‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 92 sur 111 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Pendant toute cette journée la position du neuvième corps fut d'autant plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite : encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. A mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces infortunés avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un engagement sérieux causèrent leur épouvante, puis la vue des blessés qui en revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les boulets vinrent frapper leur masse confuse.

Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable encombrement/Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de ce chaos : ils furent le signal d'un désespoir universel.

Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les cœurs se montrèrent à nu, et l'on

vit des actions infâmes et des actions sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore ; ils les faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante achevant d'épuiser leurs forces. On en vit , et c'étaient surtout les malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter et s'asseoir résignés, regardant d'un œil fixe cette neige qui allait devenir leur tombeau.

Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de désespérés , ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés: mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient ; déjà submergées , leurs bras raidis les tenaient encore audessus d'elles.

Au milieu de cet horrible désordre , le pont de l'artillerie creva et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière,

ignorant ce malheur , n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent dans le gouffre , où ils furent précipités à leur tour.

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons , de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une pente raide et inégale , au milieu de cet amas d'hommes , elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles , puis, s'entre- choquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers d'hommes éperdus poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent, et sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans interruption.

Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons , auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.

Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait séparées sans

retour : elles leur tendirent les bras, elles supplièrent qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées ça et là par la foule . battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux , de coups de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations , de gémissemens , de juremens effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.

Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfans renversés à demi étouffés , et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défdé , ils se crurent sauvés ; mais à chaque moment , un cheval abattu , une planche brisée ou déplacée arrêtait tout.

Il y avait aussi, à l'issue du pont, sur l'autre rive , un marais où beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne de désespérés , qui s'entassaient sur cette unique planche de salut , il s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci sans détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation , poussaient vers leur

but avec fureur, indifférens aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs , qu'ils s'étaient sacrifiés.

Mais d'un autre côté que de nobles dévouemens ! et pourquoi la place et le temps manquent-ils pour les décrire! C'est là qu'on vit des soldats, des officiers même, s'atteîer à des traîneaux, pour arracher à cette rive funeste leurs" compagnons malades ou blessés. Plus loin, hors de la foule , quelques soldats sont immobiles, ils veillent sur les corps mourans de leurs officiers , qui se sont confiés à leurs soins ; ceux-ci les conjurent en vain de ne plus songer qu'à leur propre salut ; ils s'y refusent, et plutôt que d'abandonner leurs chefs, ils attendent la mort ou l'esclavage.

Au-dessus du premier passage , pendant que le jeune Lauriston se jette dans le fleuve pour exécuter plus promptement les ordres de son souverain, un frêle batelet de bouleau, chargé d'une mère et de ses deux enfans , sombra sous les glaces ; un artilleur, qui luttait comme les autres sur le pont pour s'ouvrir un passage, s'en aperçut: tout d'un coup , s'oubliant lui-même , il se précipite , s'efforce, et parvient entin à sauver Tune de ces trois victimes. C'était le plus jeune âcs> deux enfans : l'infortuné appelait sa mère avec des cris de désespoir, et l'on entendait le brave canonnier lui dire, en l'emporlant dans ses bras, « qu'il ne

« pleurât point, qu'il ne l'avait pas sauvé de l'eau « pour l'abandonner sur le rivage , qu'il ne le « laisserait manquer de rien , qu'il serait son père « et sa famille. »

La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces calamités. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient , servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.

Vers neuf heures du soir il y eut un surcroît de désolation, quand Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que jusque-là elles avaient défendus. Cependant une arrière-garde ayant été laissée à Studzianka , la multitude engourdie par le froid, ou trop attachée à ses bagages , se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à-la-fois , et trop tard , à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin , lorsqu'enfm Eblé, voyant les Russes s'approcher, y mit le feu.

Le desastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, plusieurs

milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve. Les uns s'y jetèrent à la nage , d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux : brûlés et gelés tout à-la-fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets : le reste attendit les Russes. Wittgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure après le départ d'Eblé, et, sans avoir remporté la victoire, il en recueillit les fruils.

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