LES GOUVERNEMENTS ET LES ÉCRIVAINS
autres ? C'est afifaire aux collectionneurs d'autographes.
Les gouvernements crient volontiers contre la littérature de leur temps, comme s'ils n'avaient pas celle qu'ils méritent ; c'est pourtant un axiome que le pouvoir exerce une influence sur les écrivains les mieux trempés et les plus originaux. Je ne connais pas d'exemple qui le prouve aussi bien que celui de Montesquieu.
La Régence n'a pas de miroir plus exact que les Lettres persanes ; le Temple de Gnide est un des champignons Uttéraires nés sous le ministère de M. le duc ; le cardinal de Fleury, en se montrant ombrageux pour les sujets nationaux et contemporains, jeta les gens de lettres dans les sujets anciens et étrangers, qu'ils remplissaient d'allusions comme en fourmille la Grandeur des Romains, Il est donc intéressant de voir qui gouvernait la France, quand fut composé et quand parut Y Esprit des Lois.
Kut de U France en 1748, au raomont de la pablication de VEtprit
du lojf . — Analyse.
Depuis 1745, le pouvoir était aux mains d'une femme extraordinaire^ : cheveux châtains bouclés court, yeux étincelants, teint rosé, joues à fossettes, sourire enivrant, dents de perle, corsage voluptueux, le reste à l'avenant, avec un air folâtre ou in]qpérieux à volonté ; d'aiUeurs, vingt-cinq ans à peine.
A ces charmes extérieurs, la nature avait joint les charmes de TinteUigence, développés par Téducation et raffinés par le luxe. JeUotte lui avait aj^ris a chanter et à toucher du clavecin ; Guibaudet, à danser ; CrébiUon, à jouer la comédie; Gai, à graver; Quesnay, à parler d'économie politique, et le diable à s'habiller.
Au surplus^ elle était riche comme son fournisseur de père, sceptique comme sa proxénète de mère, irréligieuse comme son complaisant mari, élégante comme
1 . Corre^iraiièuM» do maAwfiw ds Ponipaâoiir, éditée par P. Malaâ»is, iii-s, Pam, Saur. 1S77. — K. et J. de GoMourl, laa Aaftrt:sses de Lotm X V.
Boucher et spirituelle comme Marivaux. Il ne lui manquait que ce qui ne se donne pas , la distinction et la grandeur.
On la voit, dans Tespoir de s'anoblir, se faire créer marquise ; pour se venger du dédain de la haute société, protéger les gens de lettres et les artistes; tantôt favoriser les jansénistes et les parlementaires jusqu'à ce qu'ils menacent la puissance royale, tantôt seconder les philosophes contre les jésuites, sauf à s'en plaindre si la secte devient trop hardie : « . . . Qu'est « devenue notre nation? disait-elle ^ Les parlements, a les encyclopédistes, etc., etc., l'ont absolument chan- « gée. Quand on manque assez de principes pour ne a reconnaître ni divinité, ni maître, on devient bientôt « le rebut de la nature, et c'est ce qui nous arrive... »
Il est impossible de réunir autant de beauté, de talent, d'intrigue, d'égoïsme et d'imprévoyance qu'en avait madame de Pompadour. Je me figure ainsi la fille de M. Jourdain. C'est d'elle que date l'arrivée aux affaires de cette bourgeoisie qui devait corrompre les arts, protéger l'Encyclopédie, expulser les jésuites, supprimer les parlements, réclamer les états généraux et faire guillotiner Louis XVI ; le tout avec regret.
Pour le moment, la vieille France, dans la guerre de succession d'Autriche (174S-1748), venait de jeter son dernier éclat : le peuple en appelant son roi « le
1. Lacretelle, Histoire du dix-huitiéme siècle, Paris, 1813, t. IV, p. 47. Lettre de Madame de Pompadaur au duc d^AiguilloD.
bien-aimé, » la noblesse en gagnant les batailles de de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld, et Louis XV en signant la paix infructueuse, mais honorable, d' Aix-la-Chapelle.
On était donc, en 1748 et sous Cotillon II, comme disait le roi de Prusse. L'ironie cédait la place à l'affirmation. Les écrivains, n'étant plus forcés de dissimuler leurs idées sous des formes légères, se mirent à dogmatiser. Bufifon allait donner Y Histoire fiaturellcy Diderot les Lettres sur les aveugles et les sourds-muets, CondiUac le Traité des sensations, Voltaire Y Essai sur les mœurs, Rousseau les Discours contre l'inégalité des conditions et contre les sciences, Quesnay le Droit naturel et les Encyclopédistes leur Prospectus.
Le Uvre de Montesquieu parut alors à Genève, en 2 volumes in-4° sans date, chez Barillot, sous ce titre : De L'esprit des Loix ou du Rapport que les Loix doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, mœurs, climat, religion, commerce, etc.; à quoi fauteur a ajouté des recherches sur les loix romaines touchant les successions, sur les loix françaises et sur les loix féodales.
Il avait pour épigraphe : Prolem sine matre crea^ tam. On * a beaucoup cherché la signification de cet hémistiche d'Ovide. Les traducteurs^ d'Aristote et de
1. Mémoires de l^ Académie de Caen, in-8, 1860; Demiau d6 Crouzillac, Recherches sur Vépigraphie de l'Esprit des loiSi
2. Barthélémy Saint-Hilaire, Politique d*Aristote, prétoce; — Villemain, Discours sur la République de Cicéron»