Histoire de Napoléon Ier (tome 2)
Napoléon a raconté qu’au sortir de ia première séance que les consuls provisoires tinrent au Luxembourg quelques heures après leur retour à Paris, et sous l’impression encore toute vive des scènes violentes de Saint-Cloud, Sieyès s’écria en présence des principaux auteurs du coup d’État .* « Messieurs, vous avez un maître! Bonaparte veut tout faire, il sait tout faire et il peut tout faire. » Il était un peu tard pour s’en aviser. Que Bonaparte voulût tout faire en effet, il était impossible d’en douter, on en avait de sûrs garants dans les actes qui avaient préparé ou suivi l’attentat commis contre la représentation nationale, et l’impatience de son ambition éclatait pour ainsi dire dans tout son être ; qu’il le sût, était beaucoup moins certain, et il n’est guère probable que Sieyès
lui ait jamais rendu un hommage auquel ni son intelligence, ni ses prétentions personnelles ne pouvaient souscrire. Mais ce que ni Sieyès ni personne n’était en droit de contester, c’est que Bonaparte pouvait tout faire. Jamais pouvoir nouveau ne s’établit avec plus de facilité et ne rencontra moins de résistance, soit que le gouvernement qui venait de s’écrouler n’eùt pas laissé de regrets, soit plutôt que lasse d’agitations et de changements, dégoûtée des partis qui l’avaient si souvent trompée, et devenue presque indifférente aux principes dont la. réalisation toujours poursuivie et jamais atteinte lui avait coûté si cher, la nation aimât mieux remettre son sort aux mains hardies de ce sauveur impérieux que de lui dicter des conditions au prix de nouvelles luttes.
N’ayant eu aucune initiative dans l’établissement du pouvoir nouveau, le public n’exerçait aucun contrôle sur ses déterminations, car c’est là le châtiment naturel de ces lâches abstentions. Absent du combat, absent du butin; ceux qui ont vaincu sans le peuple n’ont garde de l’appeler à partager les fruits de la victoire. Bien qu’un peu humilié au fond de cette nullité méritée, il était très-résigné à en accepter toutes les conséquences. OEuvre du scepticisme et du découragement chez les classes éclairées, cette attitude inerte et passive était chez les autres l’effet de la confiance sans bornes que leur inspirait le nom de Bonaparte. Autant les premières, habituées à participer aux affaires, à disposer de l’influence, à voir les choses de près, avaient peu d’illusion et se dissimulaient peu les sacrifices par lesquels il faudrait payer la stabilité qu’on leur promettait ; autant les secondes, étran-
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gères à la notion même des garanties politiques quoique passionnément attachées à leurs conquêtes sociales, se doutaient peu du sens et de la portée de la ratification qu’elles allaient donner à des actes accomplis sans leur participation. Aux yeux de la grande majorité du peuple, le général Bonaparte était le représentant de la Révolution : on ne pouvait douter en effet qu’il ne fût alors fermement décidé à en maintenir les grands intérêts égalitaires , les seuls qui, avec ceux de la gloire de nos armées, fussent encore chers à cette démocratie militaire. Disposée ainsi à s’identifier avec lui, à voir en lui un soldat tribun, dans son autorité une consécration de sa propre influence, et plus avide de pouvoir que de liberté, cette classe faisait bon marché des principes les plus élevés de la Révolution, sans s’apercevoir dans son inexpérience, qu’en abandonnant les uns elle devait forcément compromettre les autres.
Ces doubles dispositions de sceptique résignation en haut, de confiance enthousiaste en bas, créaient à Bonaparte une situation d’une force -incomparable. La France s’était pour ainsi dire remise en ses mains. Une fois le conseil des Cinq-Cents dispersé, toute opposition avait aussitôt cessé ; les partis eux-mêmes se taisaient et se tenaient dans une sorte d’attente en présence du médiateur que l’adhésion générale leur imposait. Il y avait entre eux comme un accord tacite d’accepter sans discussion l’origine illégale du pouvoir nouveau et de ne le juger que sur ses actes à venir. Cette sorte de désarmement instantané fut tellement universelle que la seule protestation contre îe 18 brumaire dont on ait gardé le souvenir, fut
faite non pas au nom d’un parti mais au nom de la loi. Un homme qui surgit ce jour-là du sein de son obscurité, et qui y rentra aussitôt pour n’en plus sortir, comme s’il avait jugé que c’était assez d’un tel acte pour remplir et honorer sa vie, Barnabé, président du tribunal criminel de l’Yonne, éleva seul la voix au milieu du silence de tous et s’opposa au nom de la Constitution violée à l’enregistrement de la loi du 19 brumaire. Frappé d’un arrêté consulaire, arraché à ses fonctions, ce courageux citoyen fut exilé à Orléans comme coupable de forfaiture, et échappa à un châtiment plus rigoureux par la singularité de son action qui devait rester sans imitateur.
Aux avantages que cette toute-puissance incontestée offrait à Bonapaite, il joignait celui de n’inspirer à personne de ces irréconciliables inimitiés qui sont le lot inévitable de la plupart des hommes qui s’élèvent à la suite des dissensions civiles. Depuis longtemps déjà il se représentait lui-même comme supérieur aux querelles des factions, et l’on avait si grand besoin d’un tel homme qu’on l’avait pris au mot sur ce point, sans examiner si celte prétendue abnégation ne couvrait pas des vues toutes personnelles. Bien qu’il eût été à diverses époques mêlé très-activement à la lutte des partis, son intervention avait été assez habilement dissimulée pour ne le compromettre visà-vis d’aucun d’eux, et sa longue absence à la suite de l’expédition d Égypte l'avait merveilleusement servi à cet égard en le faisant paraître étranger à des divisions qui étaient en partie son ouvrage. Il avait laissé les partis s’épuiser eux-mêmes ; puis il était apparu soudainement au milieu d’eux lorsqu’ils avaient achevé
de s’user et de se déconsidérer, et il semblait recueillir les fruits de leur défaite sans avoir presque rien fait lui-même pour l’amener. De là l’espèce de neutralité qu’âpres un premier moment de stupeur et d’irritation ils observaient à son égard. Il n’avait donc ni factions à combattre, ni vengeances à satisfaire, ni haines à contenir, nécessités qui s’attachent comme autant de Némésis à ceux qui s’emparent du pouvoir dans des circonstances analogues , et les forcent à usurper sans cesse pour ne pas perdre ce qu’ils ont usurpé d’abord, et à détruire pour n’être pas détruits.
N’ayant rien de semblable à redouter en présence de l’assentiment unanime qui accueillit ses premiers actes, le général Bonaparte trouvait dans les éléments même de cette situation unique l’indication la plus claire du grand rôle qui s’offrait à lui. En état de défier toute compétition, armé d’un pouvoir auquel rien ne pouvait résister, il ne tenait qu’à lui d’accepter cette mission de modérateur et d’arbitre souverain qui lui semblait dévolue du consentement même de ses adversaires. Réparer les maux produits par tant de déchirements, soumettre au droit commun des partis habitués à lutter à coups de dictature, donner satisfaction aux grands principes et aux grands intérêts de la révolution française, les garantir par des institutions solides et durables, telle était la tâche à laquelle tout le conviait, et jamais il n’y en eut de plus digne de l’ambition d’un homme de génie. La place éminente, hors de pair qu’on lui avait laissé prendre, le besoin qu’on avait de son épée, l’admiration qu’on éprouvait pour sa personne, l’assentiment presque
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universel qui allait pour ainsi dire au-devant de tous ses actes, suffisaient à la fois pour assurer l’ordre et maintenir sa propre autorité; n’était-il pas naturel qu’à la gloire du grand capitaine il voulût joindre celle du fondateur de la liberté ? Cette tâche était relativement facile puisque tous les vœux en appelaient la réalisation. Quoi qu’on en ait dit en effet, la France avait alors soif d’un ordre de choses stable et régulier, elle ne désirait pas l’arbitraire. Même parmi les coopérateurs les plus actifs du 18 brumaire, personne ne voulait une dictature prolongée au delà du temps nécessaire pour réaliser le changement convenu dans la Constitution.
Mais c’est la plus vaine des illusions que de croire qu’un pouvoir qui s’est élevé par la fraude et la violence puisse rentrer à volonté dans les voies de la justice. S’il avait eu en effet l’amour du bien public que suppose un tel retour, il aurait toujours 'reculé devant l’emploi de pareils moyens. La crédulité des peuples, complice en cela de leur faiblesse, admet volontiers ces conversions soudaines en vertu desquelles on se flatte que le bien pourra sortir du mal, et une usurpation se changer en un régime bienfaisant, mais l’histoire donne sur ce point un démenti à l’opinion vulgaire, et il est sans doute heureux qu’elle n’autorise pas cette filiation du bien par le mal, cette promiscuité du crime et de la vertu. Une nation, qui pousse l’amour du repos jusqu’à se décharger sans réserve sur un seul homme du fardeau de ses devoirs et de sa responsabilité, en est toujours punie, parce qu’à supposer que l’ambition de cet homme s'élève jusqu’au désintéressement par sa
grandeur même, miracle dont la nature est toujours avare, il estimpossible que des facultés, si belles qu'on les suppose, n’aient pas besoin d’être dans une mesure quelconque dirigées ou contenues sinon par l’initiative du moins par la résistance de cette nation. En ce qui concerne le général Bonaparte, on ne saurait nier que rinépuisablé complaisance qu’il rencontra soit chez les hommes qui l’entouraient, soit chez le peuple lui-même, n’ait été pour beaucoup dans l’autorité exorbitante qu’il s’attribua et dans les fautes que l’histoire lui reproche justement. Cette abdication de tout un peuple était d’autant moins excusable, qu’abstraction faite des opinions et du caractère de Bonaparte , au sujet desquels l’illusion était permise, sa carrière écoulée jusque-là dans les camps, au milieu de tousles abus de la force et de la conquête, disait assez quelles idées et quels procédés on devait attendre de lui en matière de gouvernement. Il ne pouvait porter dans l’exercice du pouvoir que les goûts, les aptitudes, les façons de voir et d’agir que sa vie antérieure avaient développés enlui, c’est-à-dire les habitudes du commandementmilitaire, les formes de la discipline et de l’organisation des camps. Et bien que, dans les premiers temps surtout, Bonaparte ait souvent cherché par calcul l’occasion de rendre hommage aux principes du gouvernementcivil, pour répondre à l’objection qu’il sentait devoir se présenter d’elle-même aux esprits sensés, il est certain que cette conception du pouvoir était indéracinable chez lui et tenait à sa nature même. Les leçons même de l’adversité ne devaient rien lui apprendre à cet égard; bien des années après, dans ses conversations de Sainte-Hélène, en dépit de cette comédie de des-
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pote converti qu’il jouait alors en vue de la postérité, faisant allusion aux faibles obstacles que lui avait opposés Sieyès à cette époque, il disait encore avec plus de conviction que jamais : « En dernière analyse pour gouverner il faut être militaire. On ne gouverne qu’avec des éperons et des bottes1 ! »
Cependant, malgré l’espèce de fatalité à laquelle semblaient le vouer son passé et des penchants contre lesquels on ne pouvait trop prendre de précautions, plusieurs de ses premiers actes semblèrent annoncer chez Bonaparte un sentiment plus élevé des devoirs que de si grandes circonstances lui imposaient. Il n’est pas douteux que ce rôle de pacificateur de la république et de médiateur suprême des partis ne se soit offert à sa pensée, qu’il n’en ait senti la grandeur, qu’avant de s’abandonner au vertige de l’ambition il n’ait été tenté par l’intuition d’une destinéeplus haute, d’une gloire moins funeste à lui-même et à son pays. Le nom de Washington avait fait assez de bruit dans le monde, pour qu’on fût certain de n’etre ni délaissé ni méconnu en marchant sur ses traces, même de loin. Le début du consulat atteste avec évidence que si Bonaparte n’eut pas assez de désintéressement et de générosité d’aine pour entrer résolûment dans cette voie, ce ne fut pas faute du moins d’avoir compris que là eût été sa véritable mission historique, et sans avoir essayé à plus d’une reprise de s’attribuer les apparences du rôle qu’il ne voulut pas remplir. Cette dernière préoccupation éclate dans toutes ses paroles de cette époque. Le mot d’ordre donné et répété in-