CHAPITRE VI
Napoléon n'entra qu'avec la nuit dans Moscou Il s'arrêta dans une des premières maisons du fau bourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. « Surtout, lui dit-il, point de pillage ! Vous m'en « répondez sur votre tête. Défendez Moscou en- « vers et contre tous. »
Cette nuit fut triste : des rapports sinistres se succédaient. Il vint des Fiançais, habitans de ce pays, et même un officier de la police russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. A chaque instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand, vers deux heures du matin, il apprit que le feu éclatait.
C'était au palais marchand, au centre de la ville, dans son plus riche quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu.
lui-même y court, il menace îa jeune garde et Mortier. Ce mare'chal lui montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fumée noire en sort déjà. Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.
A la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne, des Romanof et des Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Ywan, et de la plus belle partie de la ville que Je Kremlin domine, et que les flammes encore renfermées dans le bazar semblent devoir respecter, il reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête ; on l'entend s'écrier : « Je suis donc enfin dans Moscou, dans l'antique « palais des czars ! dans le Kremlin ! » Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.
Toutefois il se fait rendre compte des ressources que présente la ville ; et dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand hôpital ; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.
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Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise ; il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre rétabli, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de si excessives privations.
Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtimens du Kremlin. De là leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent et voient des flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et s'inquiètent pour cette enceinte , où reposaient l'élite de l'armée et son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.
Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit en s'écriant : « C'est à
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« faire aux autres, cela ne nous regarde plus. » Car telle e'tait l'insouciance qui résultait de cette multiplicité d'événemens et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne laissaient à chacun que la mesure de force et de sentiment indispensable pour son service, et pour sa conservation personnelle.
Cependant de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore ; ils voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent l'imprudence et l'indiscipline française qu'ils accusent de ce désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme acharnés contre le quartier impérial, se montrent ardens à saisir cette nouvelle direction.
A cette vue un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moscovites, connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils conçu l'espoir de brûler avec Moscou nos soldats ivres de vin, de fatigue et de sommeil? ou plutôt ontils osé croire qu'ils envelopperaient Napoléon dans cette catastrophe ; que la perte de cet homme valait bien celle de leur capitale; que c'était un assez grand résultat pour y sacrifier Moscou tout ntière; que peut-être le ciel, pour leur accorder
une aussi grande victoire, voulait un aussi grand sacrifice : et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense bûcher?
On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de l'empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non seulement le Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais cette nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres de Napoléon.
C'était Tinstant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes parts et avec le plus de violence sur le Kremlin ; car le vent, sans doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'empereur étaient perdus si une seule des flammèches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des étincelles qui traversaient les airs, dépendit le sort de l'armée entière.
Enfin le jour, un jour sombre, parut; il vint s'ajouter à cette grande horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier luimême, vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y vinrent tomber d'épuisement et de désespoir.
Us se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nousmêmes avec une espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous effrayait. On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si épouvantable catastrophe : elle souillait notre gloire ; elle nous en arrachait le fruit ; elle menaçait notre existence présente et à venir; nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde civilisé devaient faire justice. On ne sortait de cet abîme de pensées, et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par la recherche avide de nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les Russes seuls de ce désastre.
En effet des officiers arrivaient de toutes parts : tous s'accordaient : dès la première nuit, celle du i4 au i5, un globe enflammé s'était abaissé sur le palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé; c'était un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse; on avait aperçu des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées. Ici des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les poêles de plusieurs maisons; ils avaient blessé les militaires qui se pressaient autour. Mors, se retirant dans des quartiers encore de-
fc* HISTOIRE DE NAPOLEON
bout, ils étaient allés se choisir d'autres asiles; mais, près d'entrer dans ces maisons, toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible explosion ; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes.
Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, enivrés de vin et du succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher ; ils parcouraient triomphalement ces rues embrasées ; on les surprenait armés de torches, s'acharnant à propager l'incendie : il fallait leur abattre les mains à coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moscou ; et qu'en effet une si grande, une si extrême résolution, n'avait pu être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime.
Aussitôt l'ordre fut donné de juger et de fusiller sur place tous les incendiaires. L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une partie du Kremlin, avait pris les armes ; les bagages, les chevaux tout chargés, remplis-
saient les cours; nous clions mornes d 'énormément, de fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement. Maîtres de Moscou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses portes î
Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour et des flammes. Dans son premier mouvement il s'irrita, et voulut commander à cet élément : mais bientôt il fléchil, et s'arrêta devant limpossibilité. Surpris, quand il a frappé au cœur d'un empire, d'y trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, il se sent vaincu et surpassé en détermination.
Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les airs en tourbillons de fumée et de flammes. Alors une extrême agitation s'empare de lui ; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. A chaque instant il se lève, marche et se rassied brusquement. Il parcourt ses appartemens d'un pas rapide ; ses gestes courts et véhémens décèlent un trouble < rucl : il quitte, reprend, et quitte encore un travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et
contempler les progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de sa poitrine oppressée. « Quel effroyable spectacle ! Ce sont « eux-mêmes ! Tant de palais ! Quelle résolution « extraordinaire ! Quels hommes! Ce sont des « Scythes! »
Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert , puis la Moskwa et ses deux quais ; et pourtant les vitres des croisées contre lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser.
En cet instant le bruit se répand que le Kremlin est miné : des Russes l'ont dit, des "écrits l'attestent ; quelques domestiques en perdent la tête d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de l'empereur et leur destin décideront, et l'empereur ne répond à cette alarme que par un sourire d'incrédulité.
Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante conquête, se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa forteresse, le cerner, l'y tenir comme assiégé ; envahir à chaque minute les maisons environnantes; et, le resserrant de plus
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en plus, le réduire enfin à la seule enceinte du Kremlin.
Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers ; le vent d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène : ils se joignirent au prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.
Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, « Le feu « est au Kremlin ! » passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment sur lequel il se trouvait ; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait interroger devant lui. C'est ce Puisse qui est l'incendiaire : il a exécuté sa con~ sigue au signal donné par son chef. Tout est donc voué à la destruction, même le Kremlin antique et sacré.
L'empereur fit un geste de mépris et d'hu-
meur ; on emmena ce misérable dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous leurs baïonnettes.
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