‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 71 sur 111 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Toutefois l'exemple des chefs, et l'espoir de recouvrer tout à Smolensk t soutenaient les courages, et surtout l'aspect d'un soleil brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui semblait contredire et désavouer tous les spectacles de desespoir et de mort qui déjà nous environnaient.

Mais le 6 novembre le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent : bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle en gros flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette terre et à ces peuples ennemis pour achever notre perte. Tout alors est confondu et méconnaissable : les objets changent d'aspect; on marche sans savoir où Ton est, sans apercevoir son but; tout devient obstacle. Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vents et de frimats, les flocons de neige, poussés par la tempête, sa-

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moncèlent et s'arrêtent dans toutes les cavités : leur surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement sur nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y restent ensevelis.

Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre : elle semble vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite, sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts : il pénètre au travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit leurs corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe leur respiration ; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.

Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelques débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. Là ils gémissent en vain ; bientôt la neige les couvre ; de légères éminences les font reconnaître : voilà leur sépulture ! La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ funéraire : les plus intrépides ou les plus indifférons s'affectent; ils

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passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est neige : leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité ; l'imagination s'étonne : c'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.

Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles : car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de chaleur et de vie.

Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs cira-

peaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur conservation.

La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri pour la nuit qui s'approche ; mais, dans leur premier passage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à huit lieues ; ils ne rencontrent que des Cosaks et ' une population armée qui les entourent, les blessent, les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expirer tout nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande route.

La nuit arrive alors, une nuit de seize heures l Mais, sur cette neige qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour allumer les feux ! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que

leurs forces morales et physiques et les efforls des chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir; mais la tempête toujours active disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, tout chargés de frimats, résistent obstinément aux flammes ; leur neige, celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.

Lorsqu'enhn la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas : c'étaient des lambeaux maigres et sanglans de chair arrachés à des chevaux abattus, et, pour bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle délayée dans de l'eau de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus raides morts marquèrent les bivouacs ; les alentours étaient jonchés des corps de plusieurs milliers de chevaux.

Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse par une civilisation avancée, le désordre se mit vite ; le découragement et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès-lors, à chaque bivouac, à tous Jt\s mauvais

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passages, à tout instant, il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement. Ce furent les officiers, les sous- officiers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires : ils s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont ils se sentaient approcher, et où tout leur avait été promis.

Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force d'esprit, suivant son caractère, son âge, et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandonner.

De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moscou : des canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand Yvan y furent noyés ; trophées, gloire, tous ces biens

auxquels nous avions tout sacrifie, devenaient à charge : il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.

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