‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 51 sur 52 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

de Waterloo.

Retraite de Waterloo. — Situation et ressources de la France. — Conduite des Chambres. — Nouvelle abdication de Napoléon. — Capitulation de Paris.

Retraite INDÉPENDAMMENT du pont sur la Dvle , au

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village de Gennappe , il y en avait plusieurs autres dans les villages voisins; mais, au milieu de l'extrême confusion où était l'arme'e , tous les fuyards se dirigèrent sur Gennappe, qui, en un moment, en fut encombré. Tous les corps , toutes les armes étaient confondus: soldats d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, tous se pressaient, s'écartaient mutuellement. Beaucoup de chariots et de caissons étaient renversés, tant sur le pont que dans les rues : plusieurs étaient fixés entre eux , ce qui était un nouvel indice de la malveillance. Napoléon s'arrêta quelques instans pour essayer en-

core de rétablir un peu d'ordre; mais le tumulte , augmenté par l'oRscurité de la nuit rendit de nouveau toutes ses tentatives inutiles. Il continua donc sa route, et arriva, à cinq heures du malin, à Charleroi. Il donna ordre aux équipages des ponts et à ceux des vivres, qui étaient restés en arrière de la ville , de partir sur le champ pour Philippeville et Avesne , et de là se rendre à Laon.

Napoléon , se rendit lui-même à Philippeville , d'où il expédia de nouveau des ordres au maréchal Grouchy pour faire sa retraite par Rhctel, sur Laon. Entre temps, les débris de l'armée repassaient la Sambre aux ponts de Marchiennes , de Charleroi, et du Chàtelet, faisant ainsi la retraite sur plusieurs points , ce qui rendit le ralliement encore plus difficile.

Après avoir expédié tous les ordres que les circonstances rendaient nécessaires.

Napoléon quitta Philippeville à deux heures après midi, y laissant le maréchal Soult pour rallier le grand quartier-général , et les corps qui se porteraient sur cette place. Il se mit en marche sur Laon , d'où il expédia plusieurs de ses aides-de-camp , il se

vendit ensuite en toute hâte à Paris, pour y passer quaranle-huit heures, prévenir la commotion pohtique que la nouvelle du désastre pouvait occasioner, prendre les mesures les plus promples pour hâter et terminer tous les préparatifs de défense de la capitale, préparer les esprits à la grande crise dans laquelle la France allait se trouver , faire diriger sur Laontoutes les troupes, tous les renforts que Ton pourrait tirer des dépôts et des places; en un mot, prendre loLîlcs les mesures pour Texéculion du second plan d'opérations, auquel on se trouvait réduit. L'intention de Napoléon était de rejoindre, immédiatement après, son armée sous Laon.

Refraiif Ou avait eu des nouvelles du corps de

u«Gro3,v. Grouchy; ce maréchal n'avait reçu, le i8, l'ordre de marcher sur Saint- Lambert , qu'à sept heures du soir, il était alors fortement engagé. Maître d'une partie de Wavres , il n'avait pas encore pu en déboucher. Dans ces circonstances , le maréchal avait envoyé, sur Limale , le corps de cavalerie du général Pajol , et trois divisions d'infanterie, pour y passer la Dyle, et marcher contre Bulow. Ce mouvement avait

réussi, et les hauteurs opposées avaient été enlevées ; mais il était nuit , et la grande bataille était terminée. Le 19, à la pointe du jour, les Prussiens attaquèrent à leur tour, mais ils furent repoussés partout. Les hauteurs de Wavres furent emportées, et le maréchal Grouchy se disposait à marcher sur Bruxelles, lorsqu'il reçut la nouvelle de la perle de la bataille de Waterloo, et l'ordre de baltre en retraite : ce que ce maréchal exécuta aussitôt en deux colonnes , l'une se dirigeant directement de Temploux à Namur, et l'autre par la grande route de Charleroi à INamur.

Les Prussiens voulurent attaquer les queues de ces colonnes, mais ils furent vigoureusement repoussés et perdirent quelques canons. Le maréchal arriva ainsi à Namur, d'où il prit la route de Dinant, laissant le corps du général Vandamme , tant pour détruire le pont de Namur (ce qu'on ne put exécuter), que pour faire l'arrière-garde, et contenir l'ennemi. Les Prussiens essayèrent de forcer le passage du pont ; mais , après avoir perdu beaucoup de monde, ils renoncèrent à cet espoir. Le corps de Vandamme se maintint dans la

«le la France

ville jusqu'à huit heures du soir, qu'il dut l'abandonner pour continuer le mouvement de retraite. Le 24 , tout le corps du maréchal Grouchy , arriva à Rhe'tel , et le 26 il se réunit à l'armée , sous Laon.

Ressource!. La pcrtc dc la bataille de W'aterloo mettait la France dans une position bien critique ; mais les mesures de prévoyance que Napoléon avait prises avant l'ouverture de la campagne, offraient encore des ressources en tous genres. Les débris de l'armée française, rassemblés sous Laon , se montaient, après l'arrivée du corps de Grouchy, au delà de soixante-cinq mille hommes. Sans doute que la perte des Français était considérable , mais leurs ennemis avaient encore plus perdu. Tous les dépots des régimens étaient arrivés dans les environs de Paris, et ils avaient assez d'hommes pour remplacer les pertes. Les seuls dépôts de la garde en avaient six mille. On réunissait à La Fère les soldats du train , qui , presque tous , s'étaient sauvés avec leurs chevaux. Il y avait, dans cette place, et à Vincennes , cinq cents pièces de canon de campagne; en outre , d'autres parcs considérables «étaient sur la Loire, On pouvait facilement

organiser doux cents bouches à feu ; ce qui remettait le matériel de l'armée française dans le même état où il était avant le désastre. Napoléon calculait avec raison avoir, dans les premiers jours de juillet, une armée de cent trente mille hommes sur FAisne, entre Soissons et Laon. Blucher , Wellington ne pouvaient s'avancer qu'avec environ soixante mille hommes; les Russes et les Autrichiens n'avaient pas encore passé le Rhin , le 24 juin. On aurait pu gagner un mois; pendant ce temps, les fortifications de Paris , sur la rive gauche , eussent été terminées et armées : la garde nationale eût été augmentée; on aurait pu y réunir celles de la Bretagne, delà Normandie, de la rive gauche de la Ivoire, et de tout l'Empire ; et même faire venir les vingt réginiens de marine qui avaient été organisés. Napoléon aurait pu manoeuvrer avec cent cinquante mille hommes , autour d'im point d appui comme Paris, hien fortifié, armé de cinq à six cents bouches à feu , et contenant plus (iecent vingt mille hommes armés et organisés. Tels étaient encore les moyens niiiilaires avec lesquels on pouvait espérer de lut 1er avec égalité de chances, lorsque

2 1 juin

Retoi:r

lie Napoléon

les événemens politiques , qu'on n'avait pu prcA^oir, paralysèrent tout.

Peu après son arrivée au palais de rÉIysée, le 21 juin, Napole'on convoqua un conseil à Paris. (les ministres: on y discuta les mesures à prendre dans les circonstances oii Ton se trouvait. On fut d'opinion de déclarer Paris en état de siège ; de convoquer les chambres à Tours , et de porter dans cette ville le centre du gouvernement : de donner le commandement de Paris au maréchal Davoust, et le ministère de la guerre au général Clauzel. Tous ces différens actes se rédigeaient à la secrétairerie d'État , et déjà les ordres étaient expédiés pour doubler le nombre des tirailleurs de la garde nationale, et leur donner des armes dans la journée.

On discutait s'il convenait que Napoléon portât lui-même, en habit de voyage, et sans appareils , les décisions aux Chambres , et l'on minutait même les discours, lorsqu'on fut instruit que la plus vive fermentation se manifestait dans la Chambre des Députés. Peu après midi, l'on reçut un message de cette Chambre, par lequel elle se déclarait en permanence, méconnaissait l'autorité de l'Empereur, et déclarait traître

Condiii'c «les Chambres.

( 627 ) à la patrie quiconque voudrait suspendre sa permanence. Quelques momens après , on apprit que la Chambre des Pairs venait de suivre l'exemple de celle des Députés, et se mettre en insurrection contre l'Empereur. Ces deux événemens suspendirent tout, on ne jugea plus qu'il fût convenable '' que l'Empereur se transportât au milieu des députés de la nation , puisqu'ils s'étaient déclarés en insurrection. Les ministres seulement s'y rendirent , et annoncèrent l'arrivée de l'Empereur à Paris, et l'état des affaires. Bientôt les nouvelles les plus désastreuses circulèrent partout. Les ennemis de Napoléon , les amis du roi , les partisans de l'étranger se remuaient de tous côtés, et tâchaient d'accroître dans la garde nationale le nombre de leurs prosélytes.

La nuit il y eut une conférence des ministres avec une commission de chacune des Chambres. L'espritdes Chambres se déploya tout entier, le danger de la patrie n'était pas seulement dans ses ennemis extérieurs; il consistait surtout dans les divisions de l'intérieur. Il ne restait plus à Napoléon que trois partis à prendre.

Le premier était de se rendre, le 22, au Pa>i;

par Napoléon.

à prendre poliit du joui" , 311 palaîs des Tuileries ; d'y convoquer toutes les troupes de ligne qui se trouvaient dans la capitale , les six mille hommes de la garde impériale, les fédérés, la garde nationale , le Conseil-d'État , les ministres, et d'ajourner les Chambres.

Le deuxième parti était de caresser la faction qui menait les Chambres , de laisser celles-ci s'emparer de l'autorité, et négocier directement avec les puissances étrangères sans l'intervenlion de l'Empereur.

Le troisième parti qui restait à Napoléon, était d'abdiquer en faveur de son fils, de livrer aux Charnbres toute l'autorité, et, par une abnégation complète de tous ses intérêts, leur ôter la pensée qu'il pût un jour ressaisir le sceptre qu'il aurait déposé, et employer contre elles son pouvoir. Les Chambres, rassurées sur ce point, pouvaient dès lors seconder de tous leurs efforts la réorganisation des forces nationales, enfin se dévouer en entier au salut de l'Empire.

Napoléon délibéra entre le premier et le troisième parti , et adopta ce dernier. Il n'offrait guère plus de probabilité pour la cause nationale: rEmpereur abdiquant.

(629) Tarmée, méconlente, perdrait tout son ressort, et le conservât-elle, elle serait trop peu secondée pour sortir d'une si terrible situation. Le maréchal Davoust, et les autres chefs , n'avaient pas assez d'habitude de la grande guerre, ni assez la confiance des soldats et du peuple , pour trouver des ressources proportionnées à de telles circonstances. Il était même probable que les armées anglo - hollandaise et prussienne marcheraient à tire d'aîle sur Paris , sans faire attention à l'armée française réunie à Laon , aussitôt qu'elles seraient assurées que Napoléon n'était plus à sa tête.

Si , par le parti que choisit Napoléon , il ne pouvait rien faire pour la patrie, il cessait du moins d'être un obstacle à sa délivrance. En proclamant ce que les Chambres paraissaient vouloir, il élevait un point de réunion ; il rendait aux représentans de la nation le libre exercice de toute leur énergie. Peut-être sortirait-il de leur sein quelques lalens extraordinaires; peut-être, comme dans les premiers temps de la révolution , verrait-on la France répondre à la voix du patriotisme, qui , du haut de la tribune , l'appelait aux armes.

23 juin.

Nouvelle abdication.

Enfin , dût ce parti ne laisser pas plus d'espérance que les pre'cédens , Napoléon devait à sa gloire , devait à la nation , qui deux fois lui avait confié ses destinées , de mettre dans tout son jour la pureté de ses intentions , et de constater aux yeux de la poslérité que , si la France périssait, ce n'était pas au moins aux intérêts d'un seul homme qu'elle avait été sacrifiée. Il dicta donc au prince Lucien , son frère, la déclaration suivante, adressée au peuple français:

« En commençant la guerre, pour sou- « tenir l'indépendance nationale, je comp- « tais sur la réunion de tous les efforts , de « toutes les volontés , et le concours de tou- « tes les autorités nationales. J'étais fondé M à en espérer le succès, et j'avais bravé <' toutes les déclamations des puissances c< contre moi.

« Les circonstances me paraissent chan- « gées ; je m'offre en sacrifice à la haine des <' ennemis de la France. Puissent-ils être « sincères dans leurs déclarations , et n'en « avoir voulu réellement qu'à ma personne. « Ma vie politique est terminée , et je pro- « clame mon fils , sous le titre de Nnpo- «< Jéon //, empereur des Français.

« Les minislres actuels formeront pro- « visoirement le conseil du Gouvernement. « L'intérêt que je porte à mon fils, m'en- « gage à inviter les Chambres à organiser « sans délai la régence par une loi.

« Unissez-vous tous pour le salut public, « el pour rester une nation indépendante.

Napoléon.

« Au Palais de l'ÉIysée, ce aa juin 18 15. »

Aussitôt que la nouvelle de l'abdication de Napoléon fut répandue dans l'armée, elle y porta la consternation et le désespoir, et l'effet qu'elle produisit dans les armées ennemies fut encore plus funeste, par l'audace qu'elle donna à leurs chefs. Blucher et Wellington paraissaient , dans leurs premiers projets, être convenus de ne pas dépasser les frontières de la France avant l'arrivée des armées russes et autrichiennes ; et, en attendant, de s'emparer d'Avesne, Maubeuge, et des autres places de cette frontière; de couvrir de leurs troupes légères tout le pays jusqu'à la Somme, et de le faire insurger. Ils préféraient ce plan , à marcher sur Paris avec une armée considérablemenl réduilc , par le grand nombre de

troupes qu'il leur faudrait laisser eu arrière pour masquer et conleuir les grrnisons ; marche qui , d'ailleurs , les aurait exposés à être pris en flanc et battus comme à Champ- Aubert, Montmirail, etc.

Marche Mais dcs que ces deux généraux appri-

des alliés ---P -. , • l T ' i»i

sur Paris. iGiit quc iSapolcon avait abuiquc , et qu il n'était plus à la têle des armées françaises, ils changèrent de résolution. Ne tenant donc aucun compte de l'armée française, déjà forte de soixante-quinze mille hommes , réunie entre Laon et Soissons, ils pénétrèrent par La Fère et Compiègne, et marchèrenl en toute haie sur Paris. L'armée française , entièrement découragée par les nouvelles de Paris, ne pensa plus qu'à se reployer en toute diligence sous les murs de la capitale ; on regarda même comme un succès obtenu que , le 28 juin , elle eût pu arriver à Saint-Denis avant les ennemis.

Celte armée rassemblée sous Paris , le maréchal Davoust se mil à sa tête; mais il ne prit aucune résolution. Les alliés s'enhardirent au point de marcher par la vallée de Montmorency, et d'aniver à Saint- Germain et à Versailles , laissant, pendant fout ce mouvement , leur flanc gauche en-

( ^33 ) tièrement à déooiiverl , et ex()osé à rarsiiée irançaise.

Napoléon qui, des le 25 juin, s'était retiré à la Malmaison, y apprit le mouvement imprudent des ennemis : il envoya aussitôt le général Becker proposer au gouvernement provisoire de se mettre , comme général , a la tête de Tarmée Irançaise ; de tomber avec toutes ses forces sur le flanc et les derrières de l'ennemi, d'en causer la ruine, et, sauvant pour le moment la capitale , d'obtenir le temps et les moyens de négocier avec plus d'avantage. Cet objet rempli , Napoléon aurait résigné son commandement.

Le gouvernement provisoire refusa cette offre. On ne sut pas profiter d'une aussi imprudente manœuvre ; et , au lieu d'écra^ ser l'ennemi , en ai la([nant vigoureusement son flanc et ses derrières, le général français fit repasser la Seine à la plus grande partie de l'armée , et la rangea en bataille dans la plaine de Grenelle.

Bientôt les armées furent en présence , et le gouvernement provisoire signa une capitulation où rien ne fut stipulé , tant pour les droits de la nation que pour les intérêts

Capitulaliou de Paris.

deTarmée, elle dut évacuer Paris, et se retirer derrière la Loire , abandonnant ainsi , sans livrer bataille, la capitale à une armce égale en force. Ce fut sans doute une des plus houleuses transactions dont l'hisioire fasse mention. Ce gouvernement et les Chambres continuèrent à être trahis par Fouché , et par le parti qui s'était entendu avec Fennemi. Carnot agissait de bonne foi, mais il se laissa facilement tromper.

Les vertiges des Chambres étaient tels que , dans ces momens importans, elles s'amusaient à de vaines discussions de principes de constitution. La postérité ne croira pas qu'elles poussèrent l'aveuglement au point d'imaginer que des bataillons prussiens viendraient garantir et assurer l'exécution de leurs décrets. La garde nationale, ayant la même confiance , déclarait de son côté, qu'elle voulait conserver les couleurs nationales ; et les alliés entraient dans Paris!

Toutes les illusions ne tardèrent pas à être détruites. Le roi ordonna, le lendemain de cette déclaration , la dissolution des deux Chambres , déjà cernées par les baïonnettes prussiennes; et, le 8 juillet, il fit son entrée à Paris. Les membres de la

Chambre des Députés, chassés du Heu de leur assemblée, se réunirent alors chez leur président Lanjiiinais, et tout se termina par de vaincs et impuissantes protestations.

Ici INapoléon s'est arrêté. Tout ce qu'il a écrit, dicté, rectifié, commenté, tout ce qui a été recueilli de sa bouche pour ser-^ vira son histoire, n'arrive que jusqu'à l'époque où il termina sa vie politique. A dater de ce jour, Napoléon n'est plus le narrateur des événemens dont 11 fut l'âme ; il a fini de raconter ce qu'il a fait de grand , de glorieux , et les revers sous lesquels il a succombé.

La tâche que je me suis imposée de coordonner l'histoire de cet homme extraordinaire , telle qu'il l'a dictée ou racontée luimême , est donc terminée. C'est maintenant des généreux compagnons d'exil de Napo-

léon qu'il faut obtenir le complément authenlique de l'histoire de rillustre patient de Sainte-Hélène. Déjà, le comte de Las- Cases, les docteurs O'Méara et Antomarclii, ont fourni à la postérité des matériaux précieux pour cette dernière période ; mais il existe des lacunes que les fidèles généraux Bertrand , Monthoîon , Gourgaud , peuvent seuls remplir : c'est à ceux qui n'ont cessé de partager la longue et cruelle captivité de Napoléon , qu'il appartient de publier l'hospitalité du Bellérophon, la prévoyance des ministres du roi d'Angleterre, et la sollicitude constante du gouverneur Hudson Lowe. Les tribulations d'un grand homme, les insultes qu'il a pu recevoir, sont aussi du domaine de l'histoire , et l'histoire attend les six années de Sainte-Hélène.

Toutefois , j'ai cru devoir compléter I'histoire de napoléon d'après lui-même, par un résumé succinct des principales circonstances de son départ de France, de sa déportation à Sainte-Hélène , de sa longue agonie sur ce rocher assassin , et de sa mort prématurée.

Voici comment JNapoléon avait résumé lui-même sa vie politique :

« Après tout, (lisaif-il à Sainfe-Holèno , *f en rejetant le livre d'un historien anglais, « ils auront beau retrancher , supprimer, « mutiler, il leur sera bien difficile de me * faire disparaître tout~à-fait. Un historien « français sera pourtant bien obligé d'abor- « der l'Empire , et , s'il a du cœur, il faudra « bien qu'il me restitue quelque chose , *( qu'il me fasse ma part ; cl sa tâche sera « aise'e, car les faits parlent, ils brillent « comme le soleil.

c J'ai refermé le gouffre anarchique , et « débrouillé le cahos; j'ai dcssouillé la révo- « lution , ennobli les peuples, et raffermi « les rois. J'ai excité toutes les émulalions, « récompensé tous les mérites, et reculé « les limites de la gloire. Tout cela est bien « quelque chose. Et puis , sur quoi pour- « rait-on m'attaquer, qu'un historien ne '< puisse me défendre? Serait-ce sur mes « intentions ? mais il est en fonds pour « m'absoudre. Mon despotisme? mais il « démontrera que la dictature était de toute " nécessité. Dira-t-on que j'ai gêné la liberté? '< mais il prouvera que la licence, l'anar- « chic , les grands désordres, étaient encore « au seuil de la porte. M'accusera-t-on d'à-

« voir trop aimé la guerre? mais il mon- « trera que j'ai toujours été attaqué. D'avoir « voulu la monarchie universelle ? mais il « fera voir qu elle ne fut que l'œuvre for- « tuite des circonstances, que ce furent « nos ennemis eux-mêmes qui m'y condui- « sirent pas à pas. Enfin , sera-ce mon am- « bilion? ah! sans doute, il m'en trouvera, « et beaucoup ; mais de la plus grande et « de la plus haute qui fût peut-être jamais: « celle d'établir, de consacrer enfin l'em- « pire de la raison , et le plein exercice , « l'entière jouissance de toutes les facultés « humaines! et ici l'historien peut-être se « trouvera -t-il réduit à devoir regretter " qu'une telle ambition n'ait pas été ac- " complie, satisfaite! »

RESUME COMPLEMENTAIRE.

DÈS l'abdication de Napoléon , le Gouvernement provisoire avait fait mettre deux frégates à sa disposition : elles l'attendaient dans la rade de Rochetort. Napoléon , pressé de partir par les intrigues de Fouché , se mit en route de la Malmaison le 29 juin : il arriva le 3 juillet à Rochefort. Reaucoup de propositions lui furent faites par des généraux: il persista à quitter la France.

Un lieutenant de vaisseau de la marine française, commandant un bâtiment de commerce danois , s'offrit généreusement pour le sauver ; mais, le 8 juillet, Napoléon gagna Fourras, et coucha à bord de la frégate la Saal. Le lendemain il débarqua à 1 île d'Aix. La croisière anglaise était devant la rade : elle n'avait pas reçu le sauf-conduit pour laisser passer Napoléon. Toutes les passes étaient bloquées; de jeunes aspirans s'offrirent pour conduire Napoléon aux Etats-Unis , sur des chassemarées ; il refusa parce qu'on aurait été obligé de prendre des vivres sur les côtes de Portugal. Les frégates avaient refusé de sortir par la faiblesse de caractère du commandant.

^ X '6ÎO )

Le i4, le capitaine Maitland, commandant le vaisseau anglais le Bellérophon , fit offrir à Napoléon de l'embaïquer pour TAngleterre : Napoléon accepta, ne pouvant soupçonner l'indigne traitement qu'on lui ménageait. Il écrivit aussitôt au prince régent :

« Altesse Royale , en butte aux factions qui divisent mon « pays, et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Eu- « rope, j'ai consommé ma carrière politique. Je viens, comme <( Thémistocle, m'asseoir sur le foyer du peuple britannique; « je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame « de Votre Altesse Royale , comme celle du plus puissant , du « plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »

Napoléon.

Le général Gourgaud partit sur-le-champ , sur !a corvette anglaise le Slany, pour aller porter cette lettre au prince régent.

Le i5 juillet, Napoléon se rendit à bord du Bellérophon ; en montant sur ce vaisseau , il dit au capitaine Maitland : « Je viens à votre bord me mettre sous la protection des lois de l'Angleterre. >'

Le lendemain , on fit voile pour l'Angleterre , et le 24 , l^ Bellérophon mouilla à Torbay. Napoléon y apprit que le général Gourgaud n'avait pu communiquer avec la terre, et qu'il avait été obligé de se dessaisir de la lettre de l'Empereur. La rade de Torbay se couvrit de bateaux remplis de curieux.

Le 36 , le Bellérophon appareilla de nouveau pour se rendre à Plvmoufh , on il arriva le soir. Des

bruits commencèrent à circuler sur la déportation de Napoléon à Sainte-Hélène ; mais la magnanimité de Napoléon lui faisait repousser ces craintes. Pourtant les papiers publics ministériels de l'Angleterre se déchaînaient contre lui , et c'était le cri des ministres préparant un coup d'Etat. Toute l'Angleterre se portait à Plymouth : des milliers de bateaux étaient réunis autour du Bellérophon , la rade ressemblait à une vaste place publique, et lorsque Napoléon paraissait sur le pont, il était accueilli par des acclamations. Des femmes , des jeunes gens commençaient à se montrer parés d'œillets rouges. Toutes ces circonstances tournaient au détriment de Napoléon , aux yeux des ministres anglais.

Le 3o juillet , un commissaire ministériel notilfia à Napoléon la résolution relative à sa déportation à Sainte-Hélène : les généraux Savary et Lallemand y étaient personnellement exclus de la suite de l'Empereur. Napoléon protesta contre cette décision dans les termes suivans :

« Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et des honunes, contre la violence qui m'est faite; contre la violation de mes droits les plus sacrés , en disposant , par la force , de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Bellérophon; je ne suis pas prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation même du capitaine , qui a dit avoir des ordres du Gouvernement de me recevoir, et de me conduire en Angleterre avec ma suite, si cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne foi pour venir me mettre sous la protection des lois de l'Angleterre. Aussitôt assii

à bord du Bellérophon, je lus sur le loyer du peuple biitannique. Si le Gouvernement, en donnant ordre au capitaine du BeUérnphon de me recevoir, ainsi que ma suite, n'a voulu que tendre une embûche, il a forfait à l'honneur, et flétri son pavillon.

« Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les Anglais voudraient dcsoimais parler de leur lojauté, de leurs lois; la foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon.

« J'en appelle à l'Histoire. Elle dira qu'un ennemi qui fit long-temps la guerre au peuple anglais , vint librement , dans son infortune , chercher un asile sous ses lois. Quelle plus éclaiante preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance ? jNîais comment répondit-on , en Angleterre , à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi, et, quand il se fut livré de bonne foi, on l'immola. «

Napoléow.

« A bord du Hcllcmphon , à la mer. »

Le 4 août, le Bellérophon appareilla spontanément de Plymouth^: on disait qu'un officier public était parti de Londres, avec vin ordre ^habeas corpus , pour réclamer la personne de Napoléon, au nom des lois et d'un tribunal.

Le 7 août, Napoléon quitta le Bellérophon ^ pour passer à bord du Northumberland ^ commandé par l'amiral Cockburn. Ses effets furent visités, son argent séquestré : les personnes de sa suite furent désarmées : l'ordre ministériel portait aussi d'ôter l'épée à Napoléon, mais l'amiral Keith, ne voulut pas le faire exécuter.

Le lundi, 7 aoi*it 181 5, le Northumberland ap-

pareilla de lu baie de Start pour Sainte-Hélène : et le grand homme qui avait rempli le monde de son nom, pendant vingt ans, fut conduit sur ce rocher homicide , à deux mille liet^eâ de l'Europe. Le ministère anglais avait réduit sa suite à quatre seules personnes : les généraux Bertrand , Montholon , Gourgaud, le comte de Las-Cases, et les domestiques. Tous ceux qui ne purent suivre Napoléon au lieu de son exil , furent ceux qui pleurèrent lors de son départ.

Le i6 octobre, soixante-dix jours après avoir quitté l'Angleterre, et cent dix jours après son départ de Paris , Napoléon posa le pied sur le rocher africain , qu'il ne devait plus quitter. Il fut d'abord logé dans la petite maison de Briars , appartenant à un négociant ; et deux mois après , il fut installé à Longwood : l'horreur et les misères qu'il trouva à Sainte-Hélène, l'indignèrent : il s'en plaignit au gouvernement anglais ; mais ce fut vainement. L'exercice, si nécessaire à la santé de Napoléon, devint une chose très-humiliante , par la surveillance dont il était l'objet dans toutes ses promenades; il fut obligé d'y renoncer, sans toutefois être délivré de ses gardiens , qui poussèrent leur insolente audace jusqu'à vouloir forcer la porte de sa chambre. Napoléon ne vécut que de privations de toutes les sortes durant sa longue agonie à Sainte-Hélène: les provisions |qu on lui envoyait étaient souvent mauvaises, et toujours exiguës II fut obligé de

faire vendre sa vaisselle, et d'accepter quatre mille louis que M. de Las-Cases avait à Londres , pour ne pas manquer du nécessaire , lui et ses c'^mpagnons d'exil. Toute communication avec l'Europe lui avait été interdite par le ministère anglais ; le gouverneur de Sainte-Hélène, sieur Hudson-Lowe, semblait avoir pris à tâche de se rendre odieux par les vexations journalières qu'il faisait supporter à son illustre prisonnier.

Bientôt les souffrances physiques vinrent s'unir aux souffrances morales de Napoléon. Il fut attaqué de la maladie de foie , endémique et mortelle à Sainte-Hélène. Dès le mois d'août 1818, le général Gourgaud fut obligé d'écrire à la princesse Borghèse : « Napoléon se meurt dans les tourment de la plus affreuse et la plus longue agonie. » Quelques mois après, le docteur O'Méara, épouvanté des progrès que faisait le mal chez son illustre malade, s'empressait d'annoncer au secrétaire de l'amirauté , « que la vie de Napoléon était en danger s'il « résidait plus long-temps dans un climat tel que « celui de Sainte-Hélène 5 surtout, si les périls de « ce séjour étaient aggravés par la continuité de « ces contrariétés et de ces violations auxquelles il « avait été jusqu'alors assujéti. »

Quelques voix généreuses adressèrent les plus vives réclamations en faveur du patient de Sainte- Hélène, aux ministres réunis en congrès à Aix-la- Chapelle. D'autres osèrent intercéder auprès des

empereurs de Russie et d'Autriche. Le congrès et les monarques restèrent sourds aux cris de l'iiruna-' ni té.

En juin 1821 , le docteur OMcara écrivit de nou^ veau à lord Bathurst , « que la ci-isc qu'il avait prévue était arrivée, que la mort ])ri'niaturée de Napoléon était certaine, si le même traitement était continué à son égard. »

Le 17 mars 1821 , le comte Montholon , annonça à la princesse Borghèse que la maladie de Napoléon avait fait , depuis six mois , des progrès effrayans. Le comte Bertrand avait précédemment écrit à lord Liverpool, pour lui faire connaître la situation de Napoléon , et demander qu'il fût transporté dans un autre climat,* mais le gouverneur Hudson-Lowe , s'était refusé à faire passer celte lettre à son gouvernement, sous le -vain prétexte que le titre cV Empereur était donné a Nopoléon. Une politique barbare rendit insensibles et )es^ souverains allié* et leurs ministres, ';>v ••y/-

Dès le 7 mars , Napoléon s'était trouvé en danger imminent; ses forces l'avaient abandonné; il ne se levait plus qu'avec peine. A la fin d'avril , la maladie fit de lujuveaux progrès. Le i*^"^ mai , il s était levé ; mais une faiblesse l'obligea à se faire remettre au lit. n avait fait placer devant son lit le buste dt ;on fils, sur lequel il avait constamment les yeux fixés. Le 3, les symptômes devinrent plus alarmans. Le lendemain, on eut quelque espoir; il fallut y re-

noncer le 5. Jamais agonie ne fut plus calme; aucun signe de douleiu- ne se manifesta sur son visage, aucune plainte n'échappa de sa bouche : son regard était serein , son anie tranquille. Sa faihle A'oix

lit entendre souvent ces mots : JS alion française

Pden a mon fils que mon nom. ! Mon Jils !

France! France! A six heures du soir au moment où le soleil quittait Thorison, Napoléon croisa

les bras avec effort, prononça les mots de tête

armée jeta un dernier regard sur le buste de

son fils, et expira!

Ses dernières volontés portent : Je désire (Tctre enterré sur les bords de la Seine, au milieu des Français que fui tant aij?iés. Mais le congrès d'Aixla-Chapelle , avait décidé , par avance , que Napoléon serait enterré à Sainte-Hélène;

Ses dépouilles mortelles furent exposées pendant deux jours ; il était revêtu de l'uniforme des chasseurs de sa garde, et couvert, en partie, par le manteau qu'il portait à Marengo. Les honneurs funèbres les plus pompeux lui furent rendus au moment de son inhumation. Napoléon, habillé comme il avait coutume de l'être pendant sa vie, repose au fond d'un sit« romantique, appelé la Vallée du Géranium, au-dessous de Huts-Gate, Son corps fut placé dans une caisse de fer blanc, garnie d'une espèce de matelas,, d'un oreiller, et revêtus de satin l>lanc; il a l'épée au côté, et un crucifix sur la poitrine. Le chapeau , n'ayant pu être placé sur sa

tête, le fut à ses pieds; on y mit aussi des aigles, des pièces de toutes les monnaies frappées à son effigie, son couvert, son couteau , une assiette avec ses armes , etc. Le cœur, dépose dans un vase d'argent, et les intestins, placés dans un cylindre de même métal, furent mis au pied du cercueil. La caisse de fer blanc, fermée et soudée avec soin, fut J)lacée dans une autre caisse en acajou , qu'on mit dans une troisième en plomb, laquelle fut ellemême déposée dans une quatrième d'acajou, qu'on scella et ferma avec des vis en fer.

La tombe de Napoléon est de forme quadrangulaire , plus large dans le havit que dans le bas ; sa profondeur est d'environ douze pieds. Le cercueil est placé sur deux fortes pièces de bois et isolé dans tout son pourtour. Ses pieds sont vers l'orient et sa tête à l'occident

Une garde d'officicre anglais veille sur le tombeau !

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