‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 11 sur 107 · ï.as Cases, Mémorial · texte numérisé non relu

ï.as Cases, Mémorial

fin la tâche que le général Bonaparte avait assumée en s’emparant du pouvoir. Indépendamment du grand travail de reconstruction administrative et judiciaire qu’il avait à réaliser sur les ruines des institutions républicaines, il était urgent pour lui de résoudre de menaçantes complications politiques qui s’étaient aggravées, depuis la chûte du Directoire. La guerre de Vendée, en dépit des négociations entamées avec quelques-uns de ses chefs comme MM. d’Andigné et Hyde de Neuville , s’était propagée de plus en plus en Bretagne, elle avait même gagné la Normandie. Il était important de l’étouffer avant de recommencer les hostilités contre les puissances étrangères, dont les dispositions belliqueuses n’étaient pas douteuses malgré les échecs qu’elles avaient subis l’année précédente en Hollande et à Zurich. Le Premier Consul était lui-même désireux d’ouvrir une nouvelle campagne, car il savait mieux que personne que toute usurpation a besoin , pour se faire pardonner, de grands succès, soit dans la paix, soit dans la guerre, et il était naturellement porté à les chercher dans une carrière qui lui avait déjà valu tant de gloire. Mais rien n’étant prêt pour frapper un grand coup, il lui fallait gagner du temps; et par une de ces contradictions si fréquentes en France, la guerre étant momentanément très-impopulaire chez cette nation qui venait de se donner pour chef un soldat, il résolut de faire en faveur de la paix une solennelle démarche, pour s’attribuer aux yeux du peuple le mérite d’avoir voulu l’établir et faire retomber sur l’étranger seul l’odieux et la responsabilité de la reprise des hostilités.

En même temps donc qu’il s’adressait, par une pro-

clamation à la fois énergique et insinuante, aux habitants des départements de l’Ouest déjà fort ébranlés dans leur fidélité à la cause royaliste, il voulut se mettre, par une démonstration directe et personnelle, en communication avec les deux souverains les plus importants de la coalition, le roi d’Angleterre et l’empereur d’Autriche. Il leur écrivit à l’un et à l’autre pour leur offrir la paix, en leur notifiant son avènement au consulat. « N’est-il donc aucun moyen de s’entendre? disait-il au roi d’Angleterre. La guerre qui ravage depuis huit ans les quatre parties du monde doit-elle être éternelle? Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe, puissantes et fortes plus que ne l’exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à de vaines idées de grandeur le bien du commerce , la prospérité intérieure , le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires? (25 décembre 1799.) » La lettre à l’empereur exprimait les mêmes idées en termes un peu différents et rappelait à ce souverain les relations qui avaient existé antérieurement entre lui et le général Bonaparte. Ces deux manifestes , écrits à l’adresse du peuple français beaucoup plus que des deux cours étrangères, n’étaient pas seulement inusitésdans les rapports diplomatiques, et comme tels plus propres à indisposer qu’à convaincre ceux à qui on les envoyait, ils avaient, du moins en ce qui concernait l’Angleterre, le tort d’impliquer une sorte de changement dans les institutions, pour le bon plaisir du général Bonaparte. En Angleterre, en effet, la direction suprême et effective des affaires, exté-

rieures aussi bien qu’intérieures, appartenait non au monarque, mais aux ministres, seuls régulateurs de la politique nationale sous le contrôle souverain du Parlement; et le roi n’eût pu répondre en son propre nom aux questions que lui adressait si familièrement Bonaparte, sans violer la Constitution britannique.

Quelque étranger que fût le Premier Consul à la connaissance des institutions anglaises qui restèrent toujours une énigme pour lui, quelque invraisemblables que pussent lui paraître des scrupules constitutionnels qu’il considéra toujours comme une pure comédie, il est difficile d’admettre qu’il n’ait pas été ici averti d’une telle méprise par son conseiller Talleyrand, qui avait vécu en Angleterre et y avait dirigé de grandes négociations. Mais ce que Bonaparte cherchait en ceci était uniquement de produire un grand effet. Il n’espérait ni même ne désirait la paix, mais il voulait convaincre les Français qu’il avait tout fait pour l’obtenir, et il savait que leur esprit serait bien plus frappé de cette adjuration personnelle adressée aux souverains que d’une proposition introduite selon les formes discrètes en usage dans les chancelleries. Le mépris de ces formes dont ils ne pouvaient comprendre la raison d’être, et qui n’étaient à leurs yeux que le raffinement d’une étiquette surannée, était même fait pour les flatter dans la personne de leur représentant : il se mettait du premier coup hors de pair, au-dessus des vieux préjugés et des vaines conventions; il traitait, lui leur élu, d’égal à égal avec les têtes couronnées ; orgueil plein d’humilité chez des républicains autrefois si dédaigneux pour les rois, et déjà fiers aujourd’hui de voir un

des leurs s'introduire de force dans le cénacle monarchique.

Cette démarche, dont la mise en scène était si bien calculée pour exciter les imaginations, ce qui était son but principal, semblait appelée en outre à créer des embarras sérieux au ministère anglais, à cause des armes qu’elle allait fournir à l’opposition. La nation anglaise n’était pas, en effet, moins fatiguée que la France de cette guerre interminable et ruineuse, mais Pitt qui voulait la poursuivre s’était fait un excellent argument de notre refus de traiter, refus si bien constaté d’ailleurs lors des conférences de Lille. Cet argument tombait devant la démarche du Premier Consul, et, ainsi que Talleyrand Pavait prévu et annoncé, l’opposition allait en tirer de grands avantages contre son puissant antagoniste.

Pitt avait, pour refuser la paix qu’on lui offrait avec tant d'ostentation, des motifs politiques et raisonnés très-différents de la rage aveugle qu’il est de tradition de lui attribuer. Les communications qu’on a maintenant de lui, adressées à ses coopérateurs et à ses confident* les plus intimes, ne permettent pas de persévérer dans ce système commode qui a si longtemps substitué l’invective à l’exposition des faits. En premier lieu, Pitt croyait la France beaucoup plus épuisée qu’elle ne l’était réellement, opinion jusqu’à un certain point autorisée par la faiblesse et le désordre des derniers temps de l’administration directoriale; en dépit des échecs subis l’année précédente, il pensait qu’en persévérant encore quelques mois la coalition pourrait obtenir ou imposer une paix infiniment plus avantageuse qu’en ce moment. Il croyait ensuite

que Bonaparte ne parviendrait pas à se consolider; la dictature militaire ne lui paraissait pas devoir durer longtemps chez un peuple si mobile, et selon toute probabilité elle n’amènerait qu’un retour à l'ancienne monarchie. Enfin il était sur le point de recueillir le fruit de deux événements depuis longtemps attendus, et dont les négociations lui auraient fait perdre le bénéfice ; l'un était l’évacuation de l’Égypte, peutêtre même la capture de notre armée, car ses espérances allaient jusque-là; l’autre était le débarquement, alors imminent, bien qu’il n’ait pas eu lieu, d’une armée anglaise sur les côtes de Brest, afin d’y donner un ï)oint d’appui à l’insurrection royaliste, et de garder ce port « en dépôt pour le roi, » c’està-dire au nom de Monsieur , dont il avait déjà obtenu l’adhésion h

La lettre du Premier Consul lui arriva au moment où il était le plus occupé de ces divers projets et où il croyait toucher à leur réalisation. L’ardeur et l’impatience de ses désirs faussèrent la justesse habituelle de son jugement et lui exagérèrent démesurément les difficultés du gouvernement consulaire; il ne comprit pas que le Premier Consul ne demandait la paix que par un calcul de popularité et pour préparer la guerre, que le plus mauvais service qu’on pût lui rendre était de le prendre au mot en acceptant ses ouvertures. A quoi bon traiter avec un pouvoir dont P avenir paraissait si peu assuré? G’est-dans ces termes mômes qu’il motiva sa détermination avec son collègue et ami Dundas : « Je crois, lui

1 . Lettre de Pitt à Dundas, 22 décembre 1799, dans V Histoire de TF- Pitt et son temps , par Lord-Stunhope.

écrivait-il, que nous n'avons autre chose à faire pour le moment que de refuser toute négociation, par la raison que la situation actuelle de la France ne nous offre pas encore un terrain assez solide pour promettre quelque sécurité pour les négociations, tout en prenant soin d’exprimer nettement l’empressement avec lequel nous embrasserons toute ouverture pour la paix générale lorsque cette sécurité nous paraîtra possible. Je crois que cela peut être exprimé de manière à faire entendre au peuple français que le plus court chemin pour arriver à la paix serait d’effectuer la restauration de la royauté, et par là d’accroître les chances de cette issue, la plus désirable que puisse avoir la guerre (31 décembre 1799). »

Ces derniers mots nous donnent le secret de la grosse et mémorable méprise que contenait, quelques jours après, sa dépêche écrite en réponse à la lettre du Premier Consul. On est surpris que le chef, si éminent à tant d’égards, d’un peuple chez lequel le sentiment national était si fier et si susceptible, n’ait pas compris quelle faute irréparable il allait commettre, quel précieux service il allait rendre à son adversaire et quel coup funeste il allait porter à la cause qu’il prétendait défendre, en paraissant faire du rétablissement d’une dynastie proscrite une condition presque indispensable de la paix. Cette dépêche n’était pas adressée au Premier Consul, mais à M. de Talleyrand, et elle était signée du secrétaire d’État aux affaires étrangères, lord Grenville. Le ministre exposait d’abord que S. M. britannique ne voyait aucune raison de se départir des formes anciennement établies pour les transactions diplomatiques.

Entrant ensuite dans la discussion des faits et laissant de côté les considérations de philantropie développées dans le manifeste consulaire, il s’efforçait d’établir que l’Angleterre avait toujours désiré la paix et la désirait encore, mais qu’il ne dépendait pas d’elle de la conclure tant que les causes de la guerre continueraient à subsister. Ces causes étaient uniquement, disait-il, dans ce système d’envahissement et de propagande qui avait conduit nos armées en Hollande, en Italie, en Suisse, en Égypte, sans aucune provocation de la part de ces peuples. Tant que ce système ne serait pas abandonné, il n’y aurait pas de paix possible , et pour prouver qu’on y renonçait il ne suffisait pas de vaines protestations, comme le Directoire en avait si souvent écrit; il fallait des gages sérieux et basés sur des faits. Le meilleur de ces gages serait la restauration de l’ancienne dynastie; mais S. M. n’entendait nullement prescrire aux Français la forme de leur gouvernement, elle demandait seulement que leur situation intérieure lui offrît une sécurité suffisante pour traiter.

Quelques-unes de ces récriminations étaient fondées, particulièrement celles qui exprimaient la défiance que devait inspirer l’homme dont l’influence avait fait substituer le système des conquêtes aux guerres toutes défensives des premières années de la révolution française; les autres étaient souverainement injustes et impolitiques, soit qu’elles tendissent à s’immiscer dans nos affaires intérieures, soit qu’elles ne tinssent aucun compjte de la part que l’Angleterre avait eue, par ses provocations et ses intrigues, dans cette déplorable déviation de nos guerres de liberté et

dans l’exaspération de l’esprit révolutionnaire. La note de lord Gren ville vint à point pour servir les plans de Bonaparte, en blessant profondément l’orgueil national. Il n était pas homme à ne pas profiter d’une telle faute, et il voulut en tirer tout le parti possible en insistant de nouveau sur sa proposition, de façon à donner un plus grand relief encore à ses intentions pacifiques et à la mauvaise volonté de ses adversaires.

Un second manifeste, signé cette fois par Talleyrand, répondit point par point aux allégations de ia note anglaise. Il rejeta hardiment sur la politique de Pitt non-seulement la responsabilité dû commencement de la guerre, mais les développements ultérieurs qu’elle avait pris. Quant à l’insinuation relative au rétablissement de la maison de Bourbon, il la repoussa, en rappelant à la dynastie de Hanovre ses propres origines : elle aussi avait été un pouvoir élu dans la personne de son fondateur. D’ailleurs, elle avait déjà négocié antérieurement avec le gouvernement issu de la révolution ; elle n’avait donc aucun motif sérieux de repousser des ouvertures inspirées par le désir de mettre fin à tant de calamités. Cette justification, écrite à l’adresse du public plutôt que du cabinet britannique, n’obtint de la part de celui-ci qu’une déclaration confirmative de ses premières objections; et ce débat diplomatique, auquel on donna à dessein une immense publicité, fut clos à l’avantage de celui qui l’avait soulevé, bien qu’il eût pu, conduit plus habilement par les ministres anglais, devenir pour lui un grave sujet de déception.

Au reste, le cabinet britannique prit sa revanche

dans la discussion qu’il provoqua lui-même au Parlement, à l’occasion de l’Adresse, sur la question de la paix ou de la guerre, et ce ne fut pas pour l’Europe un spectacle sans enseignement que de voir cette question soumise en Angleterre au suffrage de deux assemblées libres, tandis que dans ce pays qui s’intitulait encore la République française on la voyait tranchée souverainement par la volonté d’un seul homme. L’opposition, conduite à la Chambre des lords par le duc de Bedford et lord Grey, aux Communes par Fox, Erskine, Tierney et Whitbread, profita habilement de la faute que les ministres avaient commise en épousant les intérêts de la maison de Bourbon, mais son succès fut loin de répondre aux espérances deTalleyrand. Elle fut moins heureuse encore en reprochant au cabinet la défiance dont ses dépêches témoignaient en* vers le général Bonaparte ; car loin de chercher à repousser ce reproche, les orateurs ministériels s’attachèrent principalement à démontrer combien cette défiance était justifiée et firent porter tout le débat sur ce point unique. Lord Grenville, qui défendit le ministère à la Chambre des lords, rappela d’abord les principaux actes de la politique extérieure du Directoire, son mépris pour le droit des gens et pour les droits individuels, ses déprédations, ses violations des traités qu’il avait lui- même signés, ses agressions en pleine paix contre les États faibles. Et lord Grey s’étant écrié que c’étaient là les torts du Directoire et non ceux de Bonaparte : « Quoi! dit-il, Bonaparte n’a donc rien de commun avec le gouvernement qui l’a précédé? Mais à qui sont dus la plupart des actes que je vous ai signalés, sinon à Bonaparte? Qui a fait un traité de paix

avec la Sardaigne et Fa violé ensuite? Bonaparte. Qui a conclu, puis rompu un traité avec le grand-duc de Toscane? Bonaparte. Qui a fait, puis annulé des armistices avec Modène et les autres petits États de Fltalie? Bonaparte. Qui a rançonné le grand-duc de Parme malgré sa neutralité? Bonaparte. Si Venise a été entraînée à la guerre, qui Fy a entraînée si ce n'est Bonaparte? Qui, après avoir fait la paix avec Venise et lui avoir donné une constitution. Fa livrée pieds et poings liés à l’Autriche? Bonaparte. Si Gênes a été soumise et humiliée, c'est encore aux volontés de Bonaparte, qu’ont été sacrifiées les richesses et l’indépendance de cette République. Si la Suisse a été entraînée par des offres menteuses de paix et d'alliance à abandonner ses droits et ses libertés, c'est encore par Bonaparte qu’elle en a été déjiouillée! »

A cette sanglante invective il y avait peu de chose à répondre, caria participation de Bonaparte à tous ces actes était incontestable, et dans ces actes se trouvaient déjà en germe tous les griefs qui devaient un jour le faire mettre hors la loi, comme, « l'ennemi de l’Europe.» L’ardente philippique de Grenville entraîna l’assemblée à l’immense majorité de 92 voix contre 6 en dépit des protestations du duc de Bedford, et de lord Holland qui excita le rire de la Chambre en se portant garant de la sincérité de Bonaparte. Aux Communes, où l’opposition était beaucoup plus puissante, la victoire fut plus disputée, mais, par une pente presque invincible et malgré les efforts des adversaires dePitt, le débat fut amené de nouveau sur le même terrain, à savoir : si le degré de confiance qu'on pouvait accorder à Bonaparte était suffisant pour traiter avec lui

Dundas prit le premier la parole au nom du cabinet et demanda si l’on pouvait se fier à l’homme qui s’était non -seulement fait un jeu de la foi des traités, mais qu’on avait vu en Égypte renier jusqu’à son Dieu lorsqu’il l’avait jugé utile à ses desseins. Il rappela que tous ceux qui avaient traité avec lui avaient été trompés par lui : Gênes, Venise, la Cisalpine, la Toscane, le Turquie; autant de traités autant de trahisons! En négociant avec le gouvernement précédent, on négociait jusqu’à un certain point avec la nation française; aujourd’hui c’était avec Bonaparte seul, car Bonaparte était tout en France. Accepter ses ouvertures c’était le reconnaître, le consolider, se faire l’instrument de sa force. Ce n’était pas à un ministère anglais qu’il convenait d’accepter et de remplir un tel rôle ! 1 Whitbread s’efforça en vain de porter la discussion sur un autre sujet en abandonnant à ses adversaires la personne de Bonaparte et en avouant tout ce que son usurpation avait de criminel. Il fît observer, non sans raison, qu’adopter un tel motif de ne pas traiter, c’était se condamner à ne traiter jamais tant que Bonaparte serait maintenu au pouvoir, engagement fort téméraire. Il rappela fort justement que si la révolution française avait commis de grands excès, c'est qu’elle y avait été provoquée par la folie, les excitations et les crimes des autres puissances, et la politique anglaise était tenue plus que personne d’en prendre sa part de responsabilité.

Le jeune Ganning, alors- à ses débuts, lui répondit en s’attachant à démontrer l'impossibilité du main-

I Annual Registcr : ami. 1su;j.

tien d'un tel pouvoir : les Français ne pouvaient préférer longtemps les formes dures et repoussantes du régime militaire aux formes aimables et douces de leur ancienne monarchie; il ne pouvaient accepter longtemps la tyrannie de « ce nouvel usurpateur qui , pareil au spectre , porte sur sa tête quelque chose qui ressemble à une couronne. » Son élévation même prouvait une tendance au rétablissement de l’ancienne monarchie. Erskine reprit avec une admirable éloquence le thème

développé par Whitbread :« Au nom de Dieu, dit-il en s'emparant d’un mot célèbre queBurke avait appliqué au gouvernement américain , au nom de Dieu, ne faisons pas attention au caractère et aux promesses du gouvernement français, mais occupons-nous de ce que nous pouvons faire avec lui. » A quoi donc avaient servi huit années d’injures et d’invectives? avaientelles diminué les maux produits par la révolution? Non, elles les avaient empirés. Après avoir annoncé l’humiliation inévitable à laquelle devait conduire cette aveugle obstination, il ht ressortir vivement le service qu’on avait rendu à Bonaparte en allumant l'indignation du peuple français par cette maladroite apologie de la cause des Bourbons ; argumentation que Tierney appuya en s’écriant : « Que diriez-vous si le général Bonaparte, victorieux, déclarait qu’il ne veut traiter qu’avec les Stuarts? » Ces objections, justes et politiques pour la plupart, firent impression sur l’assemblée, mais elles furent emportées par l’impétueux appel que Pitt adressa aux passions nationales.

Ce discours de Pitt fut comme le programme du long duel qui allait s’ouvrir entre l’Angleterre et Napoléon. S’élevant par une étonnante puissance d’inîuition au-

dessus des considérations purement politiques, et devinant avec la perspicacité de la haine, au moyen des données que lui fournissait le passé, le rôle que Bonaparte devait bientôt remplir, il peignit l’Angleterre comme le seul refuge contre les calamités qui allaient inonder l’Europe, et comme l’écueil contre lequel se briserait un jour cette fortune menaçante. L’Angleterre seule était restée inaccessible aux envahissements de la révolution française. Il fallait lui conserver ce privilège, il fallait sauver l’instrument qui devait servir plus tard à la libération du monde. Il valait mieux continuer la guerre que de traiter avec un homme sans foi. Pacem nolo quia infida , disait-il en empruntant un mot de Cicéron. Il avait, à la vérité, consenti à négocier avec la République lors des conférences de Lille; mais qui avait fait échouer ces négociations? le succès du 18 fructidor; et qui avait fait fructidor ? le général Bonaparte. C’était grâce à lui qu’avait été réalisé ce premier essai de despotisme, qui ne le cédait qu’à celui de brumaire. Arrivant alors aureproche qu’on lui adressait d’avoir encouragé les prétentions de l’ancienne dynastie, il montra combien l’Angleterre et l’Europe avaient intérêt à lavoir rétablie, et quelle sécurité il en résulterait pour les relations internationales. Dans l’état de misère et d’épuisement où se trouvait la France, le pouvoir n’y pouvait vivre et durer que par le système du vol, des confiscations et de la conquête. Mais combien les choses seraient différentes si l’héritier des Bourbons était remis sur le trône! Loin de songer à troubler ses voisins il aurait assez d’occupation à tâcher de guérir les blessures et de réparer les pertes causées par dix années de con-

vulsions civiles, de relever le commerce et l’industrie, de faire rev.‘ re les manufactures. Quelles que fussent les vues du nonarque restauré, il s’écoulerait probablement un long espace de temps avant qu’il possédât un pouvoir de nature à le rendre redoutable pour l’Europe.

Le sens général des luttes qui allaient suivre et de l’époque qui leur succéda était ainsi pressenti avec une remarquable justesse, mais aussi avec d’inévitables méprises de détail par l’homme dont la vie devait s’y consumer jusqu’à la dernière heure. Il ne se trompait pas en identifiant à Bonaparte le caractère envahissant qu’avait pris la révolution française dans sa politique extérieure des dernières années, mais il avait le tort d’oublier qu’elle avait eu aussi d’autres passions et d’autres principes, et, en négligeant cette distinction, il la mettait en quelque sorte dans la nécessité de faire cause commune avec son chef; en dénonçant la solidarité, il contribuait à la créer; de même qu’en affirmant avec tant de violence l’antagonisme de son pays avec Bonaparte, il fortifiait cet antagonisme, lui donnait de nouvelles raisons d’être. Enfin, erreur plus grave que toutes les autres, il supposait la France épuisée, hors d’état de soutenir une longue lutte, mal disposée en faveur du nouveau despotisme. Or, c’était là la plus fausse des hypothèses, et par cela seul que sa politique prenait le caractère d’une intimation signifiée à la France au nom d’une rivale détestée, il décuplait les forces de- l’ennemi dont il considérait la ruine comme imminente. Il n’en reste pas moins vrai que le principal obstacle au succès de cette négociation fut la défiance qu’ins-

piraient le caractère et le passé de Bonaparte : si ce ne fut pas là le motif déterminant de Pitt, ce fut incontestablement celui qui lui servit à entraîner l’opinion publique. Toutes les discussions du Parlement portèrent sur ce point unique; circonstance que le Moniteur dissimula de son mieux par une cynique altération des discours ministériels. En revanche on y lut une prétendue lettre du cardinal d’York à Georges III pour lui redemander son royaume , et des félicitations ironiques adressées par Louis XVIII au même souverain 1.

Mieux conseillée par sa propre expérience et plus exposée aux coups de son adversaire, malgré ses récents succès en Italie, l’Autriche répondit avec plus de modération aux ouvertures du Premier Consul, mais elle n’en repoussa pas moins avec une invincible obstination une pacification offerte sur les bases du traité de Campo-Formio. Elle occupait maintenant non-seulement la Lombardie, mais encore le Piémont et les États du pape; elle ne se montrait nullement pressée de rendre ces Etats à leurs anciens souverains ; elle s’était vite habituée à en disposer comme de sa propriété, et ne pouvait se résoudre à les abandonner sans combat. Bonaparte ayant , insisté sur sa proposition et lui ayant offert de grands avantages en Italie, le cabinet autrichien répondit qu’il ne pouvait traiter sans ses alliés; il révélait par là les subsides qu’il recevait de l’Angleterre.

Tout espoir de paix se trouva donc également perdu de ce côté. Il ne restait d’autre ressource que de ga-

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