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CHAPITRE VII

Présidence Dictatoriale

L'année 1852, objet de tant de frayeurs anticipées, s'ouvrit joyeusement par un Te Deum d'actions de grâces à Notre- Dame et par des réceptions nombreuses, exubérantes de confiance. L'aigle impériale fut rétablie sur les drapeaux, la monnaie fut frappée à l'effigie du Président, la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». devise menteuse en proportion de la faiblesse du pouvoir, fut effacée des monuments publics; les gardes nationales furent dissoutes, puis réorganisées seulement pour la forme ; de grands travaux se commencèrent, entre autres, à Paris, les vastes constructions destinées à relier le Louvre aux Tuileries. Un vent violent de contre-révolution emportait le vaisseau de l'Etat. L'ordre et l'autorité étaient les seuls biens appréciés. On en avait un tel besoin qu'on faisait bon marché et de ce qu'il y avait eu d'illégal dans la manière dont ces biens étaient revenus, et de ce qu'il y avait d'abaissé pour l'intelligence publique dans la compression qui les faisait durer. La France éprouvait comme un renouveau de jeunesse.

Investi pour dix ans d'une présidence qui, tout le monde le sentait, ne durerait pas dix ans1 et se transformerait avant

1 On faisait circuler le quatrain suivant :

« La République en mal d'enfant « A mis au monde un président :

« L'enfant va bien, c'est un robuste camarade ; « Oui, mais la mère est bien malade. »

peu en une autre dénomination plus en harmonie avec la réalité des pouvoirs dictatoriaux, Louis-Napoléon rétablit la Constitution de l'an VIII, sauf de légères modifications.

Cette Constitution plaçait à la tête de l'Etat un chef responsable, de qui seul dépendaient les ministres ; deux Chambres : le Corps législatif nommé par le suffrage universel, à raison d'un député par 35.000 électeurs (ce qui donnait 261 députés) ; le Sénat composé de 150 membres choisis par le chef de l'Etat parmi toutes les illustrations du pays; enfin un Conseil d'Etat chargé de préparer les lois et d'en soutenir la discussion devant le Corps législatif. Mais cette Constitution n'était pas immuable : le Sénat pouvait la modifier, et la modifia effectivement plusieurs fois par des sénatus-consultes.

Le Corps législatif avait des pouvoirs plus étendus que celui de l'an VIII, qui votait les lois sans les discuter luimême et assistait silencieux à leur discussion par une Commission du ïribunat à laquelle répondait une Commission du Conseil d'Etat. Toutefois, ses débats n'étaient pas publics, et la presse ne reçut que par le sénatus-consulte du 22 janvier 1861 le droit de les reproduire. Mais comme les ministres n'intervenaient pas dans les discussions législatives, on évitait les crises fâcheuses si fréquentes dans le régime parlementaire ; à l'abri des caprices du Parlement, et couverts dans leur administration par la responsabilité du chef de l'Etat, les ministres pouvaient rester aux affaires, même en présence d'une majorité hostile.

Telle qu'elle était, cette Constitution n'a pas, selon les promesses de son auteur, fermé l'ère des révolutions, mais elle a donné au pays dix-neuf ans de prospérité intérieure. Si elle ne fut, en définitive, qu'une halte autocratique dans la Révolution, c'est que son auteur, quoique personnellement à peu près chrétien, n'eut pas l'intelligence ou la hardiesse nécessaires pour lui donner une base chrétienne et l'asseoir en dehors de cette absolue indépendance humaine qui écarte systématiquement la loi divine, et qui est la grande erreur politique de notre temps

Les maires étaient nommés par le pouvoir exécutif, ce qui mettait aux mains de ce dernier les administrations municipales.

Le serment politique fut rétabli ; tardif hommage rendu à la sainteté de ce lien sacré par un homme qui venait de violer le sien à la face du monde. Son impudence fut en même temps une faute, car elle écarta des fonctions publiques précisément les hommes les plus respectueux, pour ne pas dire les seuls respectueux du serment. La plupart des légitimistes, entre autres, sur l'injonction formelle du comte de Chambord, se refusèrent à le prêter. En faisant l'oraison funèbre du général de Lamoricière, qui fut du nombre des refusants (quoique non légitimiste), Mgr Dupanloup les a honorés tous par ces paroles magistrales :

Je ne connais rien de plus beau que l'homme d'un seul serment, qui après avoir donné sa parole, se constitue toute sa vie prisonnier de cette parole et captif de son honneur. Que d'autres cherchent s'il s'est trompé ; moi je sais qu'il s'est sacrifié, et je vénère la douleur de ces sacrifices et les larmes qu'ils coûtent. Je me suis toujours efforcé d'inspirer aux vainqueurs le respect des vaincus. Tous les ans je fais le panégyrique d'une héroïne qui mourut sur un bûcher. Il est d'autres bûchers et d'autres tortures : Lamoricière les connut lorsqu'il apprit, à l'étranger, que la France allait faire la guerre et qu'il n'en serait pas. Alors, de quel œil ardent il suivit, penché sur les cartes, avec d'autres exilés comme lui, toutes les phases de ce long et glorieux siège de Sébastopol qui eût moins duré peut-être s'ils y eussent tous été !

L'orateur aurait pu supprimer le « peut-être » sans se tromper. L'armée française eut à regretter plus d'une fois les vieux généraux proscrits au nom de la politique ; avec eux elle n'aurait pas descendu si aisément les pentes de la désorganisation qui devaient aboutir à Sedan et à Metz.

Le fils unique de Lamoricière étant tombé malade à Paris, Napoléon III autorisa le père à rentrer en France sans conditions. Il fut mieux inspiré ce jour-là par la nature que par la politique. Malheureusement quand le père arriva à Paris, le fils était mort. Mais le père ne retourna point en exil.

Résumons les mesures dictatoriales et réorganisatrices qui se succédèrent dans les premiers mois de 1852.

Le Prince avait, à cette époque où il pouvait tout, une sorte de fièvre d'innovations. M. de Montalembert était son confident et, quoique lui-même assez peu pondéré, se voyait obligé de le retenir. « Je voyais souvent Montalembert, raconte M. de Melun ; nous revenions ensemble de chez Mme Swetchine ; il cherchait à me convertir au dictateur, dont il me confiait les bonnes intentions. Un jour le Prince voulait supprimer l'Université, un autre jour nommer le cardinal de Bonnechose, ministre de l'instruction publique. C'était Montalembert qui modérait son zèle. Louis-Napoléon lui offrit la vice-présidence du Sénat. »

Le Prince tenait également à fermer au plus tôt, dans la mesure du possible, les plaies qu'il avait faites, bien malgré lui, disait-il, dans ce qu'il appelait un jour la pénible mais inévitable opération chirurgicale du 2 Décembre. Dès le mois de février 1852, craignant que la répression n'eût été trop rigoureuse en certains départements, il y envoya des commissaires extraordinaires pour reviser les jugements rendus. Afin de bien montrer aux généraux et aux autres officiers exilés que ce n'était pas à leurs personnes qu'il en voulait, mais uniquement à leurs opinions, ou à leurs situations inconciliables avec sa politique, il eut soin de leur faire toucher, à l'étranger, la solde de disponibilité.

Une mesure discutable et très discutée, ce fut celle qui avait pour but de diminuer en France la fortune territoriale de la famille d'Orléans. Le roi Louis-Philippe, le 7 août 1830, immédiatement avant d'accepter la royauté, avait soustrait ses biens à l'obligation traditionnelle de réunion au domaine de la couronne ; pour cela il les avait donnés à ses enfants, sous réserve d'usufruit, en excluant l'aîné qui devait régner après lui. Un décret présidentiel, du 23 janvier 1852, rappelant les exemples de Henri IV, de Louis XVIII et de Charles X, annula cette donation plus bourgeoise que royale et prescrivit le retour des biens de Louis-Philippe à l'Etat. MM. de

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