‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 96 sur 107 · Bonaparte à Berlliier, 15 octobre · texte numérisé non relu

Bonaparte à Berlliier, 15 octobre

eux-mêmes ne se doutaient pas de leur goût pour rintervention étrangère bien qu’une infime minorité d’hommes vendus et de démocrates égarés, eût en effet appelé ce fléau sur leur patrie ; mais comment oser mettre en doute la sincérité d’une déclaration appuyée sur trente mille baïonnettes? Ils protestèrent toutefois, firent appel aux puissances au nom de l’équilibre européen, du vieux principe de la neutralité helvétique tant de fois garantie par les traités. Mais, ainsi que Bonaparte l’avait prévu, la Prusse et l’Autriche occupées à se disputer à Ratisbonne les lambeaux de terre allemande qu’il voulait bien abandonner à leur avidité ne soufflèrent mot, et Alexandre flatté de se poser en compagnie d’un héros comme le second arbitre de l'Europe, fit taire M. de Markoff qui comprenait beaucoup mieux que son maître le néant et le danger de cet honneur dérisoire. L’Angleterre seule protesta bien qu’elle fût infiniment moins intéressée dans la question que les puissances continentales dont la sécurité tenait si essentiellement au maintien de la neutralité Suisse. Une note de Lord Hawkesbury en date du 10 octobre1, fut communiquée au gouvernement français par M. Merry. Le cabinet anglais y rappelait que le principe de neutralité de la Suisse était étroitement lié à la paix et à l’équilibre de l’Europe, < que le traité de Lunéville signé l’année précédente l’avait solennellement reconnu et garanti : malgré tout ce qui se passait dans ce pays il ne voulait pas encore croire à l’asservissement d’une nation indépendante.

i. Papcrs laid before both IIovscs

En réponse à cette note, encore extrêmement modérée de forme, mais plus ferme de ton que n’avaient été jusque-là les communications du cabinet Addington, le Premier Consul fit écrire à Otto par Talleyrand une déclaration dont le langage inouï 1 montrait combien il se croyait déjà sûr de son ascendant sur l’Europe et quel usage il comptait en faire. Un agent anglais M. Moore ayant dit pour encourager les Suisses à la résistance que l’Angleterre ne permettrait pas qu’on touchât à l’indépendance de leur pays, Otto avait ordre de déclarer que si le ministère britannique avait recours à quelque notification ou publication de laquelle il pût résulter que le Premier Consul n’avait pas fait telle ou telle chose parce qu’on l’en avait empêché, à l'instant même il la ferait; que quant à la Suisse, quoi qu’on dit ou qu’on ne dît pas, sa résolution était irrévocable; que Otto ne devait jamais parler de guerre, mais ne pas souffrir qu’on lui en parlât. De quelle guerre nous menacerait-on d’ailleurs? De la guerre maritime? mais notre commerce n’était encore qu’une proie de bien peu de valeur. Nos ports seraient bloqués il est vrai; mais l’Angleterre serait bloquée aussi, car toutes les côtes de l’Europe lui seraient fermées. On la ferait vivre dans les angoisses et dans la crainte d’une invasion toujours menaçante. Elle chercherait sans doute des alliés en Europe. Si elle les ga-

1. En date du 23 octobre. Celte note a été bien entendu omise ainsi que beaucoup d’autres dans le recueil des pièces communiquées au Corps législatif par Bonaparte. Elle manque également dans la Correspondance en vertu du singulier système des éditeurs sur les droits et les devoirs de l’histoire. C’est M. Thiers, croyonsnous, qui l’a fait connaître pour la première fois

gnait à sa cause, cela n’aurait d'autre résultat que de nous forcer à conquérir l’Europe. Le Premier Consul n’avait que trente-trois ans, il n’avait encore détruit que des États de second ordre! Qui sait ce qu’il lui faudrait de temps pour changer de nouveau la face de l’Europe et ressusciter l'empire d’ Occident?

Ces paroles étaient la révélation inconsidérée mais fort exacte des pensées qui depuis assez longtemps déjà remplissaient Pâme du Premier Consul. Si on les envisage au point de vue diplomatique, elles étaient un véritable acte de folie, car, adressées non plus à des peuples faibles et tremblants mais à une puissance orgueilleuse et forte, elles équivalaient à une guerre immédiate et il ne voulait pas d’une rupture aussi prompte; si on les envisage comme une expression prématurée de ses projets d’avenir, elles étaient d’un esprit extraordinairement enivré du sentiment de ses propres forces et qui s’exagérait sa puissance au delà de toute mesure. Il avait, il est vrai, à son service deux talismans merveilleux, l’un était un génie militaire incomparable secondé par une nation de soldats à qui il était parvenu à communiquer la fièvre qui le dévorait lui-même ; l’autre était l’attraction encore trèsvive que les principes de notre Révolution exerçaient sur les peuples. La Révolution ne leur portait plus la liberté, ils avaient déjà pu le reconnaître, mais elle leur apportait encore certaines améliorations civiles, elle détruisait des privilèges devenus odieux. De là la facilité avec laquelle Bonaparte avait pu renverser des gouvernements qui pour la plupart n’avaient plus qu’une existence artificielle. Même en Suisse notre oc* cuoation avait mêlé d’incontestables bienfaits aux

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maux de tout genre qui rayaient accompagnée; elle avait fait disparaître certains abus, par exemple la domination de quelques cantons sur d'autres. Mais il y avait de sa part une singulière illusion à croire qu’il trouverait autant de facilité à subjuguer les peuples qu’à renverser des gouvernements sans racines. Les griefs des sujets contre les souverains une fois exploitées etles abus détruits, le bienfait disparaissait, onne voyait plus que l’injure; la domination étrangère restait seule avec toutes les ignominies qu’elle engendre, et c’est alors seulement que devait commencer la véritable difficulté, c’est-à-dire la lutte non plus contre des gouvernements caducs et déconsidérés, mais contre les nations elles-mêmes. Or cette lutte inévitable, il était de la plus élémentaire politique de la prévoir, et si Bonaparte l’avait prévue, il n’aurait jamais parlé de conquérir l’Europe, il n’aurait jamais été assez dupe des apparences pour se flatter de faire en dix ans ce que les Romains avaient eu tant de peine à réaliser en plusieurs siècles parmi les peuples sans lien et sans solidarité du monde antique. Chose humiliante pour la nature humaine, cette fameuse conception qui devait amener tant de ruines et de désastres n’était au fond qu’un rêve de somnambule!

Otto était un hoipme de sens; son embarras fut grand en recevant une pareille note : il en prévit surle-champ les sinistres conséquences et prit sur lui de ne pas la communiquer au gouvernement anglais ; ii lui en donna seulement un résumé très-adouci. Mais le cabinet britannique n’en vit pas moins clairement qu’on était décidé à Paris à ne tenir aucun compte de ses représentations, et il commença en cor»-

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séquence à prévoir l’éventualité d’une rupture. Lord Hawkesbury résuma sa réponse à Otto par cette formule : l’état de l’Europe à l’époque du traité d’Amiens; rien que cet état. A quoi Bonaparte ordonna de répliquer que rien n'était changé depuis cette époque, puisque nous occupions alors comme aujourd’hui la Suisse et le Piémont. En refusant de reconnaître la République italienne et la République helvétique, l’Anglerre avait perdu le droit de se mêler de leurs affaires. Enfin elle avait elle-même fait de nouvelles acquisitions dans les Indes ce qui achevait de lui ôter le droit de se plaindre, et dans aucun cas nous ne lui permettrions d’intervenir en faveur de la Suisse1.

Rien n’etait changé en effet si ce n’est que nous avions rendu définitif un état de choses qui était censé n’ètre que provisoire. Les députés de la République helvétique élus sous la protection de notre armée, c’est-à-dire désignés et nommés par le Premier Consul2, arrivèrent à Paris dans les premiers jours du mois de décembre, pour apporter à leur législateur le concours de leurs lumières.

Le parti de Bonaparte à l’égard de leur pays était depuis longtemps arrêté. Ne pouvant songer à recommencer ici la comédie usée de la Consulte de Lyon, il avait résolu de se contenter d’annuler la Suisse comme État indépendant. Fort indifférent aux deux opinions qui divisaient les patriotes suisses, il lui était facile de se montrer, comme il le disait, impartial dans leurs querelles. Pourvu que la Suisse fût dépendante et soumise k la France, le reste lui importait fort peu. Mais

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