P. Castel, VHommc moral. Toulouse, 1756, ubisupra
A ce moment les hommes d'Etat et les hommes de guerre n'étaient préoccupés que de la succession de Pologne, où la diplomatie française se battit pour sauver l'honneur militaire de la nation. Le clergé et les parlements venaient de se passionner aux miracles du diacre Paris, et continuaient à se quereller sur la bulle Unigenitus. Les savants ne pensaient qu'au voyage deMaupertuis et de Clairaut, partis pour déterminer la figure de la terre. Les gens du monde et les philosophes s'engouaient pour deux chefs-d'œuvre inférieurs, l'un du cœur et l'autre de l'esprit, Manon Lescaut et surtout les Lettres anglaises.
Aussi le traité de Montesquieu, chef-d'œuvre de haute raison, eut-il peu de succès en France. Les salons qui faisaient la réputation dirent que les Lettres persanes avaient été la « grandeur » de Montesquieu, et que les Considérations étaient sa « décadence ^ »
Bientôt les étrangers le dédommagèrent. A Londres, de suite son livre fut entre les mains de tout le monde et lu avec admiration par les plus grands connaisseurs. Deux Anglais, gens pratiques, se réunirent pour en donner plus tôt une traduction qui fut imprimée avant la fin de l'année. Il y en eut trois ou quatre contrefaçons en Hollande. La Prusse prépara aussi des triomphes à l'auteur ; un jeune diplomate, le baron
1. Voltaire, Lellre à Tliieriot, 1734, édit. Didot, 1820; — Bielfeld. Lettres familières»
que de la part de quelques petits auteurs ténébreux et auQ-
oyoïeSk jeunes même et liceacieux. «
Ces derniers mots visaient peul-ètre bien l'auteur des Lettres persanes. Montesquieu supprima la phrase soulignée et atténua les remarques sur les moines. Le double éloge du suicide ' suscita plus de difticulté ; toutefois l'écrivain céda aussi sur ce point et l'ouvrage parut en Hollande u exempt de reproche, ■ tel que le P. Castel l'avait corrigé.
La première édition est intitulée : Consîdératiom sur les causes de la grandeur des Bomains et de leur décadence, à Amsterdam, Jacques Desbordes MDCCXXXIV. Le titre rouge et noir est orné, comme fieuron, d'un buste dans une cartouche accosté de deux tritons, qui embouchent la conque marine. Ce livre in-12 a des cartons pages 17 et 18, f21 et422, ndet 180, 199 et 200, et ua errata.
Dans un second tirage, Montesquieu rétablit* les articles anglo-romains sur Charles I" et Brutus, car « il y tenait un peu. Mais les magistrats et lui-même ( les supprimèrent défînitivement, « pour pouvoir imprimer l'ouvrage en France et obtenir le privilège du roi.
Enfin le livre parut à Paris, chez Huart; et le P. Castel en publia dans les Mémoires de Trévoux, deux grands extraits, précédés de l'éloge de l'auteur aiionymu.
Montesquieu administrateur, vigneron, marchand de vin. — Ses procès. — Son esprit d'ordre et sa générosité.
Montesquieu était habile administrateur de ses biens et de ses revenus. Ses ouvrages et ses manuscrits prouvent qu'il avait une véritable expérience des choses. On' a estimé qu'à sa mort il avait eu soixante mille francs de rente (beau revenu pour le temps !), dont il avait donné la moitié à ses enfants. 11^ a pu se rendre cette justice : « Je n'ai pas laissé, je crois, « d'augmenter mon bien ; j 'ai fait de grandes améliora- « tions à mes terres ; mais je sentais que c'était plutôt « pour une certaine idée d'habileté que cela me donne- « rait, que pour l'idée de devenir riche. »
Quel que soit son motif, voici comment il arriva à la fortune. Ce sont trois moyens infaillibles : gagner de l'argent, ne jamais s'en laisser prendre, et surtout ne pas en dépenser.
Son premier soin fut d'améliorer ses terres* Mais
1. DeLuynes, Mémoires j — • Soulavio, Pi^es inédites, pour servir aut règnes de Louis XIV, XV et XVI.
2» Pennées diverses t
160 CHAPITRE XUI.
ce furent des difficultés partout, dans les vallées et sur les côtes. Les prairies étaient de mauvaise qualité et manquaient d'eau : il fit venir de Flandre un trèfle ^ dont la Gironde lui doit Tintroduction, et il eut bien de la peine à persuader à ses tenanciers d'irriguer, « parce que ce n'était pas la coutume du pays. » Il défricha des landes et créa des métairies. Quant aux pentes qu'il voulait cultiver, ce fut pis encore. Il faut lire une lettre ^ bien administrative de l'intendant de la province au contrôleur général, datée du 1 8 avril i727 :
J'ai reçu le placet présenté par le sieur de Montesquieu, pour demander la permission de planter en \ignes trente journaux de landes qu'il a achetées le 24 décembre dernier, et le mémoire par lequel il prétend justifier que Tarrét du Conseil, qui défend de faire de nouvelles plantationsde vignes dans la généralité de Guyenne, est contraire au bien de cette province et du royaume.
Gomme le sieur de Montesquieu a beaucoup d'esprit, il ne s'embarrasse pas de traiter des paradoxes, et il se flatte qu'à la faveur de quelques raisons brillantes, il lui sera facile de prouver les choses les plus absurdes.
Je vous prie de me dispenser de répondre à son mémoire et d'entrer en lice avec lui ; il n'a d'autre occupation que de chercher des occasions d'exercer son esprit. Pour moi j'ai des choses plus sérieuses qui doivent m'occuper, et je me contenterai de vous dire qu'avant qu'il eût fait cette acqui-
1. Lettre de Montesquieu à Guasco, du 5 décembre 1754 ; — B»/leiin des Sociétés savantes. Imprimerie impériale, 1855, in-S, p. 13?. Article de M. Silvy, conseiller d'État.
2. Francisque Michel, Histoire du commerce et de la naviffation û Bordeaux, 1870, gr. in- 8. Bordeaux, Féret, t. II, note 1, p. é52.
MONTESQUIEU MARCHAND DE VIN. i6f
sition, et même avant que l'arrêt qui a défendu la nouvelle plantation de vignes eût été rendu, il était du sentiment commun de toute la province, que non-seulement il ne fallait pas souffrir qu'on plantât de nouvelles vignes, mais qu'il aurait été à souhaiter qu'on arrachât au moins un tiers de celles qui avaient été plantées depuis 1709. Son intérêt personnel le fait aujourd'hui changer de langage et non de sen- . timent ; car je suis persuadé qu'il est toujours dans les mêmes principes et que le mémoire qu'il vous a présenté est un jeu d'esprit, dont il connaît mieux que personne la faus-
Néanmoins, Montesquieu obtint, onne sait comment, Tautorisation de planter des vignes, et les cultiva avec succès. On lit dans une de ses lettres inédites * à madame Dupré de Saint-Maur : « Je suis occupé ici à a faire du nectar ; le malheur est qu'Hébé ne le ver- « sera pas dans ma coupe. » En outre, personne ne fut un négociant plus habile à placer sa récolte. « Je a crains bien, écrivait-il en 1742 à Guasco, que, si la « guerre continue, je ne sois forcé d'aller planter mes « choux à La Brède. Notre commerce de Guyenne a sera bientôt aux abois : nos vins nous resteront « sur les bras, et vous savez que c'est toute notre A richesse. » Une autre de ses lettres de 1752 est plus piquante encore : « ... J'ai reçu d'Angleterre la ré- « ponse pour le vin que vous m'avez fait envoyer à « mylord Élibant : il a été trouvé extrêmement bon. € Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contri- € bue, à ce qu'il parait, au succès de mon vin. » On