CHAPITRE XL
Cependant Barclay avec la droite luttait opiniâtrement contre le prince Eugène. Celui-ci aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la Kologha devant la grande redoute ennemie. Là surtout les Russes avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces crêtes toutes hérissées de fer et de feu î Mais ces élémens, l'art, la nature, tout leur manqua à la fois : assaillis par un premier élan de cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de Morand au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.
Dix-huit cents homme du 3oe régiment, et le général Bonnamy marchant à leur tête, venaient de faire ce grand effort.
Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aidede-camp de Marmont, arrivé la veille du fond de l'Espagne : il s'est jolé on volontaire et à pied
à la tête des tirailleurs les plus avancés, comme 4'il fût venu représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande armée, et qu'animé de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en tête et la première au danger.
Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse : car cette victoire fut courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis ; on assure que plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. A sa droite, Friand n'attaquait pas encore Semenowska ; à sa gauche, les divisions Gérard, Broussier, et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.
D'ailleurs cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille devant commencer par l'aile droite et pivoter sur l'aile gauche. Tel avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers coups de canon, envoya au prince Eugène officier sur officier pour presser son attaque.
Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes parts. Koulaïsof et
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Yermolof les conduisirent eux-mêmes avec une résolution digne de cette grande circonstance. Le 3oe régiment; seul devant une armée, osa s'élancer contre elle à la baïonnette : il fut enveloppé, écrasé et culbuté hors de la redoute, où il laissa un tiers de ses soldats et son intrépide général percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan, et sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a d'insupportable l'idée de s'avouer vaincus.
Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant surtout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa position critique ; mais Napoléon répondit « qu'il n'y pouvait rien ; que c'était à lui de vain- « cre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort: « que la bataille était là; » et le prince ralliait toutes ses forces pour tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent de sa gauche, détournèrent son attention.
Ouwarof, deux régimens de cavalerie, et quel-
qucs milliers de Cosaks tombaient sur sa reserve : le désordre s'y mettait;. il y courut, et, seconde des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé celte troupe plus bruyante que redoutable ; puis il revint aussitôt se mettre à la tête d'une attaque décisive.
C'était le moment où Murât, forcé à l'inaction dans cette plaine où il régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois a son frère pour se plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. « Il ne lui demande plus que celle de sa «. garde ; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs « retranchées, et les fera tomber avec l'armée qui « les défend. »
L'empereur parut y consentir, il envoya chercher Bessi ères, chef de cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui, par ses ordres, était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre. Quand le maréchal revint enfin; il le reçut d'un air satisfait, écouta tranquillement son rapport, et lui permit de s'avancer jusqu'où il le jugerait convenable.
Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de toute l'armée russe, et peutêtre aussi de la Russie entière ; mais seulement du
champ tic bataille. On avait laissé à Kutusot le loisir de se reconnaître ; il s'était fortifie sur ce qui lui restait de points d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.
Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformés un flanc gauche devant Ney et Murât ; mais celui-ci appelle la cavalerie de Montbrun. Ce général était tué. Caulaincourt le remplace : il trouve les aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général : « Suivez-moi , leur « crie-t-il ; ne le pleurez plus et venez le venger ! »
Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi : il faut l'enfoncer jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie: là, pendant que la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulaincourt, tournera subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.
Caulaincourt répondit : « Vous m'y verrez tout « à l'heure, mort ou vif! » Il part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste ; puis, tournant subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la redoute sanglante où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son tombeau.
On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte. Le grand écuyer, frère du malheureux général, écoutait : il fut d'abord saisi ; mais bientôt il se raidit contre le malheur: et,
sans les larmes qui se succédaient silencieusement sur sa ligure, on l'eût cru impassible. L'empereur lui dit : « Vous avez entendu, voulez-vous vous « retirer? » Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en ce moment, nous avancions contre l'ennemi : le grand-écuyer ne répondit rien ; il ne se retira pas ; seulement il se découvrit à demi, pour remercier et refuser.
Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan : tout-àcoup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers sont couverts. Enfin, ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues françaises ; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir dans cette position.
Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent ; on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans cesse vaincus , ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux ; et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient élevés.
Heureusement leur derrière colonne d'attaque se présenta vers Semenowska, et vers la grande redoute, sans artillerie; des ravins en avaient sans doute retardé la marche. Belliard n'eut que
le temps de réunir trente canons contre cette infanterie. Elle arriva .jusqu'à la bouche des pièces, qui l'écrasèrent si à propos, qu'elle tourbillonna et se retira sans avoir même pu se déployer. Murat et Belliard dirent alors que, dans cet instant, s'ils eussent eu dix mille fantassins de la réserve, leur victoire aurait été décisive ; mais que, réduits à leur cavalerie, ils se trouvèrent heureux d avoir conservé le champ de bataille.
De son côté Grouchy, par des charges sanglantes et réitérées sur la gauche de la grande redoute, assura la victoire et balaya cette plaine. Mais il ne put poursuivre les débris des Russes; de nouveaux ravins, et derrière eux des redoutes armées, protégeaient leur retraite. Ils s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit ; couvrant ainsi la grande route de Moscou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur refuge.
De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous avaient abandonnées. Le viceroi fut obligé de cacher ses lignes haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain et derrière des retranchemens à demi détruits. 13 fallut tenir les soldats à genoux et courbés der rière ces informes parapets. Ils restèrent plusieurs heures dans cette pénible position, conte nus par l'ennemi qu'ils contenaient.
Ce fut vers trois heures et demie que cette der
nière victoire fut remportée : il y en eut plusieurs dans cette journée : chaque corps vainquit successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès pour décider de la bataille; car chacun, n'étant pas soutenu à temps par la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait et s'éloignait de l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre. L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.
Alors Belliard revint une troisième fois vers l'empereur. Les souffrances de Napoléon paraissaient être augmentées. Il monta à cheval avec effort, et se dirigea lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de bataille acquis incomplètement , que les boulets ennemis et même les balles nous disputaient encore.
Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de Ney et de Murât, il resta toujours le même, sa voix affaiblie, sa démarche languissante. Pourtant la vue des Russes et le sifflement de leurs balles et de leurs boulets l'inspirèrent; il alla considérer de près leur dernière position, et voulut la leur arracher. Mais Mural lui montrant nos troupes presque détruites, dé-
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clara qu'il faudrait la garde pour achever ; à quoi Bessicrcs, ne manquant pas d'insister comme il le faisait toujours sur l'importance de ce corps d'élite, opposa « la distance où l'on se trouvait « des renforts ; que l'Europe était entre Napoléon « et la France ; qu'on devait conserver au moins « cette poignée de soldats qui restaient seuls pour « en répondre. » Et comme il était déjà près de cinq heures, Berthier ajouta « qu'il était trop tard: « que l'ennemi se raffermissait dans sa dernière « position, et qu'on sacrifierait encore plusieurs « milliers d'hommes sans résultat suffisant. » L'empereur alors ne songea plus qu'à recommander aux vainqueurs de la prudence ; puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était depuis le matin resté témoin presque immobile de toutes les vicissitudes de cette terrible journée.
En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna « de faire enfin avancer la jeune garde ; « mais surtout de ne point dépasser le nouveau « ravin qui séparait de l'ennemi. » Il ajouta, « qu'il « le chargeait de garder le champ de bataille ; que « c'était là tout ce qu'il lui demandait; qu'il fit « pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus. » Il le rappela bientôt pour lui demander « s'il l'a- « vait bien entendu ; lui recommandant de n'en-
-«gager aucune affaire, et de garder surtout le « champ de bataille ; » une heure après il lui lit encore réitérer l'ordre « de n'avancer ni reculer, « quoi qu'il arrivât. »