‹ Histoire de Montesquieu: sa vie et ses œuvresChapitre 241 sur 269 · LE BIENFAIT ANONYME · texte numérisé non relu

LE BIENFAIT ANONYME

Enfin rappelons-nous le trait raconté dans toutes les Morale en aciion ' . Montesquieu allait volontiers visiter sa sœur atnée à Marseille. Le premier dimanche de juin 1734, il eut l'idée de faire une petite excursion en mer. Un batelier lui offre sa barque, et les voilà partis. Le promeneur frappé des manières inexpérimentées de son pilote lui en fait l'observation. Le pauvre enfant répond qu'il a en effet un autre métier pendant la semaine et qu'il n'exerce celui de rameur que les dimanches, travaillant le plus possible pour racheter son père pris par des pirates, esclave à Tétouan, et appelé Robert. On revient au port et on se quitte. Six semaines après M. Robert est de retour dans sa famille, qui ne sait à qui elle doit la délivrance de son chef. Mais au bout de deux ans, le jeune homme qui pense toujours à son questionneur inconnu, le rencontre de nouveau. Il se jette à ses pieds avec effusion, en le bénissant et le suppliant de venir voir les heureux qu'il a faits. L'autre nie tout et se dérobe brusquement. Ce bienfait est resté anonyme jusqu'à ce que les enfants de Montesquieu aient, à sa mort, vu dans ses papiers qu'il avait chargé un banquier d'envoyer au Maroc, pour la rançon d'un Marseillais, une somme de sept mille cinq cents francs.

Sans doute cette action de Montesquieu est belle, comme sont beaux tous ses ouvrages ; mais comme

i. Mercure de France, mal 1775; — Leviiac et Moysant, Cours de littérature» Vouy. édii., Paris, Boftsange, 1814, l«vol.,p. 178rlS3.

^ux, elle offre un caractère de bonté dédaigneuse, venant d'un homme sec qui ne fait le bien que par acquit de conscience. SÉ^int- Vincent de Paul n'aurait pas agi de la sorte ; il a ôté les chaînes d'un captif, mais il ne s'est pas arraché sans pitié à une reconnaissance légitime '.

J'ose le dire, c'est la différence de la charité avec la bienfaisance, de l'amour du prochain inspiré par Dieu avec l'humanité dictée par la justice, et de l'époque précédente avec celle de Montesquieu.

Ses chefs-d'œuvre, pleins de patriotisme, d'expérience, de probité, de modération, de vertu civique et de génie,, doivent être étudiés et admirés, car ils sont grands et nobles. Leur seule infériorité vient de ce qu'ils np procèdent que de l'intelligence et ne s'adressent qu'à elle, sans passionner notre cœur ni enthousiasmer notre âme sensible aux grandes choses.

« Respectons, honorons donc ^^ la libéralité naturelle et raisonnée. Mais reconnaissons toutefois qu'il manque à cette bonté et à cette bienfaisance une certaine flamme, comme il manque à tout cet esprit et à cet art social du dix-huitième siècle une fleur d'imagination et de poésie. Jamais on ne voit dans le lointain le bleu du ciel ni la clarté des étoiles. 9

Pourquoi se plaindre et de ce temps et de cette vie de Montesquieu? Le véritable temps et la vérî-

1. Madame Roliaad, Mémoires^ édit. P. Faugère, t. U,p. 195-196.

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