée que par cet écrit si court et si précieux.

M. de Montesquieu était directeur de l'académie française, en 1752, lorsque M. Piron se présenta pour remplir la place vacante par la mort de Mgr l'archevêque de Sens. Les suffrages des académiciens se réunirent en sa faveur, mais le directeur de l'Académie reçut ordre de se rendre à Versailles; et le roi lui dit qu'il ne voulait pas que Piron fut élu. Après avoir reçu cet ordre et en avoir rendu compte à l'Académie, M. de Montesquieu écrivit la lettre suivante à Madame la marquise de Pompadour, qui lui avait témoigné quelque estime et quelque confiance.

Juin 1753.

« Madame,

« Comme vous êtes à Crécy, où il ne m'est pas permis d'aller, j'ai l'honneur de vous écrire ce qui se passa hier à l'Académie.

« J'y rendis compte des ordres du roi; et comme M. de Bufl'on avait prié ses amis de ne le point nommer dans ces circonstances, la plupart des académiciens n'ayant plus aucun sujet, se trouvèrent fort embarrassés, et demandèrent qu'on différât l'élection jusqu'à samedi en huit.

« Madame, Piron est assez puni pour les mauvais vers

qu'on dit qu'il a faits; d'ua autre côté, il ea a fait de trèsbons. Il est aveugle, infirme, pauvre, marié, vieux. Le roi ne lui accorderait-il pas quelque petite pension? C'est ainsi que vous employez le crédit que vos belles qualités vous donnent ; et parce que vous êtes heureuse, vous voudriez qu'il n'y ait pas de malheureux.

« Le feu roi exclut La Fontaine d'une place de l'Académie, à cause de ses Co7ite$, et il la lui rendit six mois après, à cause de ses Fables : il voulut même qu'il fût reçu avant Despréaux, qui s'était présenté depuis lui.

« Agréez, je vous supplie, le profond respect, etc. »

Deux jours après, M. Piron eut une pension de cent pistoles, et il a obtenu depuis d'autres grâces.

Ce fut aussi en i752 que M. Dassier, qui a fait des suites admirables de médailles des rois, des princes et des grands hommes modernes, vint à Paris pour dessiner M. de Fontenelle et M. de Montesquieu, et en frapper des médailles. M. de La Tour, ce peintre inimitable, si digne des beaux siècles de la Grèce et de Rome par ses rares talents et son amour pour la patrie, avait ardemment désiré de peindre M. de Montesquieu, uniquement pour le plaisir d'avoir le portrait d'un grand homme. M. de Montesquieu ne voulait pas que M. de La Tour travaillât uniquement pour son plaisir, et comme il n'était pas fort riche, mais qu'il était au-dessus de toute espèce de petite gloire, il éluda poliment les plus puissantes sollicitations qui lui furent faites. Il avait pris d'abord le même parti avec M. Dassier. « Croyez- vous, lui dit celui-ci, qu'il ne pourrait pas y avoir autant d'orgueil à refuser qu'à accepter ce que j6 vous propose? » M. de Montesquieu fut désarmé par cette plaisanterie, et il laissa M. Dassier faire tout ce qu'il voulut.

Je laisse aux génies les plus profonds, aux esprits les plus fins et les plus délicats, le soin de caractériser les différents ouvrages de M. de Montesquieu. Rien ne peut en donner une plus juste idée que ces ouvrages mêmes. Il y a peut-être autant de pensées dans VEsprit des Lois que dans le recueil entier des lois romaines, fruit des méditations profondes des

plus grands génies qu'ait produit, depuis la naissance de la République jusqu'à Tempire de Justinien, une nation faite pour régir tous les peuples de la terre. On a dit avec assez de justesse que V Esprit des Lois est le tableau du monde moral. Les lois de tous les temps, de toutes les nations y pas. sent en revue ; l'esprit qui les a dictés, l'effet qu'elle ont produit y sont développés; ainsi les Académies de Paris, de Londres, de Pétersbourg et de Berlin rassemblent tous les faits physiques dont la réunion, sous un point de vue, servira peut être un jour à deviner le système de la nature.

L'ordre règne dans les grandes parties de V Esprit des Lois; peut-être y en a-t-il moins dans les détails. Si ce désordre apparent n'est pas un effet de l'art, c'est une ressemblance fort heureuse de l'ouvrage avec son auteur. M. de Montesquieu était plus capable que personne d'une attention longtemps soutenue, et toujours il quittait le travail avant d'en ressentir la moindre impression de lassitude. De là il se répandait dans le monde le plus brillant, le plus poli, le plus aimable. Ce n'était pointparle repos que son esprit se délassait; c'était par un nouveau genre d'action. Il avait reçu de la nature un fond de gaieté inépuisable, et il l'augmentait encore par l'étude et la réflexion. De là est née cette variété dans VEsprit des Lois, L'attention du lecteur, qui succomberait sous tant de méditations est ranimée par les idées riantes qui sont semées à chaque pas. Ainsi, dans la divine Iliade, Homère interrompt quelquefois la violence des combats, le trouble et le désordre de l'action pour présenter à son lecteur des scènes plus tranquilles et plus riantes.

Les ouvrages de M. de Montesquieu feront la gloire du siècle où nous vivons, comme les ouvrages immortels de Corneille, de Racine et de Molière font la gloire du siècle passé. Dans ceux-ci on trouvera peut être à un plus haut point cet art si difficile, puisqu'il est si rare, de composer un seul corps d'une infinité de parties différentes toutes bien assorties. On y trouvera plus de naturel dans les pensées, dans les expressions, dans les liaisons, et ce beau fini qui fait que les ouvrages paraissent toujours plus beaux,

p]as ils sont regardés, mais on n'y trouvera pas un fonds d'idées plus riches et plus variées.

M. de Montesquieu était aussi admirable dans le monde que dans ses écrits; il avait une gaieté, une vivacité d'idées inexprimables; il se mettait à la portée de tous les esprits; il savait tout faire valoir. On ne sortait point d'avec lui sans être plus content de soi-même et sans reconnaître en môme temps sa supériorité. Il ne disputait jamais qu'à propos, c'est-à-dire bien rarement. Il montrait alors de la vivacité et même du feu, mais encore plus de douceur et même d'aménité. La dispute finissait presque toujours par quelque chose d'obligeant pour son antagoniste, et il se faisait aimer de ceux qu'il n'avait pu convaincre.

Lorsqu'il fut question des Immunités ecclésiastiques, en 175i, il pensait que les droits du clergé devaient être respectés; que celui de contribuer librement aux charges de l'État lui ayant été commun autrefois avec tous les Français, l'ombre même devait nous en être chère. Il estimait beaucoup un petit livre qui parut quelques temps après sur l'utilité des états provinciaux.

Il disait qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout le livre de l'abbé Dubos : V établissement de la monarchie française dans les Gaules, et qu'il en aurait fait une réfutation suivie, s'il ne lui avait fallu le relire une troisième ou quatrième fois : ce qu'il regardait comme le plus grand des supplices.

Il respectait et chérissait de tout son cœur l'autorité des Parlements, mais il croyait que ces compagnies prennent souvent l'ombre pour la réalité, et que pour s'attacher à.des minuties, elles se privent souvent des moyens d'être vraiment utiles à la patrie.

Il pensait qu'il fallait tenir la Constitution pour reçue et empêcher avec soin qu'elle ne servit de prétexte pour faire violence à qui que ce soit et pour favoriser uniquement ceux qui par les choses du ciel cherchent à s'élever à celles de la terre.

M. de Montesquieu n'avait de passion que pour la vraie gloire, et il dédaignait celle qui pouvait être souillée par la

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moindre tache. Il voulait s'élever au premier rang par la supériorité de ses efforts, et en même lemps il cherchait à élever plutôt qu'à rabaisser ceux qui pouvaient y aspirer comme lui.

La facilité de plaire lui en inspirait le désir. Il était plus admirable encore dans la retraite que dans le monde : Sa conversation avec les gens de la campagne était toujours aussi gaie, aussi ingénieuse; il leur plaisait autant et paraissait se plaire autant avec eux. Il entrait dans tous les détails de leur vie privée; il prévenait ou accommodait leurs procès ; il soulageait leur misère et surtout leur donnait de l'émulation pour le travail; dans les grandes nécessités comme dans la famine qui désola nos provinces, en 1740, il leur prodigua ses secours.

Il se maria, le 30 avril 1710, avec demoiselle Jeanne Lartigue, fille du sieur Pierre de Lartigue, lieutenant-colonel au régiment de Maulevrier, et il en a eu un fils et deux filles.

Il vivait avec beaucoup de frugalité et d'économie, et, par ce moyen, malgré les dépenses de ses voyages et de sa vie dans le grand monde, celles où l'engageait la faiblesse de sa vue et ce qui lui a coûté l'impression de ses ouvrages; il a transmis à ses enfants l'héritage médiocre qu'il a reçu de ses pères.

Toutes Jes nouvelles publiques ont annoncée sa mort comme l'événement le plus considérable et le plus funeste. Mylord Chesterfield fit insérer dans la Gazette de Londres l'article suivant :

« Le 10 février est mort à Paris, universellement et sincè- « rement regretté, Charles de Secondât baron de Montes- « quieu, président à mortier au parlement de Bordeaux. Ses « vertus ont fait honneur à la nature humaine ; ses écrits lui « ont rendu et fait rendre justice.' Ami de l'humanité, il en « soutint avec force et avec vérité les droits indubitables et v< inaliénables... Il connaissait parfaitement bien et admirait « avec justice 'heureux gouvernement de ce pays dont les « lois fixes et connues sont un frein contre la monarchie qui

« tendrait à Ja tyrannie et contres ]a librté qui dégénérerait « en licence. Ses ouvrages rendront son nom célèbre et lui « survivront aussi longtemps que la droite4*aison, les obliga- « tions morales et le vrai Esprit des Lois seront entendus, « respectés et conservés. »

Voici ce qu*on lisait dans la Gazette d'Amsterdam :

« La république des lettres vient de faire une perte très- « considérable dans la personne de Tillustre M. de Montes- « quieu, ancien président à mortier au parlement de Guyenne, « mort ici, le iO, d'une fièvre maligne. Il était membre de « l'Académie française, de la Société royale de Londres et de t< l'Académie royale des sciences de Berlin. C'était un de « ces hommes rares dont la nature ne produit qu'un petit « nombre chaque siècle. Les Lettres persams ont fait voir en « lui un bel esprit philosophe; les Considérations sur les « causes de la grandeur des Romains et sur celles de leur décati dence, un profond politique ; et VEsprit des Lois, un des « vastes et des plus sublimes génies qui aient paru de nos « jours. Ce dernier ouvrage a essuyé de fortes critiques, « mais il n'a pas laissé d'avoir beaucoup d'admirateurs. « Tous les trois consacrent le nom de leur auteur à l'immor- « talité, et il faut avouer que les grandes qualités de l'esprit, « du cœur et de l'âme de M. de Montesquieu ont honoré son « pays, son siècle et la nature humaine. »

14 mai 1755.

FIN DE l'appendice.

Préface de M. Éd. Laboulaye.

Introduction. — Motifs politiques de ce travail. Hésitations et encouragennents. Réflexions sur la biographie; celle de Montesquieu n*est qu'une légende : preuves. Erreurs et préjugés qui la Taussent. Plan d'une véritable vie de Montesquieu. . . i

1. La Gascogne et les Gascons. Bordeaux et les Bordelais. Le patois gascon. — Le château de La Brède. ^ La famille de Montesquieu. •— Ses parents : son père, seigneur d'un fief; son oncle membre d'un parlement. — Son portrait 1

II. Naissance de La Brède. — Enfance; collège. :— > Premier ouvrage. — Vie d'étudiant. — Esprit des Lois, — Entrée dans le monde. — Mœurs. — Nomination dans la magistrature. — Mariage 14

lil. Mort du président de Montesquieu. — La Brède change de nom. — Il devient président à mortier. — Vénalité des charges. — Les parlements : celui de Bordeaux. — Abolition de la torture. — Unité de législation. — Montesquieu : sa mercuriale an Parlement et ses remontrances au Régent. — Montesquieu et d'Aguesseau. — Montesquieu et ses successeurs 30

IV. Montesquieu à l'Académie des Sciences, Lettres et Arts de Bordeaux. — Ses actes et ses travaux. — Esprit

des Lois 41

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