Bonaparte à Berthier, 29 août
peu trop confondre le ministère Addington avec le peuple anglais lui-même qui était beaucoup plus lier et plus susceptible. A cette menace indirecte qui semblait signifier à l'Angleterre qu’elle n’avait plus désormais à se mêler des affaires du continent, Bonaparte joignait des préparatifs secrets qui témoignaient encore plus nettement de ses intentions. Il inondait l’Angleterre d’une foule d agents de tout ordre, ingénieurs, statisticiens, publicistes, qui sous le titre d’agents commerciaux et sous prétexte de poser les bases d’un traité qu’il avait déjà déclaré ne pas vouloir conclure, inspectaient les localités, évaluaient les ressources, parcouraient surtout l’Irlande, préparaient les éléments de l'insurrection qui devait bientôt y éclater sous les ordres de Robert Emmet et de Thomas Russell; étudiaient les côtes, notaient les endroits propres à un débarquement, levaient le plan des places fortes, sondaient les ports, déterminaient «par quel vent les vaisseaux de guerre pouvaient y pénétrer. » Et lorsque plus tard le cabinet anglais saisit et publia les instructions adressées par Talleyrand à Fauvelet, l’un de ces agents, le gouvernement consulaire persista à soutenir à la face de l’Europe « qu’elles avaient un caractère tout commercial et qu’elles étaient de tradition depuis Colbert. » C’est dans le même esprit de sincérité qu’il se proposait d’expliquer la mission de Sébastian! dans le Levant, mission non moins significative et qui date également du mois de septembre. Cet agent commercial d’un nouveau genre, avait ordre de se rendre à Tripoli où il devait se concilier lebey, puis en Égypte et en Syrie. A Alexandrie il devait « prendre note de ce qui est dans le port, des
bâtiments de guerre des Anglais et des Turcs, de leurs forces, de Tétât des fortifications, de l’état des tours.» De là il devait aller au Caire, y voir les grands cheiks.. « prendre note de l’état des fortifications environnantes, de l’état de la citadelle du Caire, dire à tout le monde que Bonaparte aimait le peuple d’Égypte, qu’il désirait son bonheur, qu’il parlait souvent de lui ; tout cela en ayant soin de ne pas se compromettre. Il devait offrir la médiation de Bonaparte entre le pacha et lesbeys. » Poursuivant ensuite cette tournée commerciale, Sébastiani devait aller à Jaffa « y voir l’état des murailles ainsi qu’à Gaza et à Jérusalem. Il devait voir Djezzar à Saint-Jean-d’Acre , s’informer des fortifications qu’il faisait faire, les parcourir luimême, etc.1. »
Si de telles instructions rapprochées de celles qui étaient données à nos agents en Irlande, du langage du gouvernement français dans ses dépêches et dans le Moniteur , de ses récentes démarches au sujet de la presse anglaise, de sa conduite au sujet du Piémont, n’impliquent pas une arrière-pensée de recommencer la guerre, il faut renoncer aux inductions historiques les plus légitimes et les plus universellement acceptées. Et si en prenant une attitude aussi ouvertement comminatoire, Bonaparte avait en vue le maintien de la paix il faudrait lui dénier toute intelligence politique. Il voulait rompre, il s’y préparait de loin; mais il croyait pouvoir se réserver le choix du moment, il comptait sur la terreur qu’il inspirait pour rester jusqu’au bout le maître de contenir ou de
1 Bonaparte à Sébastiani, 5 septembre 1802.
déchaîner les tempêtes. Une circonstance contribuait puissamment à cette illusion, de même qu’elle n’avait pas peu contribué à sa détermination si audacieuse au sujet du Piémont, c’était l’incroyable état de dépendance dans lequel il tenait en ce moment les puissances continentales au moyen du règlement des indemnités germaniques.
Le traité de Lunéville, en nous donnant les provinces rhénanes, en retirant la Toscane à la maison d’Àu triche pour la donner à la maison de Bourbon, avait stipulé que les princes dépossédés par ces diverses cessions de territoire seraient indemnisés en Allemagne aux dépens des principautés ecclésiastiques. Ce changement était facile à opérer, car ces souverainetés ecclésiastiques étant électives et plusieurs titulaires étant morts dans l’intervalle, on n’avait qu’à s’opposer à leur remplacement pour rendre les indemnités disponibles. 11 était d’une importance suprême et vita e pour l’Allemagne et pour les princes eux-mêmes que ce partage se fît en famille et à l’amiable au lieu de se faire avec le concours d’une intervention étrangère. Mais la grossière avidité de la Prusse et de L’Autriche impatientes de saisir la meilleure part de ces dépouilles, la détresse des princes de second et de troisième ordre certains de se voir sacrifiés à la rapacité de ces deux puissances, enfin le véritable état d’abêtissement que ces convoitises avaient produit dans l’esprit des cours germaniques n’avaient pas tardé à rendre une médiation nécessaire pour les mettre d’accord, et par un dernier trait de perspicacité, elles avaient à l’unanimité jeté les yeux sur Bonaparte pour lui confier ce rôle désintéressé; l’Autriche seule,
mieux conseillée par une expérience qui lui avait coûté cher, eût préféré la médiation de la Russie. Bonaparte avait saisi avec empressement cette occasion de se dévouer aux intérêts de l’Allemagne. Pour accroître la confiance des princes il s’était hâté de s’adjoindre comme coopérateur l’empereur Alexandre dont la vanité flattée par cette déma relie devenait ainsi intéressée à soutenir notre politique. Son inexpérience et sa jeunesse défendaient d’ailleurs à ce souverain de prétendre à une influence prépondérante dans une affaire de ce genre. Pouvant s’imposer désormais grâce à ce puissant concours, et grâce à la complicité de la Prusse à qui il s’était décidé à faire la plus belle part, le Premier Consul avait travaillé avec une merveilleuse habileté à accroître les divisions, à aigrir les rancunes, à envenimer les griefs, à surexciter encore les ambitions et les cupidités, tout en parlant incessamment de son désintéressement, de son zèle pour la grandeur et la prospérité de l’Allemagne, de ses vœux sincères pour l’union et la concorde. Ses intentions conciliatrices avaient été couronnées d’un tel succès que vers le milieu du mois d’août 1802, en pleine paix, au début même des délibérations du corps germanique réuni en diète à Ratisbonne, l’Autriche exaspérée avait à moitié tiré l'épée hors du fourreau et occupé Passau de vive force.
Cet état indécis et troublé de l’Europe, la rivalité de la Prusse et de l’Autriche, l’annulation de l’Allemagne, la reconnaissante déférence de la Russie, enbn le complet isolement de l’Angleterre, conséquence naturelle de tous ces faits, avaient permis au Premier Consul de consommer l’annexion définitive du Piémont
RUPTURE DU TRAITÉ D’AMIENS. 47 i
sans s’exposer aux protestations qu’un tel acte aurait soulevées dans tout autre moment. Le succès avec lequel s’opéra cette transformation, la parfaite indifférence des puissances germaniques exclusivement occupées à s’arracher les dépouilles des principautés sécularisées, le décidèrent à profiter de cette heureuse circonstance pour réaliser enfin ses projets sur la Suisse.
Après la chute de l’administration d’Àloys Reding, chute amenée principalement (27 avril 1802) par les manœuvres déloyales de noire chargé d’affaires Verninac1, ce malheureux pays, dont les dissensions intérieures étaient systématiquement entretenues par nos agents au moyen de l’influence considérable que nous y donnait la présence de notre armée d’occupation, était resté en proie aux plus tristes déchirements. Le Landamman Dolder que Bonaparte avait voulu faire triompher momentanément, non par préférence pour sa politique, mais simplement pour amener en Suisse une convulsion de plus, avait la minorité dans la nation ; il était incapable de se maintenir un seul instant par ses propres forces. Même avec notre appui secret il luttait à grand’peine contre ses adversaires. Il ne fut pas plutôt installé que cet appui lui fut retiré, comme cela était d’ailleurs arrivé à tous ses prédécesseurs; mais cette fois, «hose extraordinaire, on annonça (fin de juillet 1802) que les troupes françaises allaient évacuer la Suisse. Due s’était-il donc passé? rien. Tous les prétextes qui
X. V histoire de la Confédération suisse de Jean de Muller donne à ce fait la clarté de l’évidence. T. XVII.
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avaient été mis en avant pour justifier notre occupation avaient plus de force, de réaliié, de vraisemblance que jamais ; la Suisse était plus que jamais divisée, et loin d’avoir désarmé, les adversaires de Dolder soulevaient ouvertement les petits cantons contre lui. Une détermination si subite, si imprévue, si peu en rapport avec les précédents de la politique consulaire, aurait dû avertir les patriotes Suisses de ce qui se tramait contre leur pays. Le Premier Consul avait voulu en effet, avant de frapper le coup décisif, pouvoir dire qu’il avait d’abord tout fait pour satisfaire et pacifier la Suisse. Comment en douter? il était allé jusqu’à retirer ses troupes! Quelle preuve plus éclatante de ses bonnes intentions pouvait-on exiger? Il se hâta de notifier ce trait de modération à toute l’Europe. Mais ce qu’il ne disait pas dans ces notifications c’est qu’il se retirait au moment où les factions étaient le plus excitées les unes contre les autres, grâce à l’huile qu’il avait jetée sur le feu pour éteindre l’incendie, et qu’il laissait le pouvoir aux mains d’un parti incapable de le conserver bien qu’il fût assez fort pour créer des obstacles à ses adversaires. Le résultat était facile à prévoir. Aussitôt nos troupes retirées, le Landamman Dolder fut chassé de Berne où Mullinen fut installé à sa place; il se réfugia à Lausanne, et la Suisse eut deux gouvernements au lieu d’un. La démonstration était faite. Il était désormais constaté que la Suisse ne pouvait se gouverner sans nous.
Ces événements s’accomplissaient dans le cours de ce même mois de septembre 1802 qui venait de voir la métamorphose du Piémont en six départements
français. Il y avait deux mois à peine que nos troupes avaient reçu l’ordre d’évacuer la Suisse. Aussitôt les faits prévus réalisés, le Premier Consul fait dire à M. de Mullinen accouru en toute hâte auprès de lui, « que sa présence à Paris est inutile, qu’il faut que la médiation de la France soit acceptée, que si on l’y force, Ney va entrer en Suisse avec trente mille hommes et que dans ce cas c'en est fait de la Suisse, qu’enfin il est temps qu’on en finisse et qu’il ne voit pas de milieu entre un gouvernement Suisse ami de la France ou pas de Suisse1. »
Quelques jours après il s’adressait aux Suisses euxmêmes dans une proclamai, ion où il leur signifiait sa volonté de les sauver au moyen de la médiation: « il est vrai, leur disait -il, que j’avais pris le parti de ne plus me mêler de vos affaires — mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels vous êtes en proie, je reviens sur ma résolution. » Il ordonnait ensuite un désarmement général des rassemblements, une convocation du Sénat à Berne, une réunion à Paris à titre d’assemblée consultative des députés du Sénat et de tous les citoyens qui avaient occupé depuis trois ans des postes élevés dans l’autorité centrale, puis il ajoutait : « Habitants de l’Helvétie, renaissez à l’espérance! votre patrie est sur le bord du précipice, elle en sera immédiatement tirée. .. Il n’est aucun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me charge est un bienfait de la Providence...; il est temps que vous voyiez enfin que si le patriotisme et l’union de vos ancêtres fondèrent votre république, le