‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 63 sur 107 · Bonaparte à Talleyrand, 17 septembre · texte numérisé non relu

Bonaparte à Talleyrand, 17 septembre

‘2. Préliminaires de Londres: article 2.

cune des omissions qu’on y pouvait signaler, il y avait la guerre, et la trêve n’était possible qu’à la condition qu’on s’abstînt rigoureusement de s’expliquer au sujet de ces lacunes.

La France avait alors en Europe, grâce aux victoires de nos armées, une situation sans pareille, et malgré tout ce qui lui manquait au point de vue de sa dignité intérieure, elle eût facilement consolidé cette prépondérance sans rivale si le Premier Consul se fût contenté de l’influence au lieu de vouloir la domination. Est-il vrai que parvenue à cette heure d’éblouissement ce soit un devoir pour l’histoire de se boucher les oreilles et de se mettre un bandeau sur les yeux afin de ne pas prévoir un avenir d’autant plus inévitable qu’on travaillait déjà activement à le préparer? Est-il vrai que pour être juste elle soit obligée de s’en tenir aux brillantes apparences qui trompaient les contemporains1? A quoi bon pourtant connaître la suite et l’enchaînement des faits, si ce n’est pour y saisir les conséquences des faux systèmes? et si l’on consulte la réalité des choses, comment ne pas reconnaître qu’il n’y avait là que des illusions qui pouvaient abuser le vulgaire mais non les esprits attentifs et prévoyants ? La France avait acquis en Europe à la suite de cette longue guerre cer-

1. « Écartons donc des accusations prématurées! ne troublons pas le bonheur présent par une injuste anticipation sur l’avenir. Chaque saison amène ses fruits. Celle où nous aurons à cueillir des fruits amers et sanglants viendra toujours trop tôt. N’en devançons pas l’instant. » (Bignon : Histoire diplomatique.) « Remercions la sagesse de Dieu d'avoir fermé aux hommes le livre du destin!.. Nous qui savons tout aujourd’hui et ce qui se passait alors et ce qui s’est passé depuis, tâchons de nous rendre un moment l’ignorance de ce temps pour en comprendre, pour en partager les vives et profondes émotions. » (Thiers : Histoire du Consulat et de l’Empire .)

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taines possessions que personne n’avait plus ni la volonté ni le pouvoir de lui disputer? c'étaient la Belgique et la Savoie qui s’étaient données librement à elle, c’étaient en outre les provinces rhénanes alors peu attachées à la patrie germanique, et dont la conservation nous avait été en quelque sorte imposée par les attaques toujours renaissantes de la coalition. Dans de telles conditions, avec ce double rempart des Alpes et du B.hin, une politique à la fois forte et modérée nous eût constitué une position inexpugnable. Mais il n’y a que de l’aveuglement à ne pas voir que Bonaparte n’entendait nullement alors se renfermer dans ces limites, les seules qui fussent compatibles avec la paix européenne. Si dans les négociations il avait épousé si chaudement les intérêts de la Hollande, c’est qu’il comptait rester le maître de la république batave et la gouverner par l’entremise de ses commis contre la volonté légalement exprimée de ce pays; s’il s’était réservé le droit d’intervenir dans le règlement des indemnités germaniques, c’est qu’il espérait par là dominer l’Allemagne. Il entretenait sous main, dans le même but, les divisions de la Suisse en feignant de les déplorer. Il voulait garder le Piémont et Gênes. Quant à la Cisalpine il ne consentait pas même à déguiser l’état de dépendance où il voulait la maintenir ; il y prétendait à la souveraineté directe sous le nom de présidence, et ce n’est point anticiper sur le temps que de lui prêter ces divers projets, car ils étaient tous arrêtés dans son esprit et déjà en cours d’exécution. Avec de telles visées, la paix n’était qu’un mot qu'il jetait en pâture à la lassitude des uns et à la crédulité des autres.

Lestraitéscomplémentairesqu’il sehâtait deconclure avec les diverses puissances dès le lendemain de la signature des préliminaires de Londres, pour ajouter à l’effet produit par un si grand résultat, reposaient pour la plupart sur des malentendus du même genre. Les traités avec le Portugal et la Turquie n’étaient guère que la ratification du traité de Badajoz et de la capitulation d’Alexandrie. La nouvelle de ce dernier événement était arrivée à Paris quelques heures après celle de l’heureuse issue des négociations d’Otto; mais on la laissa ignorer au plénipotentiaire turc qui signa les préliminaires avec la conviction qu’on lui faisait un grand sacrifice lorsqu’on se bornait à se soumettre à la force des choses. Quant au traité avec la Bavière, il promettait à ce pays beaucoup plus d’indemnités qu’on ne pouvait lui en donner, et celui avec la Russie (signé le 8 octobre) contenait dans sa partie secrète une clause, relative au Piémont, qui prouvait que de ce côté encore il y avait eu un double parti pris d’ajourner les difficultés plutôt que de les résoudre. La Russie satisfaite du retour de Malte à l’Ordre de Saint- Jean n’avait pourtant renoncé à aucun de ses patronages : elle continuait à protéger Naples, le Wurtemberg el le Piémont. L’article 6 disait « que le Premier Consul et S. M. l’empereur de toutes les Russies s’occuperaient à l’amiable des intérêts de S,\VM. le roi de Sardaigne et y auraient tous les égards' compatibles avec l’état actuel des choses. » Soùs cette Rédaction vague et embarrassée chacune des deux ptfiàsances entendait l’arrangement qui lui convenait le mieux, la Russie, une restauration du roi de Piémont dans ses Etats ou son intronisation dans les provinces qui lui

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seraient offertes en Italie à titre d’indemnité ; la France, la confirmation du statu quo. Ici encore, on le voit, ces stipulations étaient purement suspensives et provisoires, elles ne décidaient ni ne définissaient rien ; elles n’établissaient qu’un désarmement momentané qui n’était fondé que sur une équivoque.

Sous l’éclat inouï de cette courte trêve il y avait donc un avenir gros de menaces et de complications; et ces dangers ne tenaient ni aux arrière-pensées des cabinets étrangers infiniment plus effrayés que désireux de voir renaître la guerre, ni à la turbulence naturelle d’une nation alors rassasiée de gloire et affamée de repos; ils étaient tout entiers dans le caractère d’un seul homme dont le génie merveilleux était dès lors atteint de l’incurable foiie d’ambition qui le perdit plus tard. Il est naturel qu’on hésite à appliquer une telle qualification à un esprit doué de facultés si extraordinaires, cependant, pour qui examine la réalité dans le vif au lieu de s’en tenir à des tableaux de convention, il est difficile d’admettre à cet égard la distinction qu’on a voulu établir entre les temps du Consulat et ceux de l’Empire.

Dès cette époque il est impossible d’assigner une limite quelconque aux desseins et aux désirs de cette âme insatiable, car elle-même se plaît à n’en reconnaître aucune. Toute la puissance que Bonaparte a conquise jusque-là n’est à ses yeux qu’une arme pour en conquérir une plus grande encore, et il se montre moins désireux de la consolider en la conformant aux lois de la nature des choses que de l’accroître au delà de toute mesure au risque de la rendre impossible.

Dans tous les temps, la marque distinctive du véri-

table génie politique a été l'aptitude à fonder une œuvre solide et durable, en raccommodant aux besoins profonds d’un peuple et d’une époque. Les éléments incomparables que Bonaparte possède pour réaliser un tel résultat, il ne s’en sert que pour étonner, éblouir les hommes. 11 cherche à frapper leur imagination, non à satisfaire leur raison ou leurs intérêts. La fortune de son pays n’est qu’un objet secondaire auprès de l’apothéose qu’il rêve pour lui-même. En dehors de cet idéal de glorification toute personnelle il est impossible de lui découvrir un mobile persistant et défini. Il y a dans son esprit une sorte d’impossibilité de s’ar rêter à un but déterminé; il n’a pas plutôt fait un pas en avant qu’il s’élance plus loin, toujours plus loin, sans jamais attendre que le terrain soit affermi sous ses pieds. Une conquête n’est jamais pour lui qu’une pierre d’attente pour une conquête nouvelle. De là le caractère hâtif, fiévreux, improvisé de toutes les créations de sa politique à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur. Tout ce qu’il réalise sous ce rapport, avec l’impatience et la rapidité d’une ambition qui veut dévorer le monde, n’est dans son esprit qu’une transition, un commencement susceptible d’une extension indéfinie. Aussi, tout reste-t-il inachevé, à l’état d’ébauche et de préparation. Jamais il n’agit avec l’idée du définitif, il veut rester jusqu’au bout le maître de tout changer selon l’opportunité, et surtout selon le caprice de ses insatiables convoitises. Il ne vise pas à la durée mais à la quantité, à l’éclat ; la grandeur ne lui suffit pas, il lui faut le démesuré et le gigantesque ; et par delà ce périlleux domaine quelque chose l’attire encore plus, c’est l’inconnu et le merveilleux. Sous l’aiguillon de

HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

cette irrésistible inquiétude il oublie le chemin à parcourir et la fin à atteindre pour le mouvement luimême. Il se préoccupe moins du résultat linal que de l’art qu’il va déployer et de l’effet prodigieux qu’il va produire. Peu lui importe que l’œuvre soit éphémère, pourvu qu’il y trouve plus d’activité, plus de bruit, plus de gloire. La tâche à réaliser et les moyens propres à en assurer le succès ne sont à ses yeux qu’un accessoire auprès des aventures grandioses dont ils lui offrent l’occasion ou le prétexte : vertige d’autant plus redoutable qu’il s’était emparé d’une tête froide et positive, dont les rêves les plus chimériques revêtaient les formes d’une rigueur mathématique , et avaient à leur service un génie militaire sans pareil. Dans les âmes les plus ardentes l’exaltation n’est jamais que passagère; mais le délire raisonné d’un esprit calculateur est sans remède parce qu’il ne tient pas à un sentiment mais à la forme même de l’intelligence.

Les avantages merveilleux que le Premier Consul avait obtenus n’étaient rien auprès de ceux qu’il rêvait, et les préocupations qui assiégeaient son esprit se trahissaient dans ses discours comme dans ses actes. Dans le cours des négociations avec l’Angleterre il avait à plusieurs reprises menacé le cabinet anglais de renouveler la grandeur de Rome : Ce n’était pas là une vaine parole mais l’expression exacte de sa pensée. Son utopie favorite était déjà d’atteindre au dedans comme au dehors à la toute-puissance des Césars. Au dedans, il avait peu de chose à faire pour préparer les esprits à cette transformation ; il n’y avait qu’un mot à changer pour la consommer. Au dehors, il pouvait consi-

dérer la tâche comme fort avancée ; il régnait de fait sur la France, la Belgique, la Haute Italie; il tenait à sa discrétion la Hollande, l'Espagne, le Portugal, la Suisse; il avait la haute main dans les affaires de l'Allemagne; le programme était plus qu’à moitié réalisé et son épée se chargerait du reste.

Au mois de juin 1801 il avait attiré à Paris ce jeune infant de Parme, dont il avait fait le roi d’Éturie. Sous prétexte de fêter son avènement il avaitjoué au protecteur et au suzerain; ainsi que l’a écrit spirituellement une femme de génie : « il s’était essayé sur cet agneau royal à faire attendre un roi dans son antichambre 4; » il s’était complu à livrer un Bourbon à la risée de ses courtisans, au mépris à peine dissimulé de ses aides de camp, disant « qu’il fallait montrer aux jeunes gens comment était fait un roi, qu’il y en avait assez pour dégoûter delà royauté 1 2,» laissant imprimer aux journaux « qu’il avait fait un roi sans avoir voulu l’être. » Ses flatteurs le faisaient ressortir non sans raison, c’était encore là une idée romaine, avec cette différence toutefois, que les rois protégés ou vaincus qui venaient à Rome en solliciteurs ou en suppliants, s’inclinaient devant la majesté des citoyens romains, tandis qu’en accourant à Paris ils s’humiliaient devant un seul homme. L’abaissement des royautés devant son propre pouvoir lui souriait, non parce qu’il plaçait ses concitoyens à un niveau plus élevé, mais

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