LA POLITIQUE DE TILSIT
la soumission des grandes puissances venait de mettre à sa merci. C’est de Dresde même qu’il fit adresser ses sommations à ces malheureux gouvernements sans défense désormais contre lui. Il lui tardait de les forcer de sortir de la position inoffensive où ils avaient cherché leur salut. La guerre contre l’Angleterre ou la guerre contre la France, tel est le dilemme redoutable qu’il leur fait signifier : l’une et J’autre alternative était pour eux la ruine. Dans l’impossibilité où ils se trouvaient de résister, on peut supposer que leur premier mouvement devait être de se jeter dans les bras de Napoléon, car il n’avait qu’à étendre la main pour les détruire, tandis que l’Angleterre ne pouvait les atteindre que dans leur commerce et leurs colonies; mais l’exemple de la Hollande, de la Suisse, de Gênes, de l’Italie était là pour dire ce que Napoléon faisait de ses alliés. Cette impérieuse injonction ne leur laissait donc en réalité que le choix du suicide. Le plus important de ces États était le Danemark dont Napoléon avait résolu d’utiliser contre l’Angleterre la flotte relativement considérable, et les fortes positions maritimes. Tenaient ensuite le Portugal, les États du Pape, enfin ce royaume d’Étrurie que Napoléon avait vendu, jamais livré, à la maison d’Espagne en échange de la Louisiane, après l’avoir extorqué à la maison d’Autriche. En ce qui concerne ces trois États, ses ré- . solutions étaient beaucoup plus arrêtées qu’à l’égard du Danemark protégé jusqu’à un certain point par son éloignement; il était déterminé à se les approprier purement et simplement, en y employant toutefois les transitions nécessaires.
Le Portugal était de tous les États européens celui
qui s'était le moins mêlé aux querelles de l’Europe* Il n’aspirait qu’à vivre en paix, à développer ses ressources commerciales, à échanger ses vins et ses denrées coloniales contre les produits manufacturés que lui fournissait l’Angleterre. Cependant cette pacifique attitude ne l’avait pas préservé des violences de Napoléon. Dès 1801 le premier Consul, pour forcer le Portugal à fermer ses ports aux Anglais, avait entraîné l’Espagne à lui déclarer la guerre; et le Portugal avait dû non-seulement se soumettre à cette exigence, mais céder à l’Espagne la province d’Olivença et nous payer une somme de vingt-cinq millions. Plus tard, au mois de mars 1804, lors de la reprise des hostilités avec l’Angleterre après la rupture du traité d’Amiens, le premier Consul avait, par un traité en règle (signé le 19 mars), rendu au Portugal, moyennant une somme de seize millions, la faculté de rouvrir ses ports pendant toute la durée de la guerre; il avait solennellement reconnu sa neutralité. Nos rapports actuels avec le Portugal étaient fondés sur ce ;titéra il en avait rempli scrupuleusement les onéreuses conditions; il ne nous avait pas fourni un seul sujet de plainte et se reposait sur la foi jurée, se croyant à l’abri de toute persécution ultérieure.
C’est dans ces dispositions que vint le frapper comme un coup de foudre la brusque sommation de Napoléon. Ce qu’il voulait, ce n’était pas obtenir du Portugal telle ou telle concession, c’était lui prendre sa flotte, ses richesses, son territoire. On le voit, en effet, dans le premier moment, écrire à Talleyrand de signifier au Portugal d’avoir à fermer ses ports aux Anglais, « à défaut de quoi Napoléon lui décla-
rera la guerre et confisquera les marchandises anglaises1. » Mais il se ravise presque aussitôt, car il est trop sûr que le Portugal se hâtera de lui accorder de telles demandes quelque iniques qu’elles soient. Il exige donc que non-seulement le Portugal ferme ses ports à l’Angleterre, mais qu’il lui déclare la guerre; outre la confiscation des marchandises anglaises, il demande celle de toutes les propriétés appartenant à des Anglais. Ces dures conditions doivent être acceptées sans hésitation, dans le plus bref délai, et, comme il prévoit qu’on les discutera avant de les subir, comme il désire même qu’on les discute afin d’avoir un prétexte pour envahir le Portugal, avant même d’avoir reçu un mot de réponse, il organise, sous le nom de Corps d’ observation de la Gironde , une armée de vingtcinq mille hommes, formée avec ies légions qu’il a laissées en Bretagne et en Normandie. Ces troupes iront prendre possession de ce royaume, sous le commandement de Junot, son ancien ambassadeur en Portugal (2 août 1807). En même temps, il envoie au régent du royaume une mise en demeure dont les termes vagues et adoucis paraissent avoir pour but de l’endormir plutôt que de le décider. Quelque parti que ce prince adopte, son sort est déjà fixé; une seule chose est encore incertaine pour Napoléon, c’est la façon dont il disposera du Portugal après s’en être emparé; et cette incertitude ne sera pas de longue durée.
Une circonstance allait bientôt simplifier ses idées et égard, c’est le désir immodéré qu’il avait conçu
Napoléon à Talleyrand : Dresde, le 18 juillet 1807.
part de Napoléon. Il n’avait jamais cessé d’y tenir garnison et d’y commander en la personne de ses généraux. Pendant la guerre contre la Prusse et la Rus-
porter sur d’autres points, et la reine d’Étrurie, régente depuis la mort de son mari, abandonnée sans
puissance neutre, avait dû laisser pénétrer le commerce anglais dans le port de Livourne. Napoléon n’avait garde de manquer une si belle occasion de confisquer à la fois les marchandises anglaises et le royaume. Il donna l’ordre au prince Eugène de diriger sur Livourne un corps de six mille hommes pour s’y emparer des Anglais et de leurs propriétés1. La régente ne fut prévenue de l’expédition qu’un mois après, lorsque tout était consommé, et à la date du 16 septembre. Napoléon n’avait agi, disait- il, que « par vigilance pour ses intérêts et contre l’ennemi commun2; » il n’avait eu d’autre but que de conserver Livourne à sa sœur et cousine. Mais il ne lui disait pas jusqu’à quel point s’étendait cette sollicitude.
Livourne lui avait soudainement ouvert les yeux. Il ne
sie, il avait été forcé de retirer ses troupes pour les
moyens de défense, réduite à invoquer sa qualité de
elle allait beaucoup plus loin encore! L’occupation de
pouvait décidément plus se passer de la Toscane. Elle lui était nécessaire pour compléter ses possessions d’Italie; enfin, il la lui fallait absolument. Et quel-