CHAPITRE XII
L'île de Sainte-Hélène est située au milieu de l'Atlantique, à neuf cents lieues de la côte d'Afrique, à treize cents de celle du Brésil , \ers le 16 e degré de latitude au delà de l'équateur. Elle a vingt huit milles anglais de circuit, à peu près la superficie de Paris. Du sommet du pic de Diane, l'un de ses rochers, Ton signale à soixante milles de distance tout bâtiment qui s'approche de file. Dès lors toute surprise est impossible. Des fortifications anciennes, ou récentes, un système de défense habile, des batteries à fleur d'eau et une enceinte naturelle de rocs qui ne s'ouvre que sur trois points, en font une position imprenable.
Le sol de l'île est celui d'un volcan refroidi depuis des
siècles ; la seule pierre qu'on y trouve est spongieuse , rougeàtre , et si tendre qu'on la travaille à la maîn. Les sommités sont couronnées de bois, mais les vallées et les plateaux intermédiaires sont dépourvus de toute culture. La terre végétale ne se trouve que là où on a pu l'apporter. L'eau n'y existe qu'en des quantités insuffisantes pour les besoins d'une nombreuse garnison ; il en étail ainsi , du moins , à l'époque où Napoléon fut relègue dans l'île; depuis lors, de nombreux travaux hydrauliques ont changé cet état de choses. James-Town, capitale de Tîle, serait un joli village d'Angleterre. La population de Sainte Hélène s'élève à environ quinze cents âmes, en y comprenant la garnison. Les colons y sont , pour la plupart , d'anciens employés subalternes de la Compagnie des Indes; la vie y est très-courte : il est rare qu'elle atteigne au terme de soixante ans. Le climat , assez favorable aux planteurs qui reviennent de l'Inde , est dévorant pour les Européens. Les variations de l'atmosphère y sont considérables , fréquentes et subites. La saison des pluies surtout y est morbifique : les maladies qu'elle engendre sont la dyssenterie et l'inflammation du foie. L'Angleterre avait bifn choisi pour ses vengeances : si elle avait calculé sur le climat et spéculé sur les misères d'un semblable exil, ses prévisions ne devaient être que trop bien accomplies.
Après avoir passé deux mois à Briars , habitation d'un négociant anglais , Napoléon fut installé dans son nouveau logement de Longwood : c'était une maison de bois que pendant neuf mois de Tannée moisissait l'humidité des pluies ou des orages , et que durant trois autres mois calcinait le soleil de plomb des tropiques. Napoléon ha-
bitait une pièce tendue de nankin brun , et dont les deux fenêtres s'ouvraient sur le camp du 51 e , régiment préposé à sa garde. Elle avait pour ameublement un canapé, quelques chaises , une commode , un guéridon , le lit de fer d'Austerlitz, le réveil -matin du grand Frédéric et les portraits des deux impératrices et du roi de Rome.
Longwood , dans l'origine , n'était qu'une sorte de grange à l'usage de la Compagnie des Indes ; cette maison , restaurée à la hâte , et tant bien que mal appropriée à la résidence de l'empereur et de ses compagnons d'infortune , était située dans la portion la plus malsaine de l'île , assise sur un plateau élevé de deux mille pieds audessus du niveau de la mer, sans cesse battu par des vents impétueux ou couvert de nuages humides , dépouillé d'arbres et de végétation. « Ce pays est mortel, disait « Napoléon ; partoul où les fleurs sont étiolées , l'homme « ne peut pas vivre. Ce calcul n'a point échappé aux « élèves de Pilt. > Il ajouta : • Transformer l'air en in- « strument de meurtre, cette idée n'était pas venue au « plus farouche de nos proconsuls ; elle ne pouvait ger- « mer que sur les bords de la Tamise. »
Et pourtant ce fut là qu'il languit près de six ans , sous la garde du général anglais sir Hudson Lowe. Cet homme fut fidèle à la mission de haine qui lui avait été confiée: il se montra geôlier plutôt que gouverneur, sbiieet non soldat. Chaque jour, dans son humeur inquiète et chagrine , il ajoutait de nouvelles privations à celles que Napoléon devait endurer ; tantôt il taxait les rations de vin des prisonniers, tantôt il leur refusait les vivres nécessaires et forçait l'empereur, pour nourrir ses compagnons , de vendre sa vaisselle ou son argenterie.
Vainement Napoléon demandait-il des journaux et des livres , on ne lui eu accordait que de loin en loin : on lui interdit toute communication avec les habitants de l'île , toute correspondance libre avec les siens, toutes relations avec les militaires de la garnison 11 ne pouvait sortir à cheval sans être surveillé par un officier anglais , et préféra s'abstenir de cet exercice. On ne lui communiquait que les nouvelles affligeantes ; on ne laissait arriver jusqu'à lui que les brochures et papiers publics où son nom était accompagné d'invectives. Il ne pouvait écrire à personne sans que ses lettres fussent livrées à l'examen du gouverneur et des subalternes. Un voyageur qui arrivait d'Europe , après avoir vu de près Marie-Louise et sou fils , ne put recevoir la permission de donner à ce père infortuné des nouvelles de ces objets demeurés si chers à son cœur. C'était par ces tortures impies qu'on espérait abattre ses forces morales et abréger la durée de son existence.
Il fut sensible à ces peines , mais il ne perdit point le sentiment de son ancieu ne dignité; le fidèle attachement d'un petit nombre d'amis contribua à adoucir ses chagrins. Cependant sir Hudson Lowe éloigna successivement le docteur O'Méara, dont les soins lui étaient nécessaires , puis MM . Las-Cases et Gourgaud. Us furent pénibles , les adieux qu'il adressa à ses compagnons à jamais perdus pour lui.
Par bonheur on avait laissé parvenir jusqu'à lui les classiques et les vieux auteurs qu'affectionnait sa jeunesse ; il trouvait du charme à les relire, à les commenter. C'était tantôt Polybe qu'il étudiait au point de vue de la guerre , tantôt César dont il suivait les grandes expéditions ; puis il récitait les belles pages de Corneille
et de Racine. Ayant un jour entrepris la lecture d'Andromaque , el en étant venu à ces vers si connus :
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon Gis, Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie; J'allais, seigneur , pleurer un moment avec lui ; Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui...
d'abondantes larmes remplirent ses yeux et il ferma le livre. Il songeait à cet autre Astyanax qu'il avait tant aimé , qu'il ne devait plus revoir , et qui devait à peine lui survivre de quelques années. Puis ses souvenirs se reportaient vers la Corse , théâtre de ses premiers jeux , berceau aimé de sou enfance ; vers l'école de Brienne , où s'écoula sa jeunesse ; vers cette France , qu'il avait remplie de gloire et de deuil.
Il aimait à converser avec ceux qui étaient demeurés fidèles à sou malheur : tantôt il rappelait les pompes de sa grandeur passée , tantôt il cherchait à justifier sa vie et son règne d'accusations trop bien méritées. Comme il pressentait qu'aucune de ses paroles ne serait perdue pour la postérité, et que toutes, au contraire, seraient soi- j gneusement recueillies , il employait beaucoup d'art à donner le change sur ses véritables idées politiques : à l'entendre , il ne s'était jamais considéré que comme le repra entant et l'instrument de la liberté ; il avait voulu d'abord rétablir Tordre par la dictature, mais c'était dans l'intention arrêtée de rendre à la France beaucoup de prérogatives démocratiques; il avait fait de nombreuses guerres , mais toujours ses ennemis l'avaient attaqué; jamais la justice n'avait manqué à sa cause; que n'avait-il eu le temps nécessaire pour accomplir ses plans? pour-
quoi le succès avait-il trompé sou attente à Moscou? sans ces obstacles qui déjouèrent son système , la France et l'Europe étaient par lui réservées à un long avenir de gloire, de paix et de liberté. Puis il déclamait contre le despotisme des souverains de sou temps , contre l'aristocratie féodale , et il oubliait sur quelles institutions lui* même avait naguère posé sa puissance, de quels principes absolus il s'était étayé durant quatorze ans. Personne ne s'est trompé à cette subite conversion : on n'y a vu qu'on moyeu adroit de pallier ses fautes ou de se faire absoudre par l'avenir des calamités que le présent avait tenues du régime impérial. Et comment le prendre au sérieux lorsqu'il s'écriait : « Quel malheur que ma chute! J'avais a refermé l'outre des vents , les baïonnettes l'ont déchi- « rée ! Je pouvais marcher paisiblement à la régénération « universelle! »
Il aimait à dicter le récit de ses campagnes : les notes que MM. de Montbolon, Gourgaud et Las-Cases ont écrites , d'après ses inspirations , seront précieuses à consulter pour quiconque étudiera l'histoire stratégique des guerres d'Italie et d'Allemagne. Souvent il interrompait ses repas pour se livrer à ce travail. Une remarque bien digne d'attention, c'est qu'au milieu des angoisses de toute espèce de sa captivité, il ne se livra plus à ces accès de colère qui, durant son règne, avaient paru si indignes de sa grandeur: il se montra doux, affable, résigné ; ses rapports avec ses serviteurs furent ceux d'un ami et d'un père ; Dieu l'avait humilié , et il s'était courbé sans convulsion sous la main de Dieu. C'est dans ce pénible repos de l'exil qu'il pouvait interroger à loisir la graude énigme de sa mission et de son caractère.
Doué d'une intelligence puissante , d'un coup d'œil sûr
et d'uue vaste science militaire, Napoléon Bonaparte , général , consul , empereur, proscrit , sous quelques formes qu'on se le représente, apparaît aux regards de la postérité comme un de ces géants fantastiques qui semblent grandir à mesure qu'ils s'éloignent. Son nom est écrit eu lettres de feu et de sang dans l'histoire contemporaine de tous les peuples ; les nations dont il fut le fléau , celles qui lui servirent de marchepied , celles dans le sang desquelles il fit baigner son cheval jusqu'au poitrail ont retenu ce nom magique; mais, par un mystère impénétrable, elles n'ont qu'une voix pour célébrer sa louange: elles ont abdiqué de justes ressentiments, et remplacé les cris de vengeance par l'hymue du pardon. Ce nom est environné d'une auréole lumineuse et poétique qui cache la vérité à l'historien , et fait disparaître , pour les peuples , le souvenir de leurs propres calamités. Entrez dans l'humble cabane des montagnards du Dauphiné et des Vosges , dans le* pauvres huttes de la Champagne , dans les fermes de la Vendée, et vous y trouverez toujours l'image de l'empereur; il est là, comme le héros populaire:
On parlera de sa gloire ,|
Sous le chaume , bien longtemps.
On en parle avec orgueil dans les steppes marécageux de la Pologne , sur les Apennins , le long des fleuves allemands qui roulèrent à la mer tant de cadavres iiïn moles à son ambition désastreuse : c'est le lion du désert de Syrie , le Bounaberdi des veillées arabes.
La tâche de l'écrivain et du philosophe, en présence de cette gloire vague, mais immense, est de dépouiller de son prestige l'homme qu'on en a revêtu , et de le juger froidement , selon les faits et non au gré des imaginations populaires. L'examen sérieux des événement- de
cette vie que nous avons esquissée facilite l'accomplissement de ce devoir. Alors, tout en respectant le souvenir de Napoléon comme celui d'un homme extraordinaire , on le mesure sans prévention , et dépassàMl de quinze coudées la taille de ses contemporains, on apprend à se rendre compte de sa véritable grandeur. Cette appréciation est surtout facile à celui qui , se laissant peu éblouir par l'éclat des renommées humaines , ne reconnaît dans un individu , si haut qu'il soit , qu'un faible instrument de la volonté de Dieu , un peu de poussière promise aux vers du tombeau , et qui n'est digue , par elle-même , d'aucune louange.
Dieu qui protège la France , cette nation élue entre toutes pour porter et glorifier la croix, avait permis qu'un formidable orage révolutionnaire ravageât notre pays. Le jour vint où sa miséricorde se reposa de nouveau sur nous , et alors elle suscita de l'Egypte l'homme qui devait terminer l'anarchie et relever les autels en ruines. Ce fût vraiment alors Cyrus , prédit par les prophètes et réservé pour mettre fin à la servitude du peuple de Dieu. Cette mission était celle de Napoléon : il l'accomplit , en rétablissant le culte et en réorganisant la société. Il pouvait la compléter par de sages travaux , par de puissantes institutions ; mais, bien que sous ce rapport encore il ne soit point demeuré oisif , il est juste de reconnaître qu'au lieu de parfaire son œuvre, il la dépassa, qu'il la souilla par le meurtre de l'innocent, par une suite de guerres criminelles , et que, destiné à être la consolation de sa patrie, il aima mieux en être le fléau : c'est là que la justice divine le reprit pour le châtier.
Voilà sa mission : rendre la religion proseriteàla France, restaurer Tordre et les mœurs monarchiques ; au delà, il
ne fut plus qu'un instrument de colère pour la France et pour les autres peuples. La France fut punie en lui et par lui de son fol amour pour la gloire des armes , comme elle avait été punie , dix ans plus tôt , par le règne des bourreaux et des clubs , du délire de ses principes et du dévergondage de ses désirs ; l'avenir seul nous dira ce que l'Europe a gagné ou perdu aux guerres napoléoniennes, et, sous ce rapport, la mission de l'empereur nous échappe encore : il est permis de croire qu'il n'a pas seulement été le fléau des peuples; mais ceux-ci n'ont point encore entièrement recueilli le fruit des cruels enseignements qu'ils ont reçus.
Napoléon n'a donc été qu'un homme, un géant, si l'on veut, mais un géant de transition. Il a été placé entre le monde ancien et le monde nouveau comme une arche qui sert à les relier. Avant lui et avec lui, l'ère sauvage de la guerre ; après lui, un autre droit des gens commence pour l'Occident, le glaive sera rejeté dans le fourreau, les questions se résoudront dans la paix , les peuples qui se sont unis pour sa chute s'efforceront de rendre impossible le retour des grandes exterminations d'hommes.
Comme législateur, il ne crée point ; mais il a le rare mérite de simplifier et de coordonner. L'ensemble , si défectueux d'ailleurs , des codes qu'il a laissés à la France, est encore ce qu'il y a de plus complet et de plus clair, en ce genre, chez aucun peuple; de telle sorte que nos lois sont généralement un objet d'émulation ou d'envie. Elles ne contiennent d'ailleurs que le résumé des principes déjà consacrés par le droit romain, par la jurisprudence des parlements et par les sages édits de nos rois; mais c'est un grand mérite que d'avoir su les classer, les combiner, les codifier, comme l'a fait Napoléon assisté de son conseil d'État.
Comme militaire , sa grande renommée semble destinée à être un jour réduite à de plus justes proportions , lorsque la fumée des vanités nationales se sera enfin dissipée. Peu de capitaines illustres ont été aussi souvent vainqueurs que lui ; mais , à part la glorieuse campagne par laquelle on le vit débuter et conquérir l'admiration du monde, à part cetle immortelle campagne d'Austerlitz, dont les moindres incidents furent, pour ainsi dire, prévus sous la tente du camp de Boulogne et réalisés trois mois plus tard, on commence à reconnaître que l'engouement ou l'enthousiasme de ses louangeurs a souvent dépassé toutes bornes. Napoléon demeurera bien au-dessous d'Alexandre î- rien n'égale les résultats obtenus par le héros macédonien avec les faibles ressources dont il pouvait disposer. Une poignée d'hommes braves lui suffit , pendant dix ans , pour renverser l'empire de Perse et conquérir plus de royaumes puissants qu'un voyageur n'en saurait parcourir. Au bout de ce terme , il meurt vainqueur et redouté par l'Europe et l'Asie. Napoléon , au contraire , après avoir commencé comme Alexandre , finit comme Darius et Cambyse. 11 traîna des nations entières dans ses camps et ne sut ni prévoir les revers , ni préparer une retraite , ni organiser les subsistances ; aussi ses immenses armées se fondirent entre ses mains.
Napoléon ne peut être mis en parallèle avec César : le général romain feignait , il est vrai , de croire à son étoile et à sa fortune , mais il ne s'estimait point le favori des dieux à ce point qu'il négligeât les précautions nécessaires au salut de ses armées : on le voyait, au contraire, soucieux d'épargner le sang du soldat, et ne se lançant jamais en aveugle dans desentreprises chimériques. Bien, dans ce que fit Napoléon , ne peut égaler la conquête de?
Gaules, obtenue à l'aide de quelques légions, et en dépit d'obstacles si nombreux, que l'imagination ne peut concevoir qu'ils aient été surmontés. Cependant Napoléon tient d'Alexandre l'ardeur de l'attaque et l'impétuosité des conceptions, de César l'inconcevable rapidité des mouvements, cette promptitude mystérieuse avec laquelle il se porte presque en même temps sur tous les points menacés ; à l'exemple de tous les deux, il sait inspirer aux troupes un amour et une confiance sans bornes. On ne le comparera pas à Annibal ; rien n'est semblable, dans les temps où ils agirent , dans les armées qu'ils commandèrent, dans les ennemis qu'ils eurent à combattre ; on voudrait vainement l'assimiler à Charlemagne, à ce colosse du moyen âge qu'il se proposa pour modèle et qu'il ne suivit que de loin ; fallût-il même l'opposer à Turenne , il faudra reconnaître que s'il surpasse ce grand homme , le plus illustre des lieutenants de Louis XIV, par son aptitude à faire mouvoir de grandes masses sans confusion , il lui est très-inférieur dans la science des mouvements défensifs et dans l'art de reconnaître le terrain. Sa gloire militaire est considérable, elle est juste ; mais les droits de Ja vérité ne permettent pas que pour l'exalter on ravale les renommées que nous venons d'opposer à la sienne ; nous proclamerons même , et il faut quelque courage pour le faire dans un siècle où l'on cherche à rapetisser la gloire de Louis XIV, que ce grand roi , bien que né sur le trône et inférieur en génie à Napoléon , sut mieux que lui reconnaître les hommes dont il avait besoin pour la prospérité de ses peuples et la splendeur de sa couronne.
En résumé , comme militaire, les grandes fautes qu'il fit ou laissa faire en Espagne, en Russie, en Allemagne,
après Waterloo, balancent souvent , sans le diminuer, le mérite de ses admirables conceptions et de ses brillantes victoires; comme organisateur, il tranche trop souvent les difficultés par la force , au lieu de s'attacher à les résoudre par une étude patiente des hommes et des choses , et s'il consolide l'unité par la hiérarchie et la centralisation, il faut reconnaître que l'Assemblée Constituante et môme la Convention avaient déjà aux trois quarts accompli cette œuvre ; comme chef de la société française, il ne sait tirer aucun parti de l'intelligence et même de l'art : il se complaît dans le calque ou dans la médiocrité, et jalouse les gloires littéraires auxquelles il ne peut aspirer.
Ces limites que nous avons indiquées à l'admiration qui gravite autour de sa renommée , ne sont point assez resserrées , qu'on ne doive reconnaître en Napoléon , malgré ses fautes et ses crimes, un de ces hommes étonnants qu'il plait à Dieu de donner de loin en loin à la terre. Si haut qu'ils soient placés , ce n'est que de ce Dieu toutpuissant qu'ils relèvent : ils n'ont aucune force qui leur soit propre et qu'ils ne tiennent de lui. Malheur à eux le jour où ils peuvent se croire quelque chose par euxmêmes , et reporter à la créature un honneur qui ne doit remonter qu'à l'auteur de leur gloire ! alors le jour de la justice luira, et ils seront confondus; plus ils auront reçu, plus sévère sera le compte qu'ils auront à rendre.
Napoléon approcha enfin de ce redoutable moment ; les années 1819 et 1820 s'écoulèrent dans des alternatives de maladie et de rétablissement, qui firent présager une dernière crise. Au commencement de 1821 , le captif commença sensiblement à décliner ; une comète ayant paru dans le ciel , il songea à celle de Jules César et regarda sa fin comme prochaine. Le 1 7 mars , des symp-
mo SA1NTE-HÊLÉME.
tomes fort graves se manifestèrent, les jours suivants la maladie fit d'effrayants progrès, et tout espoir ne tarda pas à s'éteindre :
On dit qu'au dernier jour de sa longue agonie Devant l'éternité, seul avec son génie.
Son regard vers le ciel paru! se soulever :
Le signe rédempteur toucha ce front farouche, Et même on entendit murmurer sur sa bouche Un mot qu'il n'osait achever (1)...
Il l'acheva cependant, et fit venir à Bon chevet l'abbé Vîgnali , que lui avait envoyé son oncle , le cardinal Fesch : l'humble prêtre reçut le dépôt redoutable de la confession de l'empereur. Napoléon était agité par de continuels vomissements; son état ne permit pas qu'on lui administrât l'Eucharistie, mais il se confessa trois fois et reçut l 'extrême-onction. Voici dans quels termes, à cet instant , il fit part à M. de Montholon de ses sentiments intérieurs : • Je suis heureux d'avoir rempli mes
■ devoirs ! je vous souhaite , général , à votre mort le
■ même bonheur. J'eu avais besoin , voyez-vous , car je « suis Italien , enfant de classe de la Corse. Je n'ai pas - pratiqué sur letrdne, parce que la puissance étourdit
■ les hommes; mais j'ai toujours eu la foi. Le son des
• cloches me faisait plaisir, et la vue d'un prêtre m'é-
■ meut. Je voulais faire un mystère de ceci , mais c'est
■ de la faiblesse. Je veux rendre gloire à Dieu , général ;
• donnez des ordres pour qu'on dresse un autel dans la
■ chambre voisine; on y exposera le Saint-Sacrement. Je
■ doute qu'il plaise à Dieu de me rendre la santé, mais
(1) M. de Lamartine. — Méditations.
« je veux l'implorer. Vous ferez dire les prières des qua-
« rante heures... » Pais se ravisant, l'empereur dit:
« Non , pourquoi vous charger de cette responsabilité ?
* on dirait que c'est vous , noble et gentilhomme , qui « avez tout commandé de votre chef. Je veux donner les « ordres moi-même. »
Il les donna, en effet, et comme ces instructions pieuses paraissaient faire naître un sourire sur les lèvres de son médecin , le docteur Antomarchi , il lui dit avec une dignité sévère : « Vous autres , médecins , vous êtes « habitués à brasser la matière, et vous ne voyez rien - au delà; pour moi, je crois à l'immortalité de l'Ame. « Je ne suis ni philosophe ni médecin; n'est point athée « qui veut. » On était au 20 avril : cinq jours avant il avait écrit la première partie de son testament qui commence en ces termes : « Je meurs dans le sein de la reli- « gion catholique , apostolique et romaine , dans le sein
• de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans.
« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de « la Seine , au milieu de ce peuple français que j'ai tant « aimé. »
Dans l'article 8 de ce testament , si différent d'ailleurs de celui de Louis XVI, l'empereur essaye de se justifier d'avoir fait mourir le duc d'Enghien. Il motive ce crime sur les embûches dirigées contre sa vie. Il annonce qu'en de semblables circonstances il agirait encore de même. Si ce document célèbre eût été écrit après sa réconciliation avec Dieu et non avant cette heure , il est probable qu'au lieu de contenir cette approbation d'un crime , le testament eût porté à la postérité l'expression du repentir de son auteur.
Un moment on crut reconnaître une amélioration dans
tn
sou état : « Vous vous réjouissez, dit-il, et vous ne vous trompez pas ; je suis mieux , mais je n'eu sens pas moins ma morl prochaine; lorsque je ne serai plus, cbacuu de vous aura le bonheur de revoir l'Europe et sa famille. Moi 9 je reverrai mes braves dans les champs Élysées. Oui , ajouta-t-il solennellement , Kléber , Desaix , Bessières , Duroc , Ney , Murât , Masséna , Berthier, tous viendront à ma rencontre... En me voyant ils deviendront tous fous d enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipiou , les A nui bal, les César, les Frédéric; à moins, ajouta-t-il en riant, que là-bas on n'ait peur de voir tant de guerriers ensemble. »
Alors entra chez lui le docteur Arnold , chirurgien
d'un régiment anglais. « C'en est fait, lui dit Napoléon, le coup est porté. Je touche à ma fin : je vais rendre mon corps à la terre. Approchez , Bertrand , traduisez à monsieur ce que vous allez entendre. — J'étais venu m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je demandais une loyale hospitalité. Contre tout ce qu'il y a de droit au monde , on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil d'Alexandre , de l'empereur François, du roi de Prusse. Mais il appartenait à l'Angleterre de surprendre, d'entraîner les rois, et de donner au monde le spectacle inouï de quatre puissances s'acbarnant sur un seul homme. C'est votre ministère qui a choisi cet affreux rocher où se consume en moins de trois ans la vie des Européens , pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment m'avez-vous vu traiter depuis que je suis sur cet écueil? Il n'est pas une indignité dont vous ne vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles mêmes qu'on
« n'a jamais interdites à personne , vous me les avez re- « fusées ; ma femme , mon (ils , n'ont pas vécu pour moi; « vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. « Dans cette île inhospitalière , vous m'avez donné pour « demeure l'endroit le moins fait pour être habité, celui « où le climat meurtrier du tropique se fait le plus seti- « tir ; il a fallu me renfermer entre quatre cloisons, moi « qui parcourais à cheval toute l'Europe ! Vous m'avez « assassiné longuement, avec préméditation... Vous fi- « nirez comme la superbe république de Venise ; et moi, - mourant sur cet affreux rocher, privé des miens et « manquant de tout , je lègue l'opprobre de ma mort à « la maison d' Angleterre. »
Le 1 er mai, Napoléon s'était levé, mais une faiblesse l'avait forcé de se mettre au lit ; ce jour, il dit à l'un de ses plus fidèles serviteurs : « Dans quatre jours , je ne « serai plus. » Ayant repris quelque force, il fit placer devant lui le buste de son fils , et tint longtemps les yeux fixés sur cette image chérie. Le 3 et le 4 , le mal augmenta dans une progression effrayante. Le 5 , une affreuse tempête déracina tous les arbres plantés autour de sa demeure : elle ne troubla pas le calme de son agonie ; sa figure demeura sereine et gracieuse , t7 /wJ doux envers la mort (1). Cependant , vers cinq heures et demie du soir , il interrompit le silence léthargique qu'il avait gardé, pour faire entendre quelques paroles entrecoupées : Mon fils ! France /... France!... Enfin , un peu avant six heures, il croisa avec effort les bras sur la poitrine , laissa échapper ces mots : Télé /... armée /...et rendit l'âme.
A peine eut-il expiré , que ses compagnons le placèrent sur un lit de camp, recouvert du manteau de guerre de
(1) Paroles de Bossuet.
m SAINTE-HÉLÈNE.
Marengo. De tous les points de l'île, les troupes de la garnison accoururent pour défiler en grande tenue et sans armes devant ce glorieux cadavre. Chaque homme s'approcha religieusement du lit , et mit genou à terre ; beaucoup apposèrent leurs lèvres sur un coin du manteau. Sir Hudson Lowe voulut en vain s'opposer à ces démons* trations , sa volonté échoua devant la légalité anglaise ; le colonel lui répondit : « Napoléon est mort , la loi d'ex- « ception n'existe plus; j'ai le droit de faire promener • mon régiment comme il me platt , et je le fais. »
Napoléon resta exposé le 6 et le 7 mai. Le 8 , le corps fut ouvert et embaumé. On le revêtit de l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale , et on le renferma dans un quadruple cercueil. Le 9 eut lieu l'imposante cérémonie des funérailles; toute la population de l'île y assistait , chacun selon son rang ou les convenances de son sexe. La famille française marchait en tête; suivaient les Anglais, et à leur tête le gouverneur et lad; Lowe en grand deuil. Lorsque les dépouilles mortelles de l'empereur eurent reçu la dernière bénédiction du prêtre , on descendit le cercueil dans le caveau préparé pour le recevoir, et douze salves d'artillerie annoncèrent à l'Océan que Napoléon n'était plus.
La tombe où Napoléon dormit près de vingt ans , sous la garde des soldats anglais, est située dans un site romantique appelé la Vallée du Géranium. L'empereur était venu souvent , dans les premiers temps de son exil , demander à la fraîcheur de ce lieu un peu d'ombre et de repos ; il avait désiré , si sa dépouille devait être gardée captive à Sainte-Hélène , qu'elle fût au moins placée en cet asile , loin du passage des conquérants et sous la protection de sa grande renommée.
Le 22 juillet 1 832 , Napoléon-Charles-François- Joseph, duc de Beiscbtadt , né roi de Rome , et fils du captif de Sainte-Hélène, décédait au palais deSchœnbrunn.
Le jeune archiduc repose dans le sépulcre des empereurs d'Allemagne : une courte inscription annonce au monde que Dieu manifesta une fois de plus en lui le néant des espérances humaines.
Le 29 juillet 1 833, la statue de Napoléon fut replacée sur la colonne de la place Vendôme , aux acclamations de tous les partis : cette réparation en appelait une autre.
Le 12 mai 1840 , M. de Rem usât , ministre de Tintérieur, parut à la tribune de la chambre des députés.
« Messieurs , dit-il , le roi a ordonné à S. A. R. Mgr. le « prince de Joinville de se rendre avec sa frégate à File
de Sainte-Hélène (mouvement général), pour y recueillir les restes mortels de l'empereur Napoléon (applaudissements).
• Nous venons vous demander les moyens de les faire recevoir dignement sur la terre de France et d'élever à Napoléon son dernier tombeau...
« Ces restes seront déposés aux Invalides II
importe , en effet , Messieurs , à la majesté d'un tel souvenir ? que cette sépulture auguste ne demeure pas exposée sur une place publique , au milieu dune foule bruyante et distraite. Il convieut qu'elle soit placée dans un lieu silencieux et sacré , où puissent la visiter avec recueillement tous ceux qui respectent la gloire et le génie , la grandeur et l'infortune.
« Il fut empereur et roi ; il fut souverain légitime de notre pays. A ce titre , il pourrait être inhumé à Saint- Denis; mais il ne faut pas à Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe.
« L'art élèvera sous le dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées, un tombeau digne, s'il se peut , du nom qui doit y être gravé. Ce monument doit avoir une beauté simple , des formes grandes, et cet aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps... »
Les deux chambres s'associèrent à ce vœu , et le prince de Joinville ne tarda pas à mettre à la voile , ayant sous ses ordres deux bâtiments de guerre, la Belle-Poule, frégate de soixante canons , et la corvette la Favorite.
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S. A. B. avait voulu choisir , pour la seconder dans cette funèbre et noble mission , les personnes qui avaient partagé l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène. Leur nombre s'élevait à peine à dix. Les autres étaient infirmes ou mortes. Un prêtre fut adjoint à l'expédition pour qu'aucun caractère de piété religieuse ne manquât à l'œuvre expiatoire.
Dans les premiers jours d'octobre , Mgr le prince de Joinville et ses compagnons abordèrent au rivage de Sainte-Hélène.
Le tombeau de Napoléon , encore placé sous la garde d'un sergent anglais, était ombragé d'un grand saule pleureur et entouré d'une modeste grille de fer. L'habitation de Longwood, le dernier palais et la dernière prison de l'empereur, commençait à tomber en ruine. Les murs étaient lézardés , les fenêtres dégarnies de vitres ; près de la place où Napoléon avait rendu le dernier soupir, on avait élevé un moulin ; la chambre à coucher et le cabinet de travail de l'empereur avaient été changés en écurie.
Le 1 5 octobre et le vingt-cinquième anniversaire du jour où Napoléon avait pour la première fois posé le pied sur le rivage de l'île, fut marqué pour la cérémonie de son exhumation.
Une proclamation du gouverneur anglais annonça aux habitants de Sainte - Hélène cette importante solennité. I^es travaux commencèrent à minuit : à dix heures du matin ils étaient terminés. Le cercueil d'acajou, encore intact et parsemé de clous d'argent , fut hissé du caveau et porté par douze soldats, marchant tète nue, malgré la pluie, et précédés de la croix et du prêtre.
On ouvrit le cercueil avec précaution , et alors eut lieu
parmi les assistants un mouvement universel de surprise et d'attendrissement : plusieurs fondirent en larmes. L'empereur lui-même était là; la mort l'avait respecté. Les traits de la figure , bien qu altérés , étaient parfaitement inconnaissables , les mains merveilleusement belles; le costume si connu , si souvent reproduit, avait peu souffert , et les couleurs en étaient facilement distinguées ; les épaulettes , les décorations , le chapeau , semblaient entièrement conservés ; la pose elle-même était pleine d'abandon , et sauf les débris de la garniture de satin qui recouvrait comme d'une gaze très - fine plusieurs parties de l'uniforme, on aurait pu croire Napoléon étendu encore sur son lit de parade. On remarqua même que la main gauche que le général Bertrand avait prise pour la baiser une dernière fois , au moment où l'on fermail le cercueil , était restée légèrement soulevée. Entre les jambes, auprès du chapeau, on apercevait les deux vases qui renfermaient le cœur et l'estomac. Les ongles avaient poussé après la mort ; ils étaient longs et blancs. L'une des bottes était décousue et laissait passer quatre doigts des pieds d'un blanc mat.
Il était une heure et un quart. Au bout de quelques instants, l'identité du corps ayant été reconnue, le cercueil fut refermé et soudé avec soin , ainsi que les trois autres cercueils qui lui servaient d'enveloppes. A trois heures, au signal du canon, le char funèbre, attelé de chevaux caparaçonnés de deuil et couverts d'iusignes impériaux , se remit en marche vers le port. Le canon des forts et celui de la frégate retentissaient de minute en minute. Tous les bâtiments de guerre et de commerce , quelle que fût la nation , étaient pavoises de deuil. A six heures et demie le prince de Join ville avait reçu le fu-
nèbre dépôt , et les restes mortels de l'empereur reposaient enûn sur une frégate française , à l'ombre du drapeau français.
On fit l'absoute ; le corps resta toute la nuit en chapelle ardente ; le lendemain , à dix heures , une messe solennelle fut célébrée sur le pont , et tout l'équipage , S. A. R. en tète, vint jeter l'eau bénite sur le cercueil. A onze heures, pendant que le prêtre achevait le psaume 109 e , une bordée de cinquante coups de canon annonça la fin des solennités pieuses. L'exil de Napoléon Bonaparte était terminé ! . . .
Le 30 novembre , après une traversée de quarantetrois jours, la Belle-Poule laissa tomber l'ancre devant Cherbourg.
Pendant les huit jours que les restes de l'empereur séjournèrent dans ce port, la foule encombra le pont de la frégate. Près de cent mille personnes , accourues de tous les points, vinrent successivement s'agenouiller devant le cercueil. Le 8 décembre, la Normandie, escortée de deux autres bâtiments à vapeur , et ayant à son mât le pavillon impérial , quitta la rade et emporta le cercueil jusqu'à l'embouchure de la Seine.
Le lendemain , à six heures du matin , la flottille entra dans les bassins du Havre : le temps était fort rigoureux, mais les rives de la Seine n'étaient pas moins couvertes d'une population innombrable. Arrivée au Val de la Haye , la Normandie , ne pouvant plus remonter la Seine, confia son précieux dépôt à la Dorade n° 3. Le prince avait ainsi fixé la décoration de ce bateau : « 11 sera peint en « noir , à la tête du mât flottera le pavillon impérial ; sur « le pont , à l'avant , reposera le cercueil couvert du poêle « funèbre rapporté de Sainte -Hélène, MM. de la mission
« aux cornières ; l'encens fumera , à la tête s'élèvera la « croix , le prêtre se tiendra devant l'autel , mon état- « major et moi derrière ; les matelots seront en armes , « et le canon tiré à l'arrière annoncera le bateau portant • les dépouilles mortelles de l'empereur. »
A Rouen, la ville déploya un grand apparat pour recevoir le cercueil, S. £. le cardinal-archevêque, suivi de son clergé , et en présence des corps constitués , des magistrats , de la garnison et du peuple , bénit le sarcophage et donna l'absoute. A Elbeuf , aux Andelys , à Vernon, à Mantes, partout même empressement , même enthousiasme. Le 1 2 , la flottille doubla le pont de Poissy pour y passer la nuit; les deux rives du fleuve se couvrirent alors de bivouacs , de feux et de teutes : la garde nationale et la troupe de ligne voulurent faire la veillée des armes. Le 13 était un dimanche; M. l'abbé Coquereau, aumônier de l'expédition, célébra la messe; S. A. B. le duc d'Aumale était venu se joindre au cortège ; les princes , les marins et les habitants de Poissy et des communes voisines , assistaient debout et découverts au saint Sacrifice.
Après la messe , suivie de l'absoute, on fit route pour Maisons ; le lendemain , à dix heures , la flottille longeait Saint-Germain, puis Saint-Denis. Plus Ton approchait de Paris, plus l'affiuence était grande. Près de Neuilly, le prince de Joiirville aperçut de loin la reine , sa mère , qui le saluait en agitant son mouchoir. Un moment se passa encore , et la Dorade vint mouiller au pont de Courbevoie.
Le mardi, 1 5 décembre , le convoi funèbre fit son entrée à Paris. A onze heures le canon retentit : c'était le moment où la dépouille mortelle de l'empereur s'arrêtait
sous la grande voûte de Tare de triomphe élevé à nos gloires militaires. À deux heures le corps était introduit aux Invalides , après avoir, porté sur un char funèbre d'une éblouissante richesse , traversé , depuis Ne uilly jusqu'à la cour du Dôme , une haie immense formée de plus de douze cent mille personnes de tout âge , de tout sexe , de toute condition, de tout pays, qui avaient voulu assister à cette imposante solennité , malgré la rigueur du froid. « Ceux qui ont assisté à cette cérémonie , dit le Moni- « teur, n'oublieront jamais l'impression profonde que « faisait soudainement autour de lui , en passant sous « tous les regards , ce cercueil impérial drapé de velours « violet, ce cercueil dans lequel la pensée pouvait voir « Napoléon le Grand, calme et endormi, dans son cos- « tume de guerre.
« Le prince de Joinville a présenté le corps au roi , en « disant : Sire , je vous présente le corps de l'empereur h Napoléon. Le roi a répondu, en élevant la voix. Je le « reçois au nom de la France. Le général Âtbalin portait « sur un coussin l'épée de l'empereur. Il Ta donnée au « maréchal Soult , qui l'a remise au roi. S. M. s'est alors « adressée au général Bertrand et lui a dit : Général , je « vous charge de placer la glorieuse épée de l'empereur « sur son cercueil.
« L'émotion a été solennelle ! et les regards se por- « taient tour à tour vers le corps et vers les soldats « mutilés qui ont été une part de cette gloire. Les vieux m officiers essuyaient des larmes le long de leurs joues , « et l'attendrissement se mêlait à l'admiration...
« Les hommes de l'empire se sont trouvés rajeunis de « vingt ans, parmi les pompes , parmi les fastes , parmi « l'ombre éclatante d'une époque de prodiges.
« La génération nouvelle a pensé un moment qu'elle h assistait à la seconde épopée qui lui a été dite tant de « fois , et qu'elle pouvait dater à son tour de la gloire de « ses pères!... »