CHAPITRE I
Napoléon satisfait se déclare. « Soldats , dit-il , « la seconde guerre de Pologne est commencée. « La première s'est terminée à Friedland et à Til- « sitl. A Tilsilt, la Russie a juré éternelle alliance « à la France et guerre à l'Angleterre. Elle viole « aujourd'hui ses sermens. Elle ne veut donner « aucune explication de son étrange conduite , que « les aigles françaises n'aient repassé le Rhin , lais-
« sant par là nos alliés à sa discrétion La Rus-
« sic est entraînée par la fatalité ; ses destins doi- « vent s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? * Ne serions-nous donc plus les soldats d'Austcr- « lilz? Elle nous place entre le déshonneur et la «guerre; le choix ne saurait être douteux! Marte chons donc en avant; passons le Niémen, por- « tons la guerre sur son territoire. La seconde « guerre de Pologne sera glorieuse aux armes
« françaises comme la première : mais la paix que « nous conclurons portera avec elle sa garantie ; « elle mettra un terme à la funeste influence que la « Russie exerce depuis cinquante ans sur les affai- « res de l'Europe. »
Ces accens, qu'on croyait alors prophétiques, convenaient à une expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et croire à son empire , quand on allait lui livrer tant d'hommes et tant de gloire.
L'empereur Alexandre harangua aussi son armee, mais tout autrement. Quelques uns virent dans ces proclamations la différence des deux peuples, celle des deux souverains , et de leur position mutuelle. En effet , l'une, défensive, fut simple et modérée; l'autre, offensive, pleine d'audace et respirant la victoire : la première s'appuya de la religion , l'autre de la fatalité; celle-ci de l'amour de la patrie , celle-là de l'amour de la gloire ; mais aucune ne parla de l'affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de celle guerre.
Nous marchions vers l'orient, notre gauche au nord , notre droite au midi. A notre droite , la Yolhinie nous appelait de tous ses vœux; au centre, c'était Yilua, Minsk, toute la Lilhuanic et la Samogitie ; devant notre gauche , la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en silence.
L'armée d'Alexandre, forte de trois cent mille
hommes, conlenait ces peuples. Des bords de la Yislulc , de Dresde , de Paris même, Napoléon l'avait jugée. Il avait vu que son centre, commande par Barclay, s'étendait de Yilna et Kowno jusqu'à Lida et Grodno, s'appuyant à droite à la Yilia, et à gauche an Niémen.
Ce fleuve couvrait le front des Puisses ^par le détour qu'il (ail de Grodno à Kowno, car c'est de l'une à l'autre de ces deux villes seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en travers de notre atlaque, et servait de fronlière à la Lithuanic. Avant Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l'ouest.
Au sud de Grodno, Bagration, avec soixantecinq mille hommes xers Wolkowisk; au nord de Kowno, à Bossiana et Kcydani, Willgcnstein avec vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs baïonnettes.
En même temps une autre armée , forte de cinquante mille hommes, et dite de réserve, se rassemblait à Lutsken Volhinie, pour contenir cette province et observer Schwaiizcmbcrg : elle était confiée à Tormasof, jusqu'à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest eût permis à Tchilchakof et à la meilleure partie de l'armée de Moldavie de le rejoindre.
Alexandre et sous lui Ban lay de Tolly , son ministre de la guerre , dirigeaient toutes ces forces.
Elles étaient partagées en trois armées, diles première d'occident sous Barclay , seconde d'occident sous Bagration, et armée de reserve sous Tormasof. Deux autres corps se formaient , l'un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l'autre à Riga et à Diinabourg. Les réserves étaient à Vilna et Swcntziany. Enfin un vaste camp rclranehé s'élevait devant Drissa , dans un repli de la Diïna.
L'empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n'était ni offensive , ni défensive, et que l'armée russe n'élait guère mieux placée pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée , ce qui lui arriva ; que bien plus, la gauche de Barclay et l'armée de Bagralion toute entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant (hs marais de la Bérésina , qu'elles couvraient au lieu de s'en couvrir , pourraient y être refoulées et prises; ou du moins qu'une attaque brusque et directe sur Kowno et Vilna les couperait de leur ligne d'opération , qu'indiquaient Swcntziany et le ramp retranché de Drissa.
En effet, Doclorol et Bagralion étaient déjà séparés de cette ligne; et au. lieu d'être restés en masse avec Alexandre, devant .les routes qui conduises à la Diïna, pour les défendre ou pour s'en servir, ils se trouvaient placés a quarante lieues à leur droite.
C'est pourquoi Napoléon a partagé ses forées en cinq armées. Pendant que Schvyarlzembcrg , sortant delà Galiicie avec ses trente mille Autrichiens, dont il a l'ordre d'exagérer le nombre, contiendra Tormasof, et attirera vers le sud l'attention de Bagration ; tandis que le roi de Wcstphalic, avec ses quatre-vingt mille hommes, occupera en face ce général vcrsGrodno, sans le pousser d'abord trop vivement, et que le vice-roi d'Italie, \ers Pilony, se tiendra prêt à s'interposer entre ce même Bagration et Barclay; enfin, pendant qu'à l'extrême gauche, Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanic et débordera la droite deWiltgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille hommes, se précipitera sur Kowno, sur Yilna, sur son rival, ci le détruira du premier choc.
Si l'empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur Drissa, et jusqu'à la naissance de sa ligne d'opération; puis tout-à-la-fois, lançant des détachemens à droite, il enveloppera Bagration et tous les corps de la gauche des Russes, que, par cette brusque irruption , il aura séparés de leur droite.
Je vaisme hâter de tracer un court précis de l'histoire de nos deux ailes, pressé de revenir au centre et de pouvoir m'occuper sans distraction à reproduire les grandes scènes qui s'y sont passées. Macdonald commandait l'aile gauche. Son invasion s'ap-
puyait à la Baltique, débordait l'aile droite russe; elle menaçait Rcvcl, puis Riga, et jusqu'à Pétcrsbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses murs : quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec sagesse, science, et gloire , même dans sa retraite , qui ne lui fut commandée ni par l'hiver, ni par l'ennemi, mais seulement par Napoléon.
Quant à son aile droite, l'empereur avait compte sur l'appui de la Turquie ; il lui manqua. Il avait pensé que l'armée russe de Yolhinie suivrait le mouvement général de retraite d'Alexandre, et Tormasofau contraire s'avança sur nos derrières. L'armée française se trouva donc découverte , et menacée d'être tournée dans ces vastes plaines. La nature n'y offrant point de garantie comme à l'aile gauche, il fallut s'y suffire et s'appuyer sur soimême. Quarante mille Saxons, Autrichiens et Polonais y restèrent en observation.
Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharcst rendit disponible , vint se joindre aux restes de la première. Dès-lors la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on devait s'y attendre, et quoique, avec cette armée d'Autrichiens, on eût laissé des Polonais et un général français. La renommée vantaitcelui-cidepuislong-temps, avec obstination, malgré des revers , et ce n'était point un caprice.
Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps , presque tout autrichien , devint de plus en plus importante , quand la grande armée se retira sur lui. On jugera si Schwarlzemberg trompa sa confiance, s'il nous laissa envelopper sur la Bérésina, et s'il est vrai qu'il parut alors ne vouloir plus èlre qu'un témoin armé de ce grand différend.