‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 18 sur 111 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans de si graves circonstances, Balachoff, un Russe , un ministre de l'empereur de Russie , un parlementaire , se présenta aux avant-postes français. Il fut accueilli, et l'armée , déjà moins ardente, espéra la paix.

Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: « Il était , disaient-elles , encore temps de traiter. « Une guerre que le sol , le climat et le caractère « russe rendraient interminable, était commencée: « mais tout rapprochement n'était pas devenu im- « possible , et d'une rive à l'autre du Niémen on « pourrait encore s'entendre. Il ajouta surtout « que son maître déclarait devant l'Europe qu'il « n'était pas l'agresseur; que son ambassadeur à « Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas « entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se « trouvaient en Russie sans déclaration de guerre. » Du reste , point de nouvelles propositions , ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff.

Le choix du parlementaire avait été remarqué ; c'était le ministre de la police russe ; cette place

ET DE LA GRANDE ARMEE. ffâ

exige un esprit observateur; on crut qu'il venait l'exercer parmi nous. Ce qui rendit plus deTiant sur le caractère du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun , si ce n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la faiblesse.

Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas su s'arrêter à Paris, reculerait-il à Yilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter aux arme'es françaises et allie'es, pour motiver tant de fatigues, de si grands déplacemens , tant de dépenses individ uelles et nationales? ce serait s'avouer vaincu. D'ailleurs ses discours devant tant de princes, depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions , de sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant ses ennemis.

Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna , dit-on , encore. « Ou'é- « tait-il venu faire à Yilna? que lui voulait l'em- « pereur de Russie ? prétend-il lui résister? il n'est « général qu'à la parade. Quant à lui , sa tête est « son conseil, tout part de là. Mais Alexandre, qui « le conseillera ? qui opposera-t-il ? Il n'a que trois « généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il « est Puisse ; Beningsen, trop vieux il y a six ans, « aujourd'hui en enfance ; et Barclay : celui-ci ma- « nœuvrera , il est brave, il sait la guerre; mais « c'est un général de retraite. » Et il ajouta:

« Vous croyez tous savoir la guerre, parce que vous « avez lu Jomini ; mais si son livre avait pu vous t< l'apprendre , l'aurais- je donc laissé publier? »

Dans cet entretien , que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il dit encore « qu'au reste, « l'empereur Alexandre avait des amis jusque dans « son quartier impérial. » Alors montrant Caulincourt au ministre russe : « Yoilà, dit- il, un che- « valier de votre empereur; c'est un Puisse dans le « camp français. »

Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que par là Napoléon voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre ; car aussitôt que Balachoff fut sorti , il s'élança vers l'empereur , et, d'une voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté; s'écriant « qu'il était Français, bon France çais , qu'il l'avait prouvé , et qu'il allait le lui a prouver encore, en lui répétant que cette guerre « était impolitique , dangereuse , qu'elle perdrait « l'armée , la France et lui : qu'au reste , puisqu'il « venait de l'insulter, il le quittait ; qu'il lui deman- « dait une division en Espagne , où personne ne « desirait servir , et le plus loin de lui possible. »

L'empereur voulut l'apaiser ; mais ne pouvant s'en faire écouter, il se retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier , présent à cette scène , s'était interposé sans succès ; Bessières, plus en arrière , avait retenu vainement

Caulincourt par ses habits. Le lendemain, Napole'on ne put ramener à lui son grand- e'cuyer que par des ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait. Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et inadmissibles.

Alexandre n'y répondit pas ; on n'avait point compris toute l'importance de la démarche qu'il venait défaire. Il ne devait plus s'adresser à Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour, une dernière parole , ce qui la rend remarquable.

Cependant Murât courait après celte victoire tant désirée: il commandait la cavalerie de l' avant-garde; il avait enfin atteint l'ennemi sur la route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin, l' arrière-garde russe semblait lui avoir échappé; chaque soir, il l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position , après une longue marche, trop tard , et sans que les siens eussent encore pris de nourriture ; c'était donc tous les jours de nouveaux combats sans résultats imporlans.

D'autres chefs , par d'autres routes , suivaient la même direction. Oudinot avait passé la Vilia, dès Kowno ; et déjà en Samogitie, au nord de Yilna , à Deweltowo et à Yilkomir , il avait joint l'ennemi , qu'il poussait devant lui vers Diïnabourg.

Il marchait ainsi à la gauche de Ney et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le io juillet, la Duna avait été abordée de Disna à Diinabourg par Murât , Montbrun , Sëbastiani et Nansouty , par Oudinot et Ney , et par trois divisions du premier corps , mises aux ordres du comte de Lobau.

Ce fut Oudinot qui se présenta devant Diinabourg; il tâta cette ville, que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche trop excentrique du duc de Rcggio mécontenta Napoléon. Le fleuve séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de Murât , et "Wittgenstein pour se réunir à Barclay. Diinabourg resta sans assaillans et sans défenseurs.

Dans sa marche , Wittgenstein aperçut de la rive droite Druïa , et une avant-garde de cavalerie française qui occupait cette ville avec trop de sécurité. La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps ; et le 1 5 au matin , les avant-postes de l'une de nos brigades furent surpris , sabrés et enlevés. Après quoi, Wittgenstein rappela son monde sur la rive droite , et poursuivit sa route avec ses prisonniers , parmi lesquels se trouvait un général français . Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon ; croyant que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa marche sur Yitepsk, pour concentrer ses troupes ,

et les diriger suivant les circonstances. Son espoir fut court.

Pendant ces événemens , Davout à Osmiana , au sud de Vilna , avait entrevu quelques coureurs de Bagration , qui déjà cherchait avec inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là , hors une victoire, le plan formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop longue ligne défensive , Napoléon l'avait rompue , en l'attaquant brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa plus grande masse sur la Diïna , tandis que Bagration , qu'il n'avait fait aborder que cinq jours plus tard , était encore sur le Niémen. C'était pendant plusieurs jours , et sur quatre-vingts lieues de front , la même manœuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de terrain et en quelques heures.

Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces deux masses séparées n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays, au hasard , et à toutes les causes de cette ignorance où l'on est toujours, à la guerre , sur ce qui se passe si près de soi chez l'ennemi.

Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection , ou de négligence , dans ce premier mouvement d'invasion ; que depuis la Yistule, cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les précautions d'une armée

attaquée ; que l'agression commencée , et Alexandre en fuite , l' avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus rapidement , et plus avant , les deux rives de la Yilia , et l'armée d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof commandant l'aile gauche de Barclay , forcé de traverser notre attaque, pour fuir de Lida vers Swentziany , eût été fait prisonnier. Pajol le repoussa à Osmiana , mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que des bagages , et Napoléon s'en prit au prince Eugène , quoiqu'il lui eût prescrit tous ses mouvemens.

Mais bientôt l'armée d'Italie , l'armée bava* roise , le premier corps et la garde , occupèrent et entourèrent Yilna. Là, couché sur ses cartes $ dont sa vue courte , comme celle d'Alexaiidre-le- Grand et de Frédéric II , le forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe ; elle était divisée en deux masses inégales ; l'une avec son empereur vers Drissa , l'autre avec Bagration encore vers Myi\

A quatre-vingts lieues en avant de Yilna, la Diïna et le Borysthène séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux Un intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses confins ;

mais à cette hauteur , en même temps et comme de concert, ils tournent , l'un brusquement à Orçha vers le midi , l'autre près de Vitepsk vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie.

L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de prendre une direction si opposée semble être l'entrée et comme lés portes de laMoscovie. C'est le nœud des routes qui conduisent aux deux capitales de cet empire.

Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sut ce point. Par la retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait tenter de Grodno vers Yitepsk , par Osmiana , par Minsk et Docktzitzy, ou par Borizof: il voulut s'y opposer ; etaussitôt vers Minsk, entre ces deux corps ennemis , il jeta Davout avec deux divisions d'infanterie, les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère.

Pendant qu'a sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur Davout , qui le coupera d'Alexandre , lui fera mettre bas les armes et s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche Murât , Oudinot et Ney , déjà devant Drissa , contiendront en face d'eux Barclay et son empereur ; lui avec son armée d'élite , l'armée d'Italie, l'armée bavaroise et trois divisions détachées

de Davout , se dirigera sur Yitepsk , entre Davout et Murât, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre; s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies , se jetant entre elles et au-delà d'elles ; enfin les tenant séparées , non seulement par cette position centrale , mais par l'incertitude qu'elle donnera à Alexandre , sur celle de ses deux capitales qu'il aurait alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste.

Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Vilna; c'est ainsi qu'elle fut écrite , ce jour-là même , sous sa dictée , et corrigée de sa main , pour l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son exécution. Aussitôt le mouvement , déjà commencé , devint général.

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