‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 26 sur 54 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

, Révolution du dix-huit brumaire an VIII.

'<99 Lf. lendemain , 1 8 brumaire an Y III ( i o no- „ VI1I vembre 1 799), le conseil des Anciens s’assembla dès sept heures du matin, sous la présidence de Lemercier. Cornudet , Lebrun , T'argues, peignirent vivement les malheurs de la république et les dangers dont elle était environnée. Régnier, député delà Meurthe, demanda par motion d’ordre que le siège des séances du Corps- Législatif fût transféré à Saint-Cloud , et que Napoléon fût investi du commandement en chef des troupes de la 17e division militaire, et chargé de faire exécuter cette translation : il appuya sa proposition sur les dangers que la république courait, soit de la part des anarchistes , soit du parti de l’étranger. Le décret passa, mais non sans une forte opposition. Une heure après, Napoléon, entouré d’un grand nombre de généraux et d’officiers de tous grades, se rendit à la barre du conseil des Anciens pour le remercier de

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la confiance dont il venait de lui donner une preuve si éclatante ; de là il courut passer en revue les corps qui se trouvaient réunis aux Tuileries. Il donna le commandement des troupes chargées de lagardeduCorps-Législatifau général Lannes, et au général Murat, le commandement de celles envoyées à Saint-Cloud. Moreau fut chargé de garder le Luxembourg.

Le bruit se répandit bientôt dans toute la capitale que Napoléon était aux Tuileries, et qu’il ne fallait plus obéir qu’à lui seul. Le peuple y courut en foule; une proclamation fut adressée aux citoyens, et une autre aux troupes. En ce moment Napoléon envoya un aide de camp à la garde du Directoire pour lui communiquer le décret; et lui prescrire de ne recevoir d’ordre que de lui. Cette garde monta à cheval pour aller rejoindre les autres troupes, et abandonna ainsi Barras et ses deux collègues; Sieyès et Roger-Ducos s’étaient rendus aux Tuileries dès le matin. Moulins doana sa démission ; Napoléon fit reprocher à Barras les dilapidations qui avaient perdu la république, et insista pour qu’il donnât aussi sa démission; Talleyrand fut chez ce directeur, et la rapporta. Sieyès et Roger-Ducos l’avaient déjà donnée. Ainsi, dès ce moment,

le Directoire se trouva dissous, et Napoléon seul chargé du pouvoir exécutif de la république.

Le conseil des Cinq-Cents s’était assemblé sous la présidence de Lucien Bonaparte; mais la constitution était précise; le décret du conseil des Anciens était dans ses attributions : il n’y avait rien à objecter. Les membres de ce conseil se conformèrent à la nécessité, et ajournèrent la séance pour le lendemain à Saint-Cloud. En traversant les rues de Paris et les Tuileries, ils furent témoins de l’enthousiasme du public.

Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries; Augereau l’assuia de son dévoûment. 11 leur conseilla de ne pas se montrer à Saint-Cloud à la séance du lendemain , de rester tranquilles , de ne pas compromettre les services qu’ils avaient rendus à la patrie, car aucun effort ne pouvait s’opposer au mouvement qui était commencé.

Cambacérès, ministre de la justice , Fouché, ministre de la police , et tous les autres ministres se rendirent aux Tuileries et reconnurent la nouvelle autorité.

A sept heures du soir, Napoléon eut un conseil aux Tuileries; Sieyès proposa d’arrêter les quarante principaux meneurs opposans : cet

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avis était sage, mais Napoléon croyait avoir trop de force pour employer tant de prudence; rien ne put vaincre son obstination. Les suites lui prouvèrent qu’il avait eu tort.

C’est dans cette réunion que l’on convint de l’établissementdes trois consuls provisoires, et de l’ajournement des conseils à trois mois.

Les membres de la majorité des Cinq-Cents, de la minorité des Anciens, et les coryphées du Manège , passèrent toute la nuit en conciliabules.

Quoique l’on eût travaillé sans relâche pour préparer les salles du palais de Saint-Cloud, il était deux heures après midi , et l’orangerie , destinée au Conseil des Cinq-Cents, n’était pas encore prête. Ce retard de quelques heures devint funeste : les députés, arrivés depuis midi , se formèrent en groupes dans le jardin : les esprits s’échauffèrent, ils se sondèrent réciproquement , se communiquèrent et organisèrent leur opposition. Ils demandèrent au conseil des Anciens ce qu’il voulait? Pourquoi il les avait fait venir à Saint-Cloud ? Le petit nombre d’individus qui étaient dans le secret laissaient alors percer que l’on voulait régénérer l’État , en améliorant la constitution , et ajourner les conseils. Ces insinuations ne réussissant pas, une hésitation se manilesta

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parmi les membres sur lesquels on comptait le plus.

La séance s’ouvrit enfin : Émile Gaudin monta à la tribune , peignit vivement les dangers de la patrie , et proposa de nommer une commission pour faire un rapport sur la situation de la république. Les vents, renfermés dans les outres d’Éole, en s’échappant avec furie n’excitèrent jamais une plus grande tempête. L’orateur hit précipité avec fureur en bas de la tribune. L’agitation devint extrême. Deibred demanda que les membres prêtassent de nouveau serment à la constitution de l’an III. Lucien, Boulay et leurs amis pâlirent; l’appel nominal eut lieu. L’assemblée semblait se prononcer avec tant d’unanimité, qu’aucun député n’osa refuser de prêter ce serment; Lucien lui-même y fut contraint. Tous les esprits étaient en suspens ; les zélés devenaient neutres, les timides avaient déjà changé de bannière. Il n’y avait pas un instant à perdre , Napoléon entra au conseil des Anciens , et se plaçant à la barre vis-à-vis le président :

« Vous êtes sur un volcan, leur dit-il; la » république n’a plus de gouvernement : le » Directoire est dissous ; les factions s’agitent; » l’heure de prendre un parti est arrivée. Vous » avez appelé mon bras et celui de mes com-

» pagnous d’armes au secoure de votre sagesse: » mais les instaus sont précieux , il faut se » prononcer. Je sais que l’on parle de César, a de Cromwell , comme si l’époque actuelle a pouvait se comparer aux temps passés. Non, » je ne veux que le salut de la république , et » appuyer les décisions que vous allez pren- » dre...» Et vous, grenadiers, dont j’aperçoiâ » les bonnets aux portes de cette salle, dites-le: » vous ai-je jamais trompés? Ai-je jamais trahi » mes promesses , lorsque, dans les camps, au » milieu des privations , je vous promettais la » victoire, l’abondance; lorsqu’à votre tête, » je vous conduisais de succès en succès ? a Dites-le maintenant, était-ce pour mes in- » térèts ou pour ceux de la république ?.... »

Le général parlait avec véhémence , les grenadiers furent comme électrisés; et agitant en l’air leurs bonnetset leurs armes ils semblaient tous dire : « Oui, c’est vrai! il a toujours » tenu parole. »

Alors un membre (Linglet) se leva , et d’une voix forte dit : « Général, nous applaudissons » à ce que vous dites : jurez donc avec nous » obéissance à la constitution de l’an 111, qui * peut seule maintenir la république. »

L’étonnement que causa ces paroles produisit le plus grand silence.

Napoléon se recueillit un moment, après quoi il reprit avec force : « La constitution de » l’an III , vous n’en avez plus ! vous l’avez » violée au 1 8 fructidor, quand le Gouverne- » ment a attenté à l’indépendance du Corps- » Législatif ; vous l’avez violée au 3o prairial » an VII , quand le Corps-Législatif a attenté » à l’indépendance du Gouvernement ; vous » l’avez violée au 22 floréal, quand, par un » décret sacrilège , le gouvernement et le » Corps -Législatif ont attenté à la souverai- » neté du peuple, en cassant les élections faites » par lui. La constitution violée, il faut un » nouveau pacte, de nouvelles garanties. »

La force de ce discours, l’énergie du général entraînèrent les trois quarts des membres du conseil , qui se levèrent en signe d’approbation.

En ce moment, on vint prévenir Napoléon que, dans le conseil des Cinq-Cents, l’appel nominal était terminé, et que l’on voulait forcer le président Lucien à mettre aux voix la mise hors la loi de son frère. Napoléon se rend aussitôt aux Cinq -Cents, entre dans la salle , chapeau bas , et ordonne aux officiers et soldats qui l’accompagnent de rester aux portes. Il voulait se présentera la barre pour rallier son parti j mais à peine se fut-il avancé

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au tiers de l’orangerie, que deux ou trois cents membres s’élevèrent subitement, en s’écriant : « Mort au tyran ! A. bas le dictateur! »

Deux grenadiers coururent aussitôt rejoindre leur général et le couvrir de leurs corps. Tous les autres grenadiers suivirent cet exemple, et entraînèrent Napoléon hors de la salle. Dans ce tumulte, l’un d’eux, nommé Thomé, fut légèrement blessé d’un coup de poignard; un autre reçut plusieurs coups dans ses habits. Napoléon descendit dans la cour du château, monta à cheval, et harangua les troupes. II ordonna aussitôt à un capitaine d’entrer dans la salle avec dix hommes, et de délivrer le président.

Lucien .venait de déposer sa toge. « Misé- » râbles! s’écriait-il, vous exigez que je mette » hors la loi mon frère, le sauveur de la » patrie, celui dont le nom fait trembler les » rois ! Je dépose les marques de la magistra- » ture populaire; je me présente à cette tri- » hune comme défenseur de celui que vous » m’ordonnez d’immoler sans l’entendre. » En achevant ces mots, il quitte le fauteuil et s’élance à la tribune. L’officier de grenadiers se présente alors à la porte de la salle, en criant : Vive la république! on croit que les troupes envoient une députation pour exprimer leur

dévouement aux Conseils; lo capitaine profite de cette erreur pour s’emparer du président , et le conduire hors de la salle. Les grenadiers crient alors : Mort aux assassins ! et le plus morne silence succède aux cris de joie de l’assemblée.

Le président Lucien monte à cheval, et annonce aux troupes que les factieux ayant violé les délibérations le poignard à la main, le Conseil des Cinq-Cents est dissous.

Napoléon ordonne aussitôt à Murat de faire évacuer la salle, en recommandant toutefois aux grenadiers de ne pas commettre d’excès , de ne pas verser une seide goutte de sang, Murat s’avance, et somme le Conseil de se séparer : il est accueilli par des vociférations. Alors, le colonel Moulins fait battre la charge, les soldats entrent dans la salle en colonnes serrées, et la baïonnette en avant. Les députés sautent par les fenêtres, et se dispersent: en un instant la salle fut vide.

Les membres les plus prononcés s’enfuirent jusqu’à Paris; une centaine d’autres se rallièrent au bureau; ils se rendirent en corps au Conseil des Anciens, où Lucien expliqua les motifs qui l’avaient forcé à dissoudre les Cinq- Cents. Le conseil des Anciens , qui voyait avec

inquiétude ce coup d’autorité du pouvoir militaire, fut satisfait de cette explication.

A onze heures du soir, les deux Conseils se réunirent de nouveau; ils étaient en trèsgrande majorité. Deux commissaires furent chargés de faire leur rapport sur la situation de la république. Ou décréta des remercimens à Napoléon et aux troupes. La loi du 19 brumaire fut rendue: elle ajournait les Conseils au icr ventôse suivant, et créait deux commissions de vingt-cinq membres chacune pour les remplacer provisoirement : elles devaient aussi préparer un Code civil. Une commission consulaire provisoire, composée de Sieyès, Roger-Ducos et Napoléon, fut chargée du pouvoir exécutif. Cette loi mit fin à la Constitution de l’an 111.

Le 20, à deux heures du matin, les Conseils se rendirent dans la salle de l’orangerie et remirent le pouvoir aux consuls provisoires. Avant l’ajournement des Conseils, chaque membre prêta serment de « fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la république française une et indivisible, à la liberté, à l’égalité, et au système représentatif. » Les Consuls se rendirent ensuite au Luxembourg, et la révolution du 1 8 brumaire fut ainsi consommée.

On a discuté métaphysiquement, et l’on discutera encore long-temps si la force militaire ne viola pas les lois, et si les généraux ne furent pas criminels; mais ce sont autant d’abstractions bonnes tout au plus pour les livres et les tribunes , et qui doivent disparaître devant l’impérieuse nécessité. Autant vaudrait accuser de dégât le marin qui coüpe ses mâts pour ne pas sombrer. Le fait est que la patrie sans les militaires était perdue, et qu’ils la sauvèrent. Aussi les auteurs, les grands acteurs de ce mémorable coup d’État, au lieu de dénégations et de justifications, peuvent-ils, doivent-ils, à l’exemple de ce Romain , se contenter de répondre avec fierté à leurs accusateurs : « Nous protestons que nous » avons sauvé notre pays, venez avec nous en » rendre grâces aux dieux.»

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