CHAPITRE IX
De Gjatz l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour attendre le prince Eugène et Davout, et pour observer le chemin de Medyn et d'Iouknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de Smolensk ; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait amener l'armée russe sur son passage. Mais le ier novembre, après trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Yiazma à sa droite, et ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers Dorogobouje. Toutefois il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le premier le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davout, qu'il jugeait fatigué.
Il se plaignait de la lenteur de celui-ci ; il lui reprochait d'être encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé que de trois journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop
méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière.
L'armée entière, et surtout le corps du prince Eugène, répétait ces plaintes : elle disait « que par « une suite de son esprit d'ordre et d'opiniâtreté, « Davout s'était laissé atteindre dès l'abbaye de ce Kolotskoï ; que là il avait fait à de misérables « Cosaks l'honneur de se retirer devant eux, pas à « pas, et par bataillons carrés, comme s'ils eus- « sent été des Mameloucks ! que Platof avec ses « canons avait mordu de loin sur les masses proie fondes qu'il lui avait présentées ; qu'alors seule- « ment le maréchal ne leur avait plus opposé que « quelques lignes minces qui s'étaient reployées « promptement, et quelques pièces légères, dont « les premiers coups avaient suffi; mais que ces « manœuvres, et des fourrages entrepris régulière rement, avaient fait perdre un temps toujours « précieux en retraite, et surtout au milieu de la « famine, au travers de laquelle la plus habile maie nœuvre était de passer vite. »
A cela Davout répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce de désordre : elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette fuite; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.
Il ajoutait « qu'on ne songeait pas assez à tout
« ce qu'il avait à surmonter : c'était un pays com- « plètement dévasté, des maisons, des arbres bru- « lés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à « lui, qui venait le dernier, qu'on avait laissé l'or- « drc de tout détruire ; l'incendie le précédait. Il «semblait qu'on eût oublié l'arrière -garde! et « sans doute qu'on oubliait de même ce chemin <c couvert de givre battu et miroitépar les pas de « tous ceux qui le devançaient ; et ces gués défon- « ces, ces ponts rompus , qu'on n'avait eu garde « de réparer, chaque corps, hors des combats, ne « s'occupant que de lui seul.
« Ignorait-on encore que toute la foule désolée « des traîneurs des autres corps, à cheval, à pied, « en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme « dans un corps malsain tous les maux accourent « et se réunissent sur la partie la plus attaquée ? « Chaque jour il marchait entre ces malheureux « et les Cosaks, poussant les uns et poussé par les « autres.
« C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le « bourbier de Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout « encombré d'équipages. Il les avait arrachés de « ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux « que leurs feux éclairaient ses travaux, et que le « bruit de leurs tambours se mêlait à sa voix. » Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore se résoudre à laisser à l'ennemi tant de
trophées ; ils ne s'y résignaient qu'après des effort superflus et à la dernière extrémité, ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.
En effet la route était à chaque instant traversée par des fonds marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures ; elles s'y enfonçaient : pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre ; à tout moment eux et leurs conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient ; puis sur des feux faits des débris de leurs voitures, ils grillaient ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.
Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux ; ils s'y attelaient euxmêmes ; les Cosaks, qui voyaient de loin ce désastre, n'osaient en approcher ; mais avec leurs pièces légères portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce désordre et l'augmentaient.
Le premier corps avait déjà perdu dix mille
hommes. Néanmoins, à force de peines et de sacrifices, le vice-roi et Je prince d'Eckmïïhl étaient arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince Eugène, mais que Davout crut ses troupes trop fatiguées, et que le vice-roi, ^e sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger qu'il prévoyait. Les généraux de Davout disent au contraire que le prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts étaient toujours si pénibles.
Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malolaroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la sienne : elle côtoyait les deux corps français et celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle de deux lieues qu'avaient laissé Davout et Eugène entre eux et Viazma.
Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murât russe, commandait cette avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi remarquable, comme lui, favorisé
KT DE LA GRANDE ARMïE. 177
de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été' tués autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes de la guerre ; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations subites : du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.
C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allail avoir à combattre.
iilSTOiP.S DE XAPOLEO*. I!.