‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 41 sur 111 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'empereur campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande route ; la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes, ils brillaient en vaste demi-cercle ; du nôtre, en clarté pâle, inégale, et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain inconnu, où rien n'était préparé, et où le bois manquait, surtout au centre et à la gauche.

L'empereur dormit peu. Le général Gaulaincourt venait de la redoute conquise. Aucun prisonnier n'était tombé entre nos mains, et Napoléon étonné multipliait ses questions. « Sa cavalerie « n'avait-elle donc pas chargé à propos ? Ces Rus- « ses sont-ils décidés à vaincre ou à mourir ? » On lui répondit « que, fanatisés par leurs chefs, et ac- « coutumes à combattre des Turcs, qui achèvent « leurs prisonniers, ils se faisaient tuer plutôt que « de se rendre. » L'empereur alors tomba dans

une méditation profonde, et jugeant qu'une bataille d'artillerie serait la plus sûre, il multiplia ses ordres pour faire arriver en toute hâte les parcs qui n'avaient pas encore rejoint.

Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de l'année sur les saisons pareilles de la vie.

Dans cette nuit que d'agitations diverses ! chez les soldats et les officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement, et de combattre le froid et la faim ; car leur vie était un combat continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans l'obscurité ils ne se dérobassent. Murât en avait menacé; on crut plusieurs fois voir leurs feux pâlir ; on s'imagina entendre des bruits de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.

Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin : le soleil du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra Tune à l'autre sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts s'amortissaient,

dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure, s'arrêtait ! on touchait au fond, au terme î et tout allait être décidé.

L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes, sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement , depuis la Moskwa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la Kologha, depuis son embouchure dans la Moskwa jusqu'à Borodino; leur centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne. Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite inabordable.

L'empereur s'en aperçoit sur-le-champ, et comme, par son éloignement, cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur Ja grande route, à la pointe d'un plateau qui domine Borodino et la Kologha, que commence pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë est entourée par la Kologha et par un ravin profond et marécageux ; sa crête élevée, sur laquelle grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement retranchée ; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du centre des Russes, dont elle est l'extrémité.

A sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le dominateur de cette plaine: il est couronné d'une redoute formidable, armée de vingt-un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de front et à sa droite ; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et recule en se prolongeant vers la gauche, en face de la grande armée ; puis elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie, couverte par un retranchement.

Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à Utitza, village sur la vieille route de Moscou, où finit le champ de bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur le retranchement de Semenowka, qui les flanque, marquent le front de Bagration.

De Semenowka au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser ainsi cette aile : car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre, est déjà à sa naissance; il est à

peine un obstacle ; les pentes de ses rives sont plus douces, et les sommets propres pour l'artillerie sont éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis que la redoute du 6 1% celle que ce régiment a enlevée la veille, n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à celle qui paraît terminer la ligne des Russes.

Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de ce taillis se trouve la vieille route de Moscou, qu'elle tourne autour de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller rejoindre la nouvelle route de Moscou, avant Mojaïsk ; il juge qu'elle doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est établi en travers, à l'entrée d'un bois ; il s'est couvert par deux hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.

Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises et un terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie ; mais l'empereur ne put s'en assurer par lui-même, les avant-postes rus ses et des bois arrêtèrent ses pas et ses regards

Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier : « Eugène sera le pivot ! c'est la « droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la fa- « veur du bois elle aura envahi la redoute qui lui « est opposée, elle fera un à-gauche, et marchera « sur le flanc des Russes, ramassant et refoulant « toute leur armée sur leur droite et dans la Ko- « logha. »

L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois batteries de soixante canons chacune seront opposées aux redoutes russes : deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre. Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à cinq mille hommes, s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera l'une et inquiétera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.

Aussitôt toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davout et Ncy s'y précipiteront : ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par Murât et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt mille gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès-lors mutilée, et dont

le centre et la droite se trouveront à découvert, et presque enveloppés.

Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur centre et à leur droite, menaçant la route de Moscou, seule ligne d'opération de la grande armée ; comme en jetant ses principales forces et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui l'occupe, et il y joint deux divisions de Davout et la cavalerie de Grouchy. Quant à son flanc gauche, il juge qu'une division italienne, la cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes, suffiront pour le couvrir Tels sont les projets de Napoléon.

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