CHAP. III. — RÉDUCT. DE LA JUDÉE EN PROV. ROMAINE
tant c( le domaine des Hérodes, » à l'époque de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, était une principauté suzeraine et indépendante ! La présence de Sabinus à Jérusalem et le caractère vexatoire de ses inquisitions fiscales révoltèrent toute la population. Sous prétexte de rechercher les trésors laissés par Hérode, il avait occupé militairement les principales forteresses du royaume. Une insurrection formidable éclata dans la Ville sainte , à la fête de la Pentecôte, et se propagea bientôt sur tous les points de la Judée. Le gouverneur romain de Syrie, le fameux Varus, dont les désastres en Germanie devaient , quelques années plus tard, arracher des larmes de désespoir à l'empereur, fut assez heureux en cette circonstance pour délivrer Sabinus assiégé dans le palais de Jérusalem , et éteindre la sédition dans tout le pays. Afin de donner une apparence de satisfaction aux mécontents, Yarus autorisa les Juifs à députer cinquante de leurs principaux chefs à la cour d'Auguste. Ils supplièrent l'empereur d'annexer purement et simplement la Judée à la province romaine de Syrie , et de les débarrasser pour jamais de la dynastie d'Hérode. « La cruauté de ce prince , dirent-ils , a été telle , que si une bête féroce pouvait obtenir le gouvernement d'un peuple, elle n'agirait pas avec plus d'inhumanité. A la mort de ce monstre, ajoutèrent-ils, nous avions espéré d'Archélaûs , son fils , une conduite sage et modérée. Dans cette illusion , nous avons consenti à honorer d'un deuil pubhc
les funérailles d'Hérode , el nous avions proclamé l'avéue-
ment du jeune prin.ce. 11 a répondu à notre attente, par le
massacre de trois mille Hébreux, dans l'enceinte du Temple
de Jérusalem *. « L'effet de cette protestation, appuyée par
les huit mille Juifs fixés à Rome , ne fut pas aussi décisif
qu'on aurait pu le croire. Auguste , après plusieurs jours
de réflexions , donna à Archélaûs les provinces de Judée,
de Samarie et d'Idumée , sous le titre d'ethnarque , avec
promesse de lui accorder plus lard le nom de roi ,. s'il s'en
montrait digne par sa modération et sa vertu. Antipas fut
tétrarque de la Galilée et de la Pérée; Philippe, avec le
même titre , reçut l'investiture de la Balanée , de la Tra-
chonitide et de l'Auranite. Salomé fut confirmée dans la
possession des villes que lui avait léguées son frère. Le
dernier testament d'Hérode se trouvait ainsi ratifié, sauf la
modification importante qui supprimait provisoirement le
titre de Roi des Juifs , et l'annexion des villes de Gaza,
Hippo ^ et Gadara, à la province romaine de Syrie ^
28. L'extinction du titre de roi et la promesse condition- Déposition ^
tr'^^vu^uste ^^^^^^ ^^^ ^^ rétabfir en la personne de l'ethnarque de Jérude^Ijudéeen salem , si sa conduite l'en rendait digne , étaient à la fois un avertissement pour Archéalûs, et une habile concession faite aux Juifs. La politique romaine se montre ici fidèle à
* Joseph. Antiq. Jud., lib. XYll, cap. xii.
- A trente stades de Tibériade (Reland, Palœst. illustr. tom. II, pag. 821). — 3 Joseph., Antiq. Eeb., lib. XVII, cap. xii, xiii; De Bell. Jud., hb. II, cap. vu, viii et ix.
province romaine.
CHAP. Iir. — RÉDUCT. DE LA JUDÉE EN PROV. ROMAINE. 277
ses traditions constantes. Elle cherchait partout à semer la division entre les souverains et les peuples, humiliant les premiers sans trop exalter les seconds , dans le but de recueillir le fruit de l'irritation des uns et des souffrances des autres, en faisant désirer sa propre domination comme une délivrance. Archélaiis rentré dans ses Etats, ne comprit point ce qiielasituationavait de grave. Sa tyrannie s'exerça avec d'autant plus de rigueur que son ressentiment était plus profond. Le grand-prêtre Joazar, destitué.sans motif, fut remplacé par Eléazar, fds de Simon. L'année suivante , nouvelle destitution, et Josué, fils de Sia, revêtait les insignes de la souveraine sacrificature , pour les remettre , quelques mois après , à l' ex-grand- prêtre Joazar. Le mécontentement des Juifs se traduisit d'abord par des murmures. Archélaûs y répondit par des cruautés. Toutefois, senta-nt la nécessité de se créer des alliances , il songeait à épouser la fille du roi de Cappadoce, Glaphyra, veuve une première fois du jeune prince Asmonéen Alexandre , fils de l'infortunée Mariamne , et une seconde fois du roi de Mauritanie, Juba. La loi mosaïque interdisait l'union du beau-frère avec la belle-sœur qui avait eu des enfants de son premier époux. Outre cette irrégularité , Archélaiis , pour contracter avec Glaphyra l'alliance qu'il méditait, dut répudier sa femme légitime , que ses vertus rendaient chère au peuple. Un an s'était à peine écoulé, depuis le nouveau mariage , que Glaphyra mourait subitement. Les
278 HISTOIRE DE NOTâE-SEIGNEUR JÉSUSCHRIST.
Juifs virent dans cet événement une punition divine. Archélaiïs , exaspéré , donna dès lors un libre cours à ses vengeances. La nation tout entière se plaignit de sa tyrannie au tribunal de César. Dion Cassius ajoute au récit de Josèphe cette particularité , que les deux tétrarques, Antipas et Philippe , se joignirent aux députés hébreux , pour accuser leur frère. Quoi qu'il en soit, Auguste prononça la déposition d'Archélaùs. La Judée, la Samarie, et l'Idumée furent déclarées" provinces romaines , et administrées par un procurateur qui relevait du gouvernement de Syrie. Le malheureux Archélaûs fut exilé à Vienne , capitale des Allobroges , dans les Gaules , et y finit misérablement sa vie. (AnlOdeJ.-C. ) Recensement 29. Quiriuius , homiiie consulaire, précepteur des deux
définitif de
la Judée par jeunes priuccs Caïus et Lucius César, fut chargé par Au-
Quirinius.
guste de recueillir, au profil de la couronne impériale , les domaines d'Archélaùs. Le dénombrement, commencé dix années plus tôt, se termina, cette fois, sans grande difficulté. Le sentiment de la nationalité juive s'était tellement effacé dans les esprits, sous l'influence de la tyrannie étrangère, que la domination romaine était acceptée, avant même son étabUssement officiel. Le mot qui retentira au prétoire de Pilate, la profession de foi politique des Hébreux : Non hahemus regem nisi Cœsarem ! était dans tous les cœurs, au moment où Archélaiis quittait, pour la dernière fois, le palais Antonia. Vainement, le docteur phari-
CUAP. m. — JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS. 279
sien Sadoc mit eu avant un chef de parti, Judas le Gaulanite , pour réagir, au nom du principe mosaïque , sur l'esprit de la multitude. Leurs efforts soulevèrent d'abord quelques troubles partiels. A l'aide de la devise : a Jéhovah est notre seul Roi, » ils réussirent à rassembler sous leur drapeau des bandes séditieuses , habituées à vivre de brigandage et de rapines. Mais le grand-prêtre Joazar et la partie inteUigente de la nation se tinrent en dehors du mouvement. Joazar, en particulier, prêchait hautement la soumission au nouveau pouvoir. Il se compromit , en cette circonstance, à tel point, que le gouverneur romain, Quirinius, crut devoir le sacrifier plus tard à l'animad version populaire. Quand le calme fut rétabli, et que la faction de Judas le Gaiilanite fut réduite à une secte inolfensive , la grande sacrificature passa aux mains du pontife Anne , beau-père de Caïphe. Nous retrouverons ces deux figures sacerdotales à l'époque de la Passion de Jésus-Christ.
§ vu. Jésus au milieu des Socteurs,
30. « Or, dit l'Evangile, l'Enfant croissait et se fortifiait, L-enfant dans la plénitude de la sagesse ; et la grâce de Dieu était en et^eteou'vé.
1 ' r, n. 1 ,,, , L'éducation
lui. hcs parents allaient, chaque année, a Jérusalem, pour de Jésus
selon les râla fête de Pâques. Quand il eut atteint l'âge de douze ans, tionaiistes.
ils montèrent ^ à la Yille sainte , selon leur coutume. Au
' Userait impossible d'insister sur toutes les expressions de l'Evangile qui emportent avec elle un preuve d'authenticité. De Nazareth à
retour, après que les jours de la solennité se furent accomplis, l'enfant Jésus resta à Jérusalem, et ses paren,ts ne s'en aperçurent point. Dans la pensée qu'il était avec quelquesuns de leurs compagnons de voyage, ils marchèrent toute une journée, et le soir, ils s'informèrent de lui parmi leurs proches et leurs connaissances. Ne l'ayant pas trouvé , ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Or, il arriva que le troisième jour, ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des Docteurs, les écoutant et les interrogeant. Tous ceux qui l'entendaient admiraient la sagesse de ses réponses. Pleins d'admiration à cette vue, ses parents s'approchèrent, et sa mère lui dit : Mon fils , pourquoi avez- vous agi de la sorte avec nous? Yoici que votre père et moi, dans la désolation, nous étions à votre recherche ! — Pourquoi me clierchiez-vous ? répondit-il. Ne saviez-vous pas qu'il me faut occuper du service de mon Père ? — Ils ne comprirent point le sens de cette réponse. Descendant avec eux, il revint à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère conservait toutes ces paroles dans son cœur. Or, Jésus croissait en sagesse , en âge et en grâce, devant Dieu et devant les
Jérusalem, en s'en tenant à la donnée géographique seule, un auteur, auquel manquerait la connaissance pratique des lieux, n'aurait pu se servir de l'expression, monter. En effet , Nazareth se trouve à la hauteur du lac de Tibériade, que le Jourdain traverse pour descendre, suivant une ligne parallèle à la direction de Jérusalem. Le terme dont se sert l'Evangcliste était l'expression consacrée chez les Hébreux ; là hauteur du plateau sur lequel est bàlie la Ville sainte l'explique suffisamment, et tous les pèlerins en ont vérifié la justesse.
hommes». » Tels sont les seuls détails que l'Evangile nous ait transmis sur la divine enfance et toute la jeunesse du Verbe fait chair. Suppléant au silence du texte sacré, le rationalisme ose inventer tout un chapitre, intitulé « Education de Jésus, )) avec des assertions comme celles-ci : « Il apprit à hre et à écrire , sans doute selon la méthode de l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il répète en cadence , avec ses petits camarades , . jusqu'à ce qu'il le sache par cœur *. » Pour appuyer cette gratuite supposition, on jette au bas de la page une note ainsi conçue : « Jean, viii, 6, » et le lecteur admire comment nul n'avait su, jusqu'ici, trouver, dans l'Evangile de saint Jean, la preuve que Jésus avait appris à lire et à écrire, comme tous les autres enfants. Or, au chapitre viii, verset 6, de son Evangile, saint Jean raconte le touchant épisode de la femme adultère. Les Pharisiens amènent cette malheureuse aux pieds du Sauveur : « Maître, disent-ils, cette femme est coupable. La loi de Moïse nous ordonne de la lapider, quel est votre avis ? Ils parlaient ainsi dans l'espoir de surprendre, sur les lèvres de Jésus, un mot qui pût servir de base à une accusation. Mais Jésus, incliné vers le sol, traçait, du bout du doigt , des caractères sur le pavé du Tem^ple. » Voilà le texte de saint Jean qui prouve que Jésus apprit à lire et à écrire ! On n'a jamais , au nom de la science, poussé plus loin le mépris de soi-même, du public ' Luc, II, 40-b2. — ^ Vie de Jésus, pag. 30.
et de la vérité. La page précédente de saint Jean offrait ce verset significatif : a Les Juifs demeuraient dans,rétonnemeut, en écoutant la doctrine de Jésus, et ils se disaient : Comment sait-il les lettres, lui qui ne les a jamais apprises^? » Qui donc le nouvel exégète espérait-il tromper, par un procédé aussi dérisoire? Nous ne prendrons pas la peine de relever chacune de ses erreurs volontaires. Quiconque aura la patience de confronter ses assertions avec le texte de l'Evangile partagera bientôt le sentiment de profonde pitié que nous inspire l'œuvre nouvelle. On ne discute pas sérieusement de pareilles fantaisies. Nous voulons toutefois appeler ici l'attention sur un autre ordre d'idées, emprunté, par les rationalistes et les protestants de nos jours, à l'hérésie surannée d'Helvidius.
31. Il s'agit d'un point capital dans l'histoire Evangé- €t sœurs de 1^^^, d'undogme catholique par excellence, enseigné, cru et glorifié par la tradition de tous les Pères et de tous les Docteurs de l'Eglise Grecque et Latine , depuis saint Clément, successeur de saint Pierre, jusqu'au souverain Pontife Pie IX, glorieusement assis sur la chaire apostolique. C'est contre la virginité de Marie que le protestantisme actuel dirige ses attaques. La propagande hostile parait s'être concentrée avec acharnement sur ce sujet particulier. Il importe donc de le mettre dans tout son jour. « La famille , qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était, dit-on, * Joan., vil, lo.
Prétendus
frères
assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs, dont il semble avoir été l'aîné. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les quatre personnages, qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un, au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les premières années du développement du Christianisme, étaient ses cousins-germains. Marie, en effet, avait une sœurnommée aussi Marie, qui épousa un certain Alphée ou Cléoplias (ces deux noms paraissent désigner une seule et même personne) , et fut mère de plusieurs nls, qui jouèrent un rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins-germains, qui adhérèrent au jeune Maître, pendant que ses vrais frères lui faisaient de l'opposition , prirent le titre de frères du Seigneur. Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi que leur mère, qu'après sa mort. Même alors^ ils ne paraissent pas avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été plus spontanée, et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité. Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'Evaugéliste met dans la bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord. Ses sœurs se marièrent à Nazareth ^ »
32. Yoilà, dans sa forme contradictoire, et presque in- impossibilité intelligible à une première lecture, l'objection renouvelée dans le récit
* Vie de Jésus, pag. 23-25.
évangéiique d'Helvidiiis par le rationalisme moderne. Avant de l'exa-
les prétendus
frères mincr plus attentivement, prenons-en l'idée générale, sa-
et sœurs de
Jésus, voir, que Jésus avait des frères et des sœurs utérins, en assez grand nombre, et assayons de rapprocher cette donnée du récit Evangéiique. Joseph et Marie s'étaient réfugiés en Egypte, pour soustraire Jésus aux poursuites d'Hérode. Ils ont dû y demeurer assez longtemps. Saint Epiphane estimait à deux années la durée de cet exil. Des enfants sont-ils survenus dans l'intervalle ? Non. L'Evangile est formel. Quand le Messager céleste vient annoncer à Joseph la mort du tyran , la sainte Famille n'a pas augmenté ; les membres qui la composent sont les mêmes qu'à l'heure du départ de Bethléem. La parole de l'Ange, ordonnant le retour au pays d'Israël, otïre une analogie complète avec celle qui avait déterminé la fuite en Egypte. « Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et fuis en Egypte , » avait-il dit une première fois. «Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et retourne au pays d'Israël, » dit-il pour la seconde fois. « Et Joseph se levant, prit l'enfant et sa mère et revint au pays d'Israël. » Evidemment, il n'y a place ici pour aucun autre enfant que Jésus. — Après le retour à Nazareth, neuf années s'écoulent jusqu'à l'épisode du voyage de Jérusalem , à la fête de Pâques. Si des frères et des sœurs .utérins sont nés, dans ce laps de temps, nous devrons en découvrir la trace. La nature même de l'incident, raconté par l'Evangéliste avec tant de détails, se prête
admirablement à la recherche qui nous occupe. « L'enfant croissait et se fortifiait dans la plénitude de la sagesse, la grâce de Dieu était en lui. » Ainsi débute le récit de saint Luc. Aucune mention de frères ni de sœurs puînés, sur lesquels se fût exercé le charme de cette divine enfance. Jésus, au premier plan ; ^Marie et Joseph, concentrant toute leur sollicitude, leur adoration et leur amour sur ce trésor de bénédictions et de grâces ; la trinité terrestre de Bethléem, de l'exil en Egypte et du retour dans la patrie, \oilà le tableau Evangélique de la sainte Famille , se préparant à quitter Nazareth , pour aller célébrer la solennité pascale dans la Ville sainte. Le voyage n'a rien d'insolite. Depuis l'année où la fête de Pâques avait été ensanglantée par le meurtre des trois mille victimes d'Archélaûs, Joseph et Marie s'étaient conformés aux prescriptions de la loi mosaïque. Il est probable que Jésus les avait déjà accompagnés précédemment. En tout cas, si Marie avait eu de jeunes enfants, qui eussent exigé ses soins maternels, il y aurait eu pour elle impossibilité d'accomplir ce pieux pèlerinage. De plus, dans l'hypothèse rationaliste, les fréquentes naissances que l'on est forcé d'admettre , pour constituer une nombreuse famille, devaient créer un obstacle permanent. Cependant l'Evangéhste atteste que «tous les ans » omnes annos, « le père et la mère de Jésus allaient célébrer la Pàque à Jérusalem. » Qu'on veuille réfléchir à la valeur de cette parole : omnes annos, appliquée, sans
exception, à un intervalle de neuf années, et l'on comprendra toute la valeur de notre raisonnement. Ce n'est pas tout. L'Enfant Jésus reste à Jérusalem , alors que ses parents reviennent à Nazareth, après la solennité pascale. Cette séparation s'accomplit, sans éveiller, le moins du monde, l'inquiétude de Joseph et de Marie; les groupes des pèlerins se divisaient, pour le voyage, en deux chœurs, d'hommes et de femmes, qui marchaient, précédés des enfants, et chantant les Psaumes de David. La première journée de chemin s'accomplit donc, dans une sécurité parfaite ; Joseph et Marie croyaient que Jésus était avec leurs autres compagnons de voyage; In comitatu, dit saint Luc. Mais, si Jésus avait eu des frères et des sœurs, il est évident que ses parents auraient pensé qu'il était avec eux. Lorsqu'à l'heure du campement du soir, Joseph et Marie s'enquièrent de Jésus, ce n'est point à ses frères ni à ses sœurs qu'ils le demandent , c'est à « leur parenté et à leurs connaissances, w Reqidrehant eum inter cognatos et notos. En pareil cas , leur première interrogation aurait dû être adressée aux puînés de la famille. Marie leur aurait demandé : Où est votre frère ? Où l'avez-vous laissé ? A quel instant s'est-il séparé de vous ? — Toutes les mères eussent trouvé cela , dans leur propre cœur. Jésus n'avait donc ni frères, ni sœurs, auxquels on pût s'adresser , pour en avoir des nouvelles. Et, ici, qu'on pèse chaque détail du récit Evangéhque. Ou les prétendus frères et sœurs de
Jésus étaient du voyage, ou ils étaient restés à Nazareth. Dans l'une et l'autre hypothèse , la conduite de Marie et de Joseph, telle que l'Evangile nous la fait connaître, serait inexplicable. S'ils sont restés à Nazareth, qui aura pris soin d'eux , dans l'humble demeure du charpentier ? S'ils sont restés à Nazareth, le cœur de leurs parents a besoin de les revoir. La perte de Jésus aura pour effet de séparer momentanément les deux époux ; l'un retournera à Jérusalem, chercher l'aîné de la famille, pendant que l'autre, plein d'anxiété, courra embrasser ses autres enfants. Est-ce ainsi que Joseph et Marie agissent dans l'Evangile? Non. Jésus ne se retrouve point, parmi les parents et les amis de la famille, au campement du soir. Tout est perdu, pour Marie et Joseph. Aucune autre affection n'entrave leur démarche. Sans recommander à personne de prétendus enfants,, qui n'existent pas, sans les ramener non plus avec eux, s'ils eussent été du voyage, Marie et Joseph reprennent la route de Jérusalem. Ils arrivent, ils retrouvent Jésus dans les parvis du Temple, assis parmi les disciples des Docteurs, interrogeant ces derniers et répondant à leurs interrogations, avec une prudence et une sagesse qui étonnent les assistants. Mais Joseph et Marie sont seuls ; ils n'ont pas d'autres enfants avez eux. La mère , éplorée, ne dit point à Jésus : Voici que votre père , vos frères et m.oi, tout désolés, nous vous cherchions. Jésus n'a point de frères ni de sœurs. Marie retrouve tout, en retrouvant ce
fils unique et premier-né. Quand il revient à Nazareth, Jésus y est seul , soumis à ses parents ; il remp^t seul le cœur de Marie, qui conserve toutes ses paroles, dans une méditation céleste. Seul, comme fils, Jésus est aux côtés de sa mère , dans le festin des noces de Cana. Marie , à son tour, sera seule aux pieds de la croix, où expirera Jésus. Aucun autre enfant ne restera, pour consoler la Mère de douleur. Ah ! si Marie avait eu des fils ou des filles , est-ce que Jésus mourant lui eût dit, en indiquant saint Jean : « Yoilà votre fils ! ■» et à saint Jean , en désignant Marie : « Voilà votre Mère ! » On peut lacérer toutes les pages de l'Evangile ; on peut souiller de blasphèmes chacune des paroles de ce Livre divin ; mais on ne parviendra jamais à introduire, dans la trame de son récit, un autre fils, né de la Vierge Marie, que le divin Enfant de Bethléem. Les frères 33. Cependant, nous entendrons plus tard les multiuo^é^Ams tudes groupées autour du Sauveur, dans l'étonnement des
l'Evangile, ,. , ^ t t • • ^ i«
éiaient ils miraclcs qu il opère et de la doctrme qui sort de ses lèvres,
les fils de
Marie? s'échcr : « Quoi ! n'est-ce pas là cet artisan, fils de Marie, frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon*? » L'exclamation rapportée par saint Marc , se retrouve dans les mêmes termes, sous la plume de saint Matthieu. « N'est-il point le fils d'un artisan ? Est-ce que sa mère ne s'appelle point Marie? Jacques, Joseph, Simon et Jude ne sont-ils point ses frères ? N'avons-nous pas ses sœurs au * Marc, VI, 3.
CHAP. m. — JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS. 289
milieu de nous * ? » En une autre circonstance, Jésus enseignait le peuple dans une maison de Capharnaûm. On vint lui dire : a Votre mère et vos frères sont à la porte et viennent vous chercher. — Quelle est ma mère et qui sont mes frères ? répondit-il. Et étendant la main vers ses disciples, ii reprit : Voilà ma mère et mes frères! Car quiconque fait la volonté de mon Père, qui est aux cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère^ » Enfin, saint Jean ajoute que : « Les frères de Jésus ne croyaient point en lui\ » Ces textes sont formels, disent les protestants de nos jours , qui les reproduisent avec affectation , dans des milliers de pamphlets, destinés à la propagande populaire. Ne voyez-vous pas, ajoutent-ils, que puisque Jacques, Joseph, Simon et Jude sont nommés, par l'Evangéliste, frères de Jésus, la virginité perpétuelle de Marie est iHie invention de l'idolâtrie catholique ? Voilà l'ohjection dans toute sa force. Elle ne prouve cependant qu'une chose, la décadence, au sein du protestantisme actuel, de la science scripturaire. Autrefois, Calvin s'exprimait ainsi : « Nous avons déjà dit, en un autre lieu , que selon la coutume des Hébreux, on appelle frères, tous parents. Et pourtant Ilelvidius s'est montré par trop ignorant de dire que Marie a eu plusieurs fds , parce qu'il est en quelques endroits fait mention des frères du Christ *. » Grotius désa-
1 Matth., XIII, So-56. — ^ Matth., \u, 47-30. — ^ Joan., vji, 5. — * Calvin, Comment sur l'Harmonie évangél, pag. 285.
vouerait, de même, les modernes interprètes : « Ceux que l'Evangile appelle frères du Christ, dit-il, étaient ses cousins. Cette locution familière aux Hébreux , était en usage chez les Grecs et chez les Romains eux-mêmes . » Certes on peut regretter que les protestants soient aujourd'hui moins familiarisés avec l'étude des Livres saints , que ne l'étaient Calvin et Grotius leurs ancêtres. Mais c'est leur affaire. Ce qu'il importe de dire, c'est que l'Eglise a lu, depuis deux mille ans, l'Evangile tel que nous le lisons encore. Quiconque voudra l'ouvrir y trouvera, en termes clairs et précis, que « Marie, mère de Jacques et de Joseph, épouse de Cléophas, était sœur de la mère de Jésus ^ « Ce sont les paroles mêmes de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Jean. Yoilà donc déjà deux des prétendus frères de Jésus-Christ, qui ont pour père Cléophas, et pour mère la sœur de la sainte Vierge. Restent Jude et Simon. Or saint Jude, au verset pr de son Epître Catholique, se nomme lui-même : « Frère de Jacques ^ » Il avait donc pour père Cléophas et pour mère la sœur de la sainte Vierge. Enfin Simon , le second évêque de Jérusalem , succéda , dit Eusèbe, à son frère saint Jacques sur ce siège épiscopal*. Si vous êtes tenté de contester la valeur du témoignage d'Eusèbe, en cette circonstance , cet historien prendra lui-
> Grotius, Annot. in Matth., pag. 145. — ^ Joan., xix, 25; Matth., xxvii, 56; Marc, xv, 40. — * Jud,, Epist. catholic, i. — '' Euseb., Histor. eccles., lib. YII, cap. ii.
GHAr. m. — JÉSUS AU MILIEU DES DOCTEURS. 291
même la précaution de vous avertir qu'Hégésippe, contemporain de Simon, et Juif de naissance, a écrit cette particularité, et que c'est à ce témoin oculaire qu'il l'emprunte.
34. Il est donc incontestable que Jacques, Joseph, Jude seas du mot
frère dans
et Simon, énumérés dans les passages de saint Matthieu et ^^ styie
hébraïque.
de saint Marc cités plus haut, n'étaient pas les frères du Sauveur , dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot ; mais qu'ils étaient seulement ses cousins-germains. La critique rationaliste le reconnaît elle-même. « Il paraît, dit-elle, que les quatre personnages qui se sont donnés comme les frères de Jésus, et parmi lesquels un, au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance, dans les premières années du développement du Christianisme , étaient ses cousins-germains *. » Cet aveu nous dispense d'insister davantage. Chez les Hébreux le mot « frère » [Akh) avait deux significations , l'une générale , et indiquant simplement la parenté à tous ses degrés, tels que ceux de cousin, oncle, neveu, etc.; l'autre, étroite et précise, identique à notre sens actuel. Lolh était le neveu d'Abraham ; ce qui n'empêche pas l'Ecrivain sacré de dire : « Abraham ayant appris la captivité de Loth, son frère, arma ses serviteurs pour le délivrer, et il ramena Loth , son frère, avec toutes ses richesses ^ » Laban était l'oncle de Jacob, et pourtant il parle ainsi à son neveu : « Sera-t-il dit que parce que tu es mon frère, tu me serviras gratuitement ^1 » Le jeune * Vie de Jéstis,pag. 23, 24. — ^ Gènes., xiv, 1 4-1 6. — » Ihid., xxxi, 15.
Les frères obscurs de Jésus.
Tobie et son épouse Sara étaient cousins à un degré fort éloigné, et pourtant Tobie l'appelle sa sœur'. Ce sont là des habitudes de langage connues de tous ceux qui ont étudié l'antiquité sacrée et profane ; car on trouve des formules absolument identiques chez tous les auteurs grecs et latins. Il serait temps que le protestantisme revînt à un peu plus de science ou à un peu moins de mauvaise foi.
35. Quant à l'imagination que le moderne rationalisme déploie, pour donner à Marie des fils et des filles, restés obscurs, et a dont la considération ne paraît pas avoir égalé celle de leurs cousins % » c'est là un de ces rêves que rien ne justifie et dont on ne peut suivre l'essor. Le miracle par lequel le nom de ces inconnus se trouve remplacé « dans la bouche des gens de Nazareth par les noms des fils de Cléophas % » restera inexplicable, pour toutes les commissions de savants qui voudront prendre la peine de l'examiner. Dans cette excursion au pays des chimères, un seul point est accessible à une discussion quelconque. « Les sœurs de Jésus, dit-on, se marièrent à Nazareth *. y> Voilà du moins une affirmation qui a un corps : on peut la saisir et la toucher, d'autant mieux que l'exégète l'appuie d'une note ainsi conçue : « Marc, vi. 3. » Nous ouvrons l'Evangile, pour y chercher l'explication alléguée, et nous lisons les paroles suivantes, qui ne font allusion, ni de près ni de loin, à un mariage : « N'est-ce pas, disaient les Juifs, cet 1 Tub., vui, 9. — ^ Vie de Jésus, loc. cit, — ^ Ibicl, pag. 23.— ^ Ibid,
artisan, fils de Marie, frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon? Ses sœurs ne sont-elles pas ici avec nous? Et ils se scandalisaient à son sujet K » Pour trouver l'indication d'un mariage, dans ce texte, il faut une largeur d'interprétation qui déconcerte toutes les lois ordinaires de la logique et du sens commun. Mais peut-être le rationalisme dispose-t-il d'une dialectique extra-naturelle ? *Marc, VI, 3.