Histoire de Napoléon III
L'heure de l'exacte justice, toujours tardive pour les hommes disparus au milieu de grands triomphes ou de grands revers dont ils furent les auteurs, paraît avoir sonné enfin pour Napoléon III. Vingtcinq années — le longum mortalis œvispatium de Tacite — ont tempéré les amertumes. Les collaborateurs et les complices ont disparu ; les adversaires ont expérimenté à leur tour les difficultés du pouvoir. Il est donc devenu possible de juger froidement ce prince étrange et si complexe, parfois si lucide et parfois si obstinément aveugle, tour à tour le plus hardi et le plus irrésolu des hommes, comme
aussi le plus heureux et le plus misérable ; bon jusqu'à la faiblesse dans la vie privée et cependant trompeur jusqu'à la perfidie dans la vie publique; esprit vaste mais encombré de chimères, réformateur bien inspiré quelquefois, conspirateur toujours.
Les ressentiments des Français se sont adoucis. Le souvenir des triomphes et des gloires, après avoir sombré avec le reste dans la catastrophe finale, a réapparu derrière le nuage des décombres à mesure que ce nuage était balayé par le Temps, qui emporte tout. On s'est rappelé quelles intentions généreuses furent mêlées à des rêveries funestes, et comme le coupable fut lui-même percé de ses propres traits plus qu'aucun autre, ses malheurs ont voilé ses fautes.
Peut-on rester impitoyable pour le criminel qui a subi sa peine ?
L'histoire, en effet, ne nous présente pas d'exemple aussi complet des vicissitudes de la fortune, l'eiit-être à Constantinople Héraclius, d'abord jouet des Perses, puis leur vainqueur et l'arbitre de toui l'Orient, puis dépossédé des trois quarts de son empire par les Arabes ; peut-être encore Napoléon I"1'; mais ni Héraclius, ni Napoléon Ier n'eurent des débuts aussi eahotés, et la chute du premier ne
fut pas aussi entière, ni celle du second aussi liumL liante. Ce fut d'entreprises insensées et de la prison que Napoléon III s'éleva aux sommets les plus radieux, et ce fut par sa volonté seule, pour s'être acharné à ne pas voir ce que tous les autres voyaient, qu'il en fut précipité. Tel un ballon s'élève par le gaz qu'il renferme, et, dégonflé, tombe à pic; mais lui, c'est de propos délibéré qu'il s'est privé de ce qui le soutenait. Son histoire confine au roman; le rêve et l'action s'y confondent; les changements à vue s'y succèdent, jusqu'au dénouement qui a une horreur tragique ; et quand le drame est terminé, le personnage principal reste une énigme.
Pour trouver d'exactes comparaisons avec sa destinée, il faut les chercher en dehors de l'histoire purement humaine, avant que l'humanité fût adulte.
Le règne de Napoléon III fut un règne biblique. Il nous semble revoir en lui un de ces princes d'Israël ou de Juda, les Saùl, les Joas, auxquels tout réussissait tant qu'ils étaient fidèles, et sous lesquels tout se dérobait quand ils se livraient aux faux dieux. Car d'ordinaire les erreurs commises ne développent que lentement leurs conséquences funestes ; ce sont les fils ou les petits-fils qui souffrent des fautes du père ou de l'aïeul. Mais avec
Napoléon III, les conséquences sont personnelles, immédiates,, sans merci. Pour compléter la similitude, des prophètes avertisseurs multiplient en vain promesses et menaces : le prince, imperturbable comme un somnambule, court à , l'abîme, sans se détourner d'un pas. Et Dieu sait, pour Napoléon III, si les Samuel, les Elie et les Elisée ont fait défaut ! Il en trouva parmi ses victimes et parmi ses adversaires ; il en eut jusque dans sa Cour; il en rencontra dans les rangs de ses meilleurs amis. Fasciné par des chimères, et manquant de l'inappréciable lumière d'une conscience droite, il ne voulut rien entendre ; aussi sa chute épouvanta les hommes sans lui mériter leur pitié.
Puisse-t-elle maintenant les instruire! C'est le but que nous nous proposons, outre l'amer plaisir de peindre une époque agitée, que nous avons vécue, et des calamités que nous avons vues venir sans pouvoir rien faire pour les écarter...
Notre travail est le fruit de longues années. Commencé dès la mort de notre triste héros, il s'est poursuivi, complété et parfois modifié au fur et à mesure des documents parus, et nous ne pouvons que nous féliciter des délais de la publication, car les documents ont abondé depuis peu. Il s'est dé-
gagé, autant que le permet l'humaine faiblesse, de tout parti-pris, de toute passion, sauf la passion de la justice.
Ni pamphlet, ni panégyrique : la vérité !
Bourg, septembre 1891.
P. S. pour la deuxième édition. — Notre impartialité a été appréciée, si Von en juge par le succès de l'ouvrage, tiré à près de 3.000 exemplaires et épuisé en quinze mois.
La nouvelle édition a subi de nombreuses corrections et additions. Nous nous ferons un devoir de profiter toujours des documents nouveaux, ainsi que des observations qui pourront nous être faites.
Bourg, janvier 1898.
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