Mémoires de Rœderer
perfidie de ses ennemis; il avait pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions, appelant sur sa tête la vengeance des patriotes et les malédictions de la postérité s’il venait jamais à justifier l’injure d’une telle comparaison : « On m’abreuve de calomnies, s’était-il écrié, pour prix de mes intentions si pures, si désintéressées I On parle d'un César , d’un Cromwell , on ose m* attribuer le projet d’un gouvernement militaire l » Aujourd’hui qu’il pouvait enfin jeter le masque, il se glorifiait de l’intention qu’il avait repoussée comme un outrage. Il ne se bornerait pas à égaler ses deux modèles, il les surpasserait en donnant à son œuvre une solidité qu’ils n’avaient pas su donner à la leur. Ce complément indispensable qu’ils avaient été impuissants à réaliser et que lui-même devait assurer aux institutions françaises, c’était l'hérédité. Toute la pensée de ce factum de quelques pages était dans ce mot, et ce fut aussi le seul qu’on y lut. Les développements accessoires n’étaient pas moins caractéristiques. La comparaison avec Cromwell ne pouvait, selon Fontanes, contenter que les esprits superficiels. Au fond, Cromwell n’était qu’un scélérat digne tout au plus de « servir de modèle au farouche Robespierre et au vil d’Orléans ». On avait aussi parlé de Monk; mais « croyait-on qu'un bâton de maréchal, ou l’épée de connétable, suffît à l’homme devant lequel l’univers s’était tu? » Bonaparte n’avait que deux pairs, Alexandre et César ; encore César avait-il été trop souvent un chef de démagogues . « Heureuse la république, ajoutaitil, si Bonaparte était immortel !... mais où sont ses héritiers?... où est-il le successeur de Périclès?... Français, à chaque instant vous nouvez retomber sous la
domination des assemblées, sons le joug des S..., ou celui des Bourbons... Vous dormez sur un abîme, et votre sommeil est tranquille, insensés! »
Gette révélation si imprévue et si nette, causa un profond désappointement. Le bon public en était encore au héros de modestie et de simplicité que les adulations officielles avaient tant célébré au retour de Marengo. On s’étonna, on s’irrita de cette avidité insatiable chez un homme gorgé d’honneurs et de pouvoir.
Était-ce bien lui qui , moins d’un an auparavant, ne demandait que trois mois de dictature pour sauver la République? Aujourd’hui l’autorité d’un César ne lui semblait plus rien si elle n’était couronnée par l’hérédité ! Que lui faudrait-il donc plus tard, et comment rassasier jamais une telle ambition? Les royalistes qui avaient bien voulu l’aider à la reconstruction d’une monarchie», mais à la condition que la place du monarque restât vacante et réservée, s’agitaient dans leurs conciliabules. Les républicains laissaient éclater plus librement leur colère et leur indignation; puisqu’on osait parler de César, ils oseraient eux aussi parler de Brutus. Cependant tout s’exhalait encore en paroles, et la conspiration de Ceracchi, Arena, et Topino Lebrun, qui est contemporaine du factum de Fontanes (fin d’oct. 1800) est une sorte de complot de collège, un projet de tragédie enfanté par des imaginations déclamatoires : malgré toutes les excitations de la police personnelle du Premier Consul, elle n’eût pas même un commencement d’exécution.
Il n’était pas jusqu’aux modérés qui, en dépit de leur habitude de tout approuver, ne jugeassent la pu-
biication inopportune et prématurée. Des préfets qui n’étaient pas dans le secret, la dénonçaient comme factieuse. L’effet étant ainsi manqué, on résolut de la désavouer. Bonaparte interpella violemment Fouché et l’accabla de reproches au sujet de la malencontreuse brochure. Fouché qui connaissait la part que le Premier Consul avait eue dans la publication de Fontanes, et qui avait vu, assure-t-on, le manuscrit corrigé de sa main, accepta son rôle dans cette scène de haute comédie; il reçut l’orage avec un parfait sang-froid et se borna à rejeter sur Lucien la responsabilité de l’événement. « Cetimbécile-là, s’écria Bonaparte, ne sait qu’imaginer pour me compromettre ! » Ce fut là toute l’oraison funèbre de Lucien. Comme il ne pouvait accuser son propre frère, et comme il fallait bien que quelqu’un fût coupable, Lucien fut sacrifié et quitta le Ministère de l’intérieur pour l’ambassade d’Espagne. « Lucien, écrivait Rœderer dans son journal, affirme qu’il emporte avec lui l’original du pamphlet avec quatre corrections de la main du Premier Cousul/ et je le crois. * Ce témoignage est confirmé par Stanislas Girardin et par tous les mémoires du temps. Lucien partit pour Madrid après avoir eu avec son frère une explication des plus violentes. C’est ainsi que cet ambitieux fourvoyé préluda à ce singulier rôle d’opposition auquel il dut plus tard une popularité qui prouve seulement combien l’opinion avait besoin de voir traduire ses mécontentements, et combien elle était embarrassée dans le choix de ses héros. Personne ne fut plus impitoyable envers la presse que Lucien pendant son court ministère, et personne ne profita avec plus de cynisme
des facilités que sa position lui donnait pour accroître sa fortune personnelle.
Un des traits les plus curieuxdela brochure de Fontanes était la singulière abréviation relative au « joug des S... * Cette initiale désignait Sieyès , mais dans la seconde édition, on l’interpréta par le mot soldats . Depuis qu’il- pensait à se faire décerner l’hérédité, le Premier Consul ne perdait pas une occasion de déclamer contre l’esprit militaire. C’était devenu un de ses thèmes favoris. Chose digne de remarque, Bonaparte qui s’était élevé par le militarisme, n’eut rien de plus pressé que de désavouer une origine dont il sentait toute l'insuffisance pour fonder un établissement durable. Aussi, bien qu’il ne dépendît pas de lui de changer ses instincts, et qu’il fut le militarisme fait homme, ne cessait -il de répéter en toute occasion que sa magistrature était toute civile et devait toujours rester telle. Comme il ne craignait de compétiteurs sérieux que dans l’armée, Moreau , Carnot, Bernadotte, et comme aucun homme n’avait acquis assez de gloire dans les carrières civiles pour lui porter ombrage, on l’entendait souvent s’écrier : « Que ce serait un grand malheur pour la France, si on lui donnait jamais un militaire pour successeur 1» Cette critique d’un esprit dont il était la créature et la personnification, aurait pu faire illusion dans une autre bouche que la sienne; mais on n’y vit que son ingratitude envers un instrument dont il croyait n’avoir plus besoin, et son désir de donner à son autorité une base plus large, un caractère moins viager. Quoi qu’il en soit, cette élite de l’armée qui s’intéressait encore à la chose publique,
ressentit vivement l’injure. Moreau, qui se trouvait
210 HISTOIR.E DE NAPOLÉON 1er.
alors de passage à Paris, ne craignit pas de s’en plaindre au Premier Consul, au nom de ses camarades, non comme on Ta dit sottement dans le but de perdre l’auteur de la brochure; mais parce qu’il savait qu’elle avait été inspirée par le chef même du gouvernement, et ses représentations à ce sujet ne furent pas étrangères au renvoi de Lucien.
Malgré le mauvais effet produit par la brochure de Fontanes, cet essai pour sonder les dispositions du public ne fut pas sans résultat : l’éveil était désormais donné à cette multitude complaisante et empressée dont la principale occupation consiste à tâcher de deviner les désirs du maître afin de les prévenir. On était sûr que lorsque la tentative serait renouvelée on trouverait là un nombreux parti pour l’appuyer. Mais pour qu’elle fût menée à bonne fin, pour que toutes ces semences préparées avec tant de soin pussent croître et se développer, il fallait d’abord que la France fût amenée à un état de prospérité qui justifiât une si haute récompense, il fallait qu’elle eût la paix avec l’Europe. De là l’ardeur inaccoutumée avec laquelle le Premier Consul depuis son retour de Marengo poursuivait la conclusion d’un arrangement définitif avec l’Autriche et les principales puissances du continent.
L’Autriche était beaucoup moins pressée de traiter qu’on ne l’avait imaginé. Sa situation militaire n’était en effet nullement désespérée, puisque Marengo n’avait fait après tout que replacer son armée sur cette ligne de l’Adige qu’elle avait si longtemps défendue contre nous. C’est alors que se déroulèrent les conséquences de la faute que Bonaparte avait commise en s’obsti-
nant à porter l'effort principal de la campagne en Italie au lieu de le diriger en Allemagne. La défaite de Marengo, tout en décourageant la Cour de Vienne, l’avait si peu réduite et abattue, que le lendemain même du jour où la nouvelle lui parvint, c’est-à-dire le 20 juin, elle se hâta de conclure avec l’Angleterre un traité de subsides par lequel elle s’engageait à ne pas accepter de paix séparée avec la France jusqu’au mois de février 1801. Cette transaction n’eût jamais pu être même proposée si une armée française avait remporté une victoire au cœur de l’Allemagne. Au reste Holienlinden allait avant peu donner à cette démonstration une évidence irrésistible.
La Cour d’Autriche étant ainsi liée à l’Angleterre, et connaissant la ferme détermination du cabinet anglais de ne pas traiter en raison de l’importance capitale qu’il attachait à l'évacuation de l’Egypte, s’appliqua uniquement à gagner du temps. Le désir que nous avions de la paix lui rendait cette tâche facile. Le général comte de Saint- Julien vint à Paris avec une lettre écrite par l’Empereur en réponse à celle du Premier Consul. Bonaparte affirme dans ses mémoires que l’Empereur lui disait dans cette lettre : « Vous ajouterez foi à tout ce que le comte cle Saint-Julien vous dira de ma ‘part et je ratifierai tout ce qu’il fera. » Il ne faut voir là qu’une des nombreuses inventions de ce roman de fausse grandeur qui a si longtemps trompé l’histoire. Non - seulement cette lettre ne contenait rien de semblable, mais elle ne donnait au comte de Saint-Julien pas même l’apparence d’un pouvoir ou d’un caractère officiel. Elle l’autorisait uniquement à Drendre connaissance des bases que la France propo-
-ey
JL
sait pour la paix, en faisant observer combien il était essentiel de savoir à quoi s’en tenir sur ce point «. avant d’en venir à des négociations publiques et d’apparat propres à livrer prématurément tant de peuples à des espérances peut-être illusoires. » Ni dans cette lettre, ni dans celle de M. de Thugut qui la suivit de près, il ne se trouvait un mot qui pût justifier l’interprétation qu’on s’efforça de lui donner après coup 4.
La mission de M. de Saint-Julien était donc toute de temporisation, mais le négociateur, étranger aux usages diplomatiques, et de composition d’autant plus facile que selon toute apparence il était de bonne foi, se laissa entraîner par M. de Talleyrand à rédiger et à signer des articles préliminaires. Il s’ensuivit une double mystification, l’une pour l’Empereur qui n’avait envoyé à Paris qu’un homme sans pouvoirs, et qui se trouva pourtant compromis sans avoir gagné beaucoup de temps, l’autre pour le Premier Consul, qui espérant qu’on n’oserait pas revenir en arrière et dupe de sa propre avidité, s’était hâté de profiter de l’inexpérience sinon réelle, du moins très-bien jouée du négociateur pour enchaîner la Cour de Tienne.
M. de Saint-Julien fut désavoué avec éclat sans toutefois que ce désaveu amenât la reprise immédiate des hostilités. En attendant que les négociations avec l’Autriche fussent entamées avec un plénipotentiaire plus autorisé, divers succès diplomatiques, les uns honorables pour la France, les autres peu dignes, malgré l’habileté que le Premier .Consul y avait
1. On en trouve le texte dans Y Histoire des négociations relatives au traité de Lunéville, par M. Du Casse.
dépensée, de la politique d'un grand pays, vinrent consoler le cabinet français de sa déconvenue. Les États - Unis , depuis longtemps en état de guerre presque déclarée avec la France, parce qu'ils avaient abandonné le droit des Neutres afin d’échapper aux vexations de l’Angleterre contre leur commerce, se repentirent d’avoir déserté cette cause en présence des violences de la marine anglaise contre les pavillons neutres. Notre diplomatie mit à profit ce bon mouvement; et le traité de Morfontaine scella la réconciliation des deux peuples.
Les principes de la neutralité maritime tels qu’ils étaient formulés, surtout depuis 1780, n’étaient pas autre chose que la garantie du faible contre le fort. Ils établissaient que les vaisseaux neutres peuvent transporter la marchandise même ennemie à l’exception de la contrebande de guerre; que le droit de visite ne doit s’exercer qu’à l’égard des vaisseaux non convoyés; que le blocus doit être réel pour que l’accès d’un port puisse être interdit. Ces principes avaient été reconnus par la plupart des puissances de l’Europe, même par la Russie; quant à la France,, elle avait si souvent combattu pour eux qu’ils constituaient en quelque sorte une cause éminemment française. L’Angleterre seule, emportée par la jaassion et la logique de la guerre, s’était obstinée à les méconnaître sous préteite qu’un tel droit l’eût privée de tout moyen de coercition contre ses ennemis. Sous l’empire de cet entraînement elle avait commis de tels excès contre le commerce des Neutres qu’elle avait indisposé au plus haut point la plupart des nations maritimes du continent. Bonaparte n’avait garde de négliger de pareils
mécontentements. Il saisit avec empressement cette occasion de se faire l'avocat du faible contre le puissant. Qu’il y eût là de sa part un hommage rendu aux principes, c'est ce qu’il est sans doute impossible d’admettre quand on se rappelle les abus mille fois plus criants du blocus continental et tant d’autres entreprises iniques, mais on doit reconnaître qu’en cette circonstance il servit par intérêt une politique de justice. Quand un gouvernement tient une conduite équitable, généreuse et modérée, c’est être trop exigeant que de rechercher les motifs qui le dirigent pour lui en faire un blâme. Bonaparte était ici le défenseur du droit public européen, il représentait dignement la France. Il vit d’un coup d’œil le parti qu’il pouvait tirer contre l’Angleterre de tant de griefs accumulés, et non content de donner par le traité de Morfontaine avec les États-Unis une solennelle consécration aux principes qu’elle contestait, il s’occupa dès lors de ressusciter contre elle l’ancienne ligue des Neutres.
A la tête de cette confédération maritime dans laquelle le Danemark, la Suède, l’Espagne et même la Crusse brûlaient d’entrer pour se venger des avanies du droit de visite, il imagina de placer Paul Ier qui, non moins mécontent de l’Angleterre que de l’Autriche, était acquis d’avance à cette cause et s’en considérait comme le patron naturel. Mais cet objet encore éloigné n’était rien auprès de celui beaucoup plus grave et plus immédiat auquel visait le Premier Consul depuis son élévation au Consulat, c’est-à-dire d’une alliance intime avec la Russie. Ici les objections se présentaient en foule. La passion . dominante du
despote fantasque et brutal qui gouvernait ce pays était la haine de la Révolution française, et le grand but de sa politique était la reconstitution de l'Europe monarchique et féodale d'avant 1789. Ses ressentiments contre F Autriche venaient surtout de ce que cette puissance avait trahi selon lui la came de cette restau» ration générale de l’ancien régime : il ne lui pardonnait pas de n’avoir rétabli ni le roi de Piémont, ni le duc de Modène, ni l’aristocratie de Venise. La grande maîtrise de Malte qu’il s’était fait gloire d’accepter après la dispersion de l’Ordre, était elle- même à ses yeux une sorte de symbole de cette réhabilitation des vieilles institutions. Cette idée fixe qu’il poussait jusqu’à imposer à ses sujets dans toute l’étendue de l’empire le costume et les modes qui étaient en usage avant la Révolution, formait tout son système de politique extérieure. Dans tout le reste ce redoutable maniaque portait la mobilité d’une femme et les fantaisies féroces d’un roi d’Asie. Paul Ier était en un mot, un de ces êtres bizarres et incomplets que la folie de la toute-puissance peut seule enfanter. Son engouement déjà bien connu pour Ronaparte n’avait rien de contradictoire avec sa chimère favorite. Ce qu’il aimait en lui, c’était l’homme du 18 brumaire, l’ennemi de la Révolution, le destructeur de la République. Son instinct de despote plus jDénétrant que tant d’esjmits éclairés lui avait fait deviner dans Eonaparte le futur tyran, le fondateur désigné du czarisme occidental.
Tel était l’étrange allié que le Premier Consul avait résolu de donner à la France et qu’il s’attachait à conquérir. C’était au peuple qui avait fait la
Révolution qu’on osait proposer le problème de contenter et de soutenir un souverain alors sur le point de rompre avec l’Autriche parce que cette puissance n’était pas selon lui assez contre-révolutionnaire. C’était à nous de mériter une amitié qui avait lassé jusqu’à des complices si intéressés à la ménager, et qui, autrefois enviée, n’était plus aujourd’hui qu’un objet de risée et de dédain. Cependant la tache de notre diplomatie ne fut au début de ces relations ni très-difncile ni surtout très-élevée; elle ne consista guère qu’à flatter les manies d’un fou. Bonaparte, tout entier au plaisir de créer un ennemi à l’Autriche, réussit à peu de frais à charmer le Czar. Il lui envoya l’épée donnée par Léon X à Lisle Adam, le grand maître de l’ordre de Malte; il lui offrit de remettre en ses mains l’île elle-même, assiégée depuis deux ans par les Anglais et alors sur le point de tomber en leur pouvoir ; enfin il lui renvoya sans rançon sept à huit mille prisonniers russes, après les avoir fait soigneusement équiper et habiller, mais aussi après s’être assuré que ni l’Angleterre ni l’Autriche ne consentaient à les échanger contre un pareil nombre de prisonniers français. Paul se montra touché à sa manière de ces procédés si gracieux ; il consentit au rétablissement des communications directes entre la France et la Russie, qui depuis longtemps ne communiquaient entre elles que par l’entremise de la Prusse; mais ses relations avec Bonaparte n’eurenl en rien le caractère admiratif et sentimental qu’on leur a attribué sur la foi des mémoires de Napoléon. Son premier acte en retour de tant d avances et de caresses fut d’envoyer à Paris M. de Serguisef, avec une note du comte Rostopchine rédigée sur un
ton tellement autocratique que l’on a peine à concevoir que Bonaparte ait pu l’endurer, quelque avide qu’il fût de gagner les bonnes grâces de Paul Ier, ou du moins qu’il n’ait pas reculé devant les exigences qu’elle présageait pour l’avenir. On le traitait à peu près comme le gouverneur de quelque province éloignée de l’empire russe. Cette circonstance a été dénaturée dans les mémoires de Napoléon avec un cynisme à peine croyable : « Paul, dit-il, expédia au Premier Consul un courrier avec une lettre où il disait : « Citoyen Premier Consulte ne vous écris point pour entrer en discussion sur les droits de C homme ou du citoyen; chaque pays se gouverne comme il V entend. Partout où je vois à la tête d'un pays un homme qui sait gouverner et se battre , mon cœur se porte vers lui. » On s’est rarement moqué à ce point de la vraisemblance historique et de la crédulité des lecteurs. Il est inutile de dire que la note du comte Piostopchine, que n’accompagnait aucune lettre, n’a rien de commun avec cette flatteuse composition. Elle est sèche et impérieuse jusqu’à l’insolence.
Ce que le comte signifiait au gouvernement consulaire dans cette espèce d’ukase (en date du 26 septembre 1800), c’était non pas les désirs, mais les volontés de « l’empereur, son maître, » et les conditions sans lesquelles la bonne harmonie ne pouvait être rétablie . Ces conditions étaient la restitution de Malte, le rétablissement du roi de Sardaigne, la garantie de l’intégrité des états des rois de Naples, de Bavière, de l’électeur de Wurtemberg. Le Premier Consul ne fit aucune difficulté de promettre à cet égard tout ce qu’on voulut , mais avec l’arrière-pensée nécessaire d’éluder tôt ou tard sa promesse, au moins en ce qui concernait le Piémont.
218 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
Il voulait, pour le moment, satisfaire à tout prix son impérieux allié, mais cette entente cordiale, dont il faisait si grand bruit, ne reposait au fond que sur un mensonge; et plus sa complaisance actuelle était illimitée, plus l’irritation du czar serait violente le jour où il s’apercevrait qu’on l’avait pris pour dupe. Cette manœuvre diplomatique tant vantée était donc, au fond, un coup très-risqué et n’avait que la valeur d’un expédient tout provisoire. En échange d’un avantage d’un moment elle nous préparait de graves dangers pour l’avenir. L’alliance ne pouvait être durable sans que la France de 1789 se reniât elle-même. Elle n’était fondée, ni sur une communauté de sympathies, ni sur une identité de principes ou d’intérêts , mais sur une surprise, sur le caprice éphémère d’un insensé. Elle était anti-européenne, accouplait la civilisation à la barbarie, en rendant la France solidaire du système monstrueux des czars ; elle sacrifiait la dignité nationale à une convenance personnelle du Premier Consul. Enfin, elle nous rendait complices du partage de la Pologne et nous forçait à trahir la cause des héroïques soldats qui, dès lors, avaient versé pour nous le plus pur de leur sang. On ne pouvait s’unir sérieusement à la Russie sans lui donner des gages contre le peuple qui représentait contre elle la cause de la civilisation occidentale, et Bonaparte se montrait décidé à ne pas reculer devant cette triste conséquence de son chef-d’œuvre diplomatique.
Le 21 décembre 1800, il écrivait à Paul une lettre des plus flatteuses pour le presser de réaliser promptement. « l’union des deux plus puissantes nations du monde. » Il disait fonder cet espoir sur « la gran-
deur et la loyauté de son caractère , * et, quelques jours après le 27 décembre, il écrivait à Fouché poui lui ordonner la saisie et la suppression immédiate de tous les exemplaires de la brochure intitulée : Point de paix solide et durable sans la restauration de la Pologne, par le citoyen polonais Charles Moller. Ainsi, le gouvernement français était, dès le début de cette alliance, amené à se faire Fexécuteur de la haute police russe contre des patriotes proscrits. Cette politique était jugée par un pareil résultat.
Le Premier Consul avait, parmi les souverains de l’Europe, un autre admirateur beaucoup plus sincère et surtout beaucoup plus inoffensif dans la personne du roi d’Espagne, Charles IY, vieil enfant débonnaire, gouverné absolument par le prince de la Paix, l’amant déclaré de la reine, et qui était bien loin de se douter alors de ce que son admiration devait lui coûter un jour. On résolut de profiter de ses dispositions pour remporter une seconde victoire diplomatique. Après avoir gagné le favori par de riches présents, Bonaparte s’efforça d’obtenir de Charles IY une rétrocession de la Louisiane , ancienne colonie française que Louis XV avait abandonnée à l’Espagne. Le but était en lui-même louable et légitime, le premier devoir d’un gouvernement jaloux de la grandeur de la France était de lui rendre des colonies indispensables à la prospérité de son commerce, mais les moyens employés furent moins honorables. Ils consistèrent à offrir la Toscane avec le titre de roi au duc de Parme qui avait épousé une infante d’Epagne. C’était là une transaction d’autant plus injuste que le Premier Consul n’avait encore aucun droit sur le
pays dont il trafiquait avec si peu de scrupule, pas même celui de conquête. Quant au titre de roi, si étrangement créé à cette occasion par le soi-disant premier magistrat d’une république, Bonaparte se réservait de se tirer de l’équivoque par une de ces comédies à double entente dans lesquelles il était toujours sûr de réussir parce qu’il s’adressait à des gens qui ne demandaient qu’à être trompés. Le roi d’Espagne, ravi de cette bonne fortune dont il ne prévoyait pas toutes les conséquences, s’engagea à peser de tout son pouvoir sur le Portugal pour le décider à fermer ses ports aux Anglais.
Les négociations avec l’Autriche n’avaient pas été abandonnées, malgré l’irritation causée au Premier Consul par le désaveu de M. de Saint-Julien, mais la cour de Vienne, obligée enfin de prendre une attitude nette, insistait maintenant pour que les conditions de la paix fussent débattues dansun congrès auquel serait admise l’Angleterre. Ses engagements ne lui permettaient pas, en effet, une autre conduite. Le Premier Consul, qui connaissait aujourd hui l’existence du traité des subsides, consentit à cette admission, malgré ses répugnances, mais à la condition singulière et nouvelle que l’Angleterre lui accorderait un armistice maritime. En dépit de ce que cette proposition avait d’inusité, le cabinet anglais l’eût acceptée si elle n’avait pas couvert un sous-entendu qu’on connaissait fort bien des deux côtés sans avoir besoin d’un débat explicite. Entre l’Angleterre et nous il y avait autre chose que les ressentiments créés par la guerre, autre chose que les insultes quotidiennes des bulletins ou du Moniteur , il y avait l’Égypte. A tous les
HELIOPOLIS.
maux créés par cette fatale expédition venait s’ajouter l’impossibilité de la paix. Il n’y avait pas de trêve possible entre elle et nous, tant que cette menace resterait suspendue sur sa tête, et depuis les événements qui avaient si clairement prouvé l’épuisement de nos forces dans ce pays, elle était moins disposée que jamais à nous y laisser établir. Il est temps de jeter un coup d’œil sur ce s événements.
L’occupation de l’Égypte était restée la chimère favorite de Bonaparte ; elle était son œuvre personnelle; de toutes ses entreprises, elle était celle où il avait mis le plus de lui-même et sur laquelle il avait le plus bâti de ces rêves gigantesques qui étaient à la fois un besoin impérieux de sa nature et l’incurable infirmité de son génie. Plus le temps et la force des choses lui avaient infligé de démentis au sujet de cette entreprise avortée, plus il s’était obstiné à les nier. Son premier soin, en s’emparant du pouvoir, avait été d’expédier promesses sur promesses aux compagnons d’armes qu’il avait abandonnés; mais non- seulement il était hors d’état de réaliser de tels engagements, mais les lettres même dans lesquelles il les prenait n’avaient pu parvenir à leur adresse. Les seules nouvelles que Kléber eût reçues d’Europe, pendant les cinq mois qui suivirent la désertion du général en chef, étaient relatives aux revers que nous avions éprouvés en Italie, en Allemagne et en Hollande avant la bataille de Zurich. L’armée avait fondé un espoir de secours sur la réunion à Toulon des flottes française et espagnole; elle n’avait pas tardé à apprendre que ces flottes avaient repassé le détroit pour rentrer à Brest. Cette retraite en disait assez long sur l’impuissance
de notre marine. Cette impuissance était telle, malgré tout ce que Napoléon a écrit plus tard sur ce que notre marine aurait pu ou dû faire, si Ganteaume avait su ou voulu agir, qu’une expédition organisée à grands frais et dans le plus profond secret sous la haute direction de Salicetti, et ayant pour but de s’emparer de l’ile de Sardaigne, qui était pour ainsi dire à nos portes, échoua honteusement dès les débuts du Consulat. A plus forte raison étions-nous hors d’état d’envoyer des secours, et des secours qui, pour être efficaces, eussent dû être permanents, sur des côtes lointaines que la vigilance britannique avait tant d’intérêt à priver de toute communication avec nos vaisseaux. Au reste, les faits ont ici plus d’éloquence que les misérables arguties à l’aide desquelles le principal auteur des malheurs de l’expédition s’est efforcé d’échapper à la responsabilité de ses fautes en les rejetant sur ceux qui ont cherché à les réparer. Pendant les deux années qui séparent son départ d’Égypte de la capitulation définitive , Bonaparte a été le maître absolu de la France, il a eu toutes nos ressources dans ses mains, à quoi se réduisent les secours qu’il a pu faire parvenir à l’armée d’Égypte après des tentatives multipliées? A un ridicule renfort de quelques centaines d’hommes. Voilà un résultat dont il ne saurait se justifier en accusant Ganteaume, comme autrefois il avait accusé Brueys, car si cet amiral avait tous les torts qu’il lui prête, si injustement d’ailleurs, il n’avait qu’à le remplacer.
Le ferme bon sens de Kléber avait longtemps à l’avance prévu et jugé cet inévitable dénouement. Depuis la destruction de notre marine à Aboukir, il
ne croyait plus à la possibilité de garder l’Égypte; tout ce qui s’était passé depuis lors, la révolte du Caire, ce témoignage si éclatant de la haine farouche .des populations et de l’incompatibilité des deux civilisations, l’échec de l’expédition de Syrie qui nous livrait à des invasions sans cesse renouvelées de la part des Turcs , l’importance croissante que l’Angleterre attachait à la destruction de notre établissement, l’impopularité excessive et bien connue en Égypte d’une expédition qui était devenue en France un texte d’accusations contre le Directoire , parce que l’opinion persistait à la lui attribuer; enfin, l’épuisement continu de nos forces que rien ne venait réparer, tandis que celles de l’ennemi suivaient une progression inverse, tous ces faits l’avaient de plus en plus confirmé dans son opinion. Il n’y avait là ni découragement, ni faiblesse; il y avait la clairvoyance d’une haute raison et d’un jugement droit. L’indignation que causa dans l’armée la désertion de Bonaparte, les inquiétudes patriotiques qu’excita l’annonce des victoires de la coalition, la réapparition de la peste qui nous enlevait déjà plusieurs hommes par semaine , le dégoût que montraient les soldats pour cette terre d’exil, dégoût manifesté par de fréquents suicides et par des révoltes partielles à Rosette, à Alexandrie, à El Arysch, la formation d’une nouvelle armée turque qui montait déjà à soixante mille hommes, massés dans les environs de Jaffa, mais plus que tous ces motifs le désir d’accourir au secours de la république menacée et de conserver à la France en péril les restes de cette armée autrefois si brillante, décidèrent Kléber à reprendre les négociations que Bonaparte avait lui- même commencées
avec le Grand "Vizir au sujet de l’évacuation de l'Égypte.
Telle fut la détermination trop bien motivée qui a valu tant de reproches immérités à cette pure et noble mémoire. On trouve naturel et légitime que Bonaparte, emporté par l’ambition, ait abandonné ses frères d’armes et déserté l’entreprise dont il était le seul véritable auteur, et l’on fait un crime à Kléber d’avoir cédé aux perplexités du patriotisme le plus désintéressé, après cinq mois d’abandon, d’incertitudes et d’épreuves de tout genre; on lui fait un crime d’y avoir cédé, non en abandonnant à son tour ses compagnons, comme il eût pu s’y croire autorisé, mais en s’efforçant de les dérober au sort qui les attendait. Bonaparte, il est vrai, lui avait prescrit de ne traiter que dans le cas où il aurait perdu 1500 hommes de la peste; mais il lui avait aussi promis des secours, et ces secours n’étaient point venus. Et, d’ailleurs, de quel droit lui prescrire une loi qu’il n’avait point respectée lui-même? Kléber n’était plus responsable envers le général Bonaparte, il ne l’était qu’envers la France.
La lettre dans laquelle Kléber exposait les motifs qui l’avaient déterminé était du 10 pluviôse (30 janvier 1800). Elle était encore adressée au Directoire. Il y évaluait son armée à quinze mille combattants disponibles; ce chiffre qui était loin, comme on voit, d’indiquer un total absolu, puisqu’il ne comprenait ni les administrateurs, ni les employés, ni les malades, ni les marins, ni les soldats démontés, ni enfin le nombreux personnel employé à la colonisation, est pourfant celui qui a servi de base aux récriminations en-