CHAPITRE XII
Mais à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait terrible , comme si le ciel moscovite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 décembre, Bienitza.
L'empereur avait laissé le comte de Lobau et plusieurs centaines d'hommes de sa vieille garde à Malodeczno. C'était là que la route de Zcmbin rejoignait le grand chemin de Minsk à Vilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son tour jusqu'à celle de Ney.
Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maison, que Tarrièregarde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour où Napoléon quitta les bords de la Bérézina , Ney et les deuxième et troisième corps , réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs ponts qui
mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maison et quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.
Tchitchakof attaqua tard , mais vivement , et non seulement à coups de fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maison faisait en même temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis , il passa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu d'instans ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.
Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi, pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maison fut-elle tranquille. Mais le surlendemain, icr décembre, comme ils arrivaient en vue de Pleszczénitzy , voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes parts.
En même temps , Maison voit le village par où il doit se retirer tout rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces
malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien^ refusent de quitter leurs repas commencés, et bientôt Maison fut repoussé sur eux dans Pieszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des obus, tous ces infortunés s'ébranlent à-la-fois; ils se précipitent, ils affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.
Maison et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait, et leur ôtait jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que de recommander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et s'y embourba ; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.
Enfin la cohue s'étant dissipée découvrit aux Russes Maison et ses soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maison, dans une plaine rase, et avee sept à huit cents hommes devant des milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut : déjà même il ne cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie , quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à
son secours. Ce renfort arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.
Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maison aperçurent ce bourg , d'où Napoléon était parti le malin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, Tapproche de la nuit, et la vue d'un abri excitèrent l'ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et Maison , sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route, s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent périr en le défendant.
Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie étaient mourans , ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l'ennemi : c'est pourquoi ils mirent en batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée ; elle s'arrêta. Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée ; et déjà ses premières troupes avaient franchi les enclos de Malodeczno, quand tout-à-coup elles y rencontrèrent un autre combat.
Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, reste du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut
extrême : on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut qu'à onze heures du soir que les Puisses y renoncèrent , et qu'à demi gelés ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.
Le lendemain 5 décembre , Ney et Maison crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l'arrière-garde : mais ils s'aperçurent que ce maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient seuls dans Malodcczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui : leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu vaincre , l'atrocité du climat les avait vaincus ; les armes leur tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes.
Maison, en qui une grande force d'ame s'alliait, dans une juste proportion, à une grande force de corps, ne s'étonna point; il continua sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin marquant encore, avec quelques baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les Pvusscs, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors ils re-
commençaient à nous suivre, mais sans attaquer: car, à l'exception de quelques efforts engourdis , la violence de la température ne permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque, ni pour se défendre.
Cependant Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint; il s'était efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bell une , ayant l'ordre de se retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes , «'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait voulu ni céder ses soldats , ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskwa s'emporta, dit-on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin un ordre de l'empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Ney appelé à Smorgony.