CHAPITRE XII
Naissance du Prince Impérial. — Haussmannisation. — Attentat
d'Orsini
Le vainqueur de la Russie, le pacificateur de l'Europe avait tous les bonheurs à la fois.
T^ in mars iftrifi^ pendant, que les plénipotentiaires du Congrès poursuivaient leurs délibérations, M. de Morny fit savoir au Corps législatif, dont il était devenu président, que la naissance d'un enfant de France était incessamment attendue. Les députés se déclarèrent en permanence. Le lendemain 16, à huit heures du matin, M. de Morny prit de nouveau solennellement la parole pour annoncer un héritier de l'Empire, qui serait appelé le Prince Impérial. A cette nouvelle l'Assemblée éclata en transports d'allégresse unanimes, enthousiastes, qui eurent dans tout le pays un écho dont on ne saurait se faire une idée, maintenant que tout a disparu.
Répondant aux félicitations du Sénat, l'Empereur put dire sans croire exagérer :
Vous avez salué comme un événement heureux la venue au monde de l'Enfant de France. C'est avec intention que je me sers de ce mot. En effet, l'empereur Napoléon, mon oncle, qui avait appliqué au nouveau système créé par la Révolution tout ce que l'ancien régime avait de grand et d'élevé, avait repris cette ancienne dénomination des Enfants de France. C'est que, Messieurs, lorsque naît un héritier destiné à perpétuer un système national, cet enfant n'est pas seulement le rejeton d'une famille, mais il est véritablement encore le fils
du pays, et ce nom lui indique ses devoirs. Si cela était vrai sous l'ancienne monarchie qui représentait surtout les classes privilégiées, à plus forte raison aujourd'hui que le souverain est l'élu de la nation, le premier citoyen du pays et le représentant des intérêts de tous.
A M. de Morny qui, le 18 mars, lui apporta les félicitations du Corps législatif, l'Empereur répondit :
J'ai été bien touché de la manifestation de vos sentiments à la naissance du fils que la Providence a bien voulu m'accorder. Vous avez salué en lui l'espoir dont on aime à se bercer de la perpétuité d'un système qu'on regarde comme la plus sûre garantie des intérêts généraux du pays. Mais les acclamations unanimes qui entourent son berceau ne m'empêchent pas de réfléchir sur la destinée de ceux qui sont nés dans le même lieu et dans des circonstances analogues. Si j'espère que son sort sera plus heureux, c'est que, confiant d'abord dans la Providence, je ne puis douter de sa protection en la voyant relever par un concours de circonstances extraordinaires tout ce qu'il lui avait plu d'abattre il y a quarante ans, comme si elle avait voulu vieillir par le martyre et par le malheur une nouvelle dynastie sortie des rangs du peuple. Ensuite, l'histoire a des enseignements que je n'oublierai pas. Elle me dit, d'une part, qu'il ne faut pas abuser des faveurs de la fortune ; de l'autre, qu'une dynastie n'a de chance de stabilité que si elle reste fidèle à son origine, en s'occupant uniquement des intérêts populaires pour lesquels elle a été créée. Cet enfant, que consacrent à sonberceau la paix qui se prépare, la bénédiction du Saint-Père apportée par l'électricité une heure après sa naissance, enfin, les acclamations de ce peuple français que l'Empereur a tant aimé, cet enfant, dis-je, sera digne des destinées qui l'attendent.
Le même jour les grands corps de l'Etat se rendirent aux Tuileries où il leur fut permis de défiler et de s'incliner devant un berceau bleu, offert par la Ville de Paris et décoré de la Légion d'honneur; dans ce berceau, plus d'un adulateur, qui avait peut-être défilé de même devant le duc de Bordeaux et le comte de Paris, s'efforça de reconnaître, en se pâmant de joie, les caractères distinctifs d'une intelligence précoce ; mais tous y reconnurent l'avenir et l'espoir du pays, et tous, sur ce point, étaient sincères.
Il y eut, à cette occasion, une averse de dragées, de diplômes et de décorations. Toutes les Sociétés dramatiques, mu-
sicales, littéraires, industrielles et celle des médecins du département de la Seine reçurent 10.000 francs1. Des spectacles gratis furent donnés dans les théâtres, et coûtèrent 44.000 francs ; bref, le total des dépenses de la naissance et du baptême atteignirent près de 900.000 francs.
Le soir, il y eut aux Tuileries, un grand dîner officiel. Les généraux Canrobert et Bosquet étaient au nombre des convives. A l'heure des toasts, sans que personne s'y attendit, l'Empereur se leva et dit : « Je bois à la santé de trois amis que j'ai, et qui sont les maréchaux Canrobert, Bosquet et Randon! » C'est ainsi que les deux premiers apprirent leur promotion. Randon, qui était en Algérie, reçut le toast impérial par télégramme.
Bosquet prévint sa mère d'une façon tout aussi piquante. Il lui adressa un télégramme contenant ses simples mots :
Ma mère, priez Dieu pour l'Empereur.
Maréchal Bosquet.
Le baptême eut lieu le 14 juin, dans l'église Notre-Dame, que sa voûte colorée de bleu et constellée d'or, ses murs chargés d'ornements, ses piliers recouverts de velours cramoisi relevé par des galons d'or faisaient ressembler à un décor d'opéra ; aussi cette coloration de la voûte et des piliers ne fut-elle pas conservée. L'Empereur avait demandé à Pie IX de vouloir bien être le parrain. Celui ci, qui n'avait qu'à s'applaudir jusqu'alors de ses relations avec Napoléon III et son gouvernement, accepta avec empressement et gratitude. Il se fit représenter par le cardinal Patrizzi. La marraine fut la Reine de Suède. Elle se fit remplacer par la grande-duchesse Stéphanie de Bade. Après la cérémonie, un banquet réunit quatre-vingt-six archevêques ou évêques aux nombreux convives que le père et la mère du nouveau-né avaient honorés d'une invitation.
Ce qu'il y eut de plus rare et de plus touchant dans ces
1 L'allocation au médecin qui assista l'Impératrice fut de 10.000 francs; celle la sage-femme, de 6.000 francs. La layette coûta 100,000 francs.
fêtes fut une inspiration du cœur de l'Impératrice. Elle adopta tous les petits Français nés le même jour que son fils ; elle se constitua leur marraine, et son époux leur parrain ; elle fit parvenir un secours aux plus pauvres d'entre eux, et un brevet à chacun. Le nombre de ces filleuls impériaux s'éleva à 3.834. Beaucoup sont morts ; les survivants atteignent aujour. d'hui leur quarantième année. On affirme que l'Impératrice a constamment conservé et tenu à jour leurs noms et leurs adresses et que, dans son testament, elle leur lègue à tous un souvenir. Combien sont-ils ceux qui accepteront ce legs avec une reconnaissance égale à celle que témoignèrent les neuf dixièmes de leurs familles, quand ils furent déclarés filleuls de souverains puissants et heureux ? Combien sont-ils ceux qui ne rougiront pas d'un titre qui, jadis, dans leur enfance, leur inspira de la fierté V
Mais alors les augustes époux avaient tout pour eux. Ils avaient la prospérité matérielle ; ils avaient la victoire ; ils avaient la paix, et l'événement du 16 mars semblait leur assurer l'avenir. Ce n'était pas sans quelque raison que Napoléon III lui-même montrait du doigt à ses amis, en les appliquant à son gouvernement, les lignes écrites par M. Thiers à propos du Consulat : « La satisfaction était partout, et quiconque n'avait pas dans le cœur les mauvaises passions des partis était heureux du bonheur public. »
Comme il s'intéressait toujours aux œuvres littéraires, surtout lorsqu'elles avaient un but moral, il écrivit, du palais de Saint-Cloud, le 15 juin 1856, à M. Ponsard dont une comédie intitulée La Bourse venait d'être représentée à l'Odéon :
1 Les journaux oot annoncé, en octobre 1875, que l'impératrice Eugénie venait, à l'exemple de la reine Victoria, de terminer la rédaction de son testament, et de le déposer aux mains d'un des principaux solicitors de Londres.
Le testament de la reine d'Angleterre forme un volume de trois cents pages de parchemin, relié aux armes royales, dont le lord-chancelier, qui en est dépositaire, ignore lui-même la teneur.
Le testament de l'impératrice Eugénie est moins volumineux ; il consiste en soixante feuillets de papier vélin marqués d'un N couronné et brochés de chevreau mou.
Monsieur, vous avez cru devoir, après la première représentation de La Bourse, vous dérober aux félicitations du public et aux miennes. Aujourd'hui l'envoi de votre pièce me donne l'occasion de vous les adresser et je le fais bien volontiers, car j'ai été'vraiment heureux de vous entendre flétrir, de toute l'autorité de votre talent, et combattre par l'inspiration des sentiments les plus nobles le funeste entraînement du jeu. Je lirai donc votre pièce avec le même plaisir que je l'ai vu jouer. Persévérez, Monsieur, votre nouveau succès vous y engage, dans cette voie de moralité, trop rarement peut-être suivie au théâtre1 et si digne pourtant des auteurs appelés comme vous à y laisser une belle réputation. Croyez à mes sentiments.
Louis-Napoléon.
A la fin de maiJ85£L une terrible inondation ayant ravagé les vallées du Rhône et de la Loire, l'Empereur n'hésita point ; il se rendit lui-même sur le lieu du désastre ; il porta des secours aux inondés, et des encouragements, des récompenses aux courageux citoyens qui se distinguaient en combattant le fléau. La population lyonnaise lui sut un gré infini de ce voyage, de cette intervention personnelle à laquelle on n'était pas encore habitué de la part des chefs de l'Etat.
L'Empereur fit deux voyages successifs pour les seuls inondés de la Loire ; dans le premier il visita Orléans, Blois, Tours ; dans le second Angers et Nantes. A la demande de l'Impératrice, des souscriptions furent ouvertes partout, jusqu'en Russie, pour les inondés. Elles produisirent des millions.
Mais c'était peu de soulager les victimes, il fallait prévenir le retour du fléau. L'Empereur consulta sur ce sujet des ingénieurs et des agriculteurs ; la tournure méditative de son esprit lui rendit facile de coordonner les opinions diverses et, de Plombières où il était allé prendre les eaux, il adressa le 1er juillet à M. Rouher une lettre remarquable. Rien'n'était plus aisé, à son avis, que d'élever des ouvrages qui préserveraient momentanément les villes ; il s'en était rendu compte en étudiant les situations de Lyon, Valence, Avignon, Orléans,
1 On crut voir ici une critique indirecte des pièces d'Alexandre Dumas fils.
Tours, etc. Mais il manquait un système général de défense,
capable de mettre à l'abri les villages et les habitations épar-
ses tout le long de nos grands fleuves.
Aujourd'hui, disait-il, chacun demande une digue, quitte à rejeter l'eau sur son voisin. Or le système des digues n'est qu'un palliatif ruineux pour l'Etat, imparfait pour les intérêts à protéger; car, en général, les sables charriés exhaussant sans cesse le lit des fleuves, et les digues tendant sans cesse à le resserrer, il faudrait toujours élever le niveau de ces digues, les prolonger sans interruption sur les deux rives, et les soumettre à une surveillance de tous les moments. Ce système, qui coûterait, seulement pour le Rhône, plus de cent millions, serait insuffisant ; car il serait impossible d'exiger de tous les riverains cette surveillance de tous les moments, qui seule pourrait empêcher une rupture, et, une seule digue se rompant, la catastrophe serait d'autant plus terrible que les digues auraient été élevées plus haut.
Parmi les systèmes proposés, les plus raisonnables se résumaient dans le reboisement des montagnes et dans l'établissement de barrages brisant le choc des eaux et formant des réservoirs naturels qui ne se videraient qu'avec lenteur. En effet, les crues torrentielles proviennent presque toutes de pluies excessives qui ne sont ni régularisées par une végétation suffisante, ni arrêtées sur les pentes nues des montagnes. L'Empereur proposait, comme conclusion pratique, une série de barrages, qui furent exécutés immédiatement sur divers points, avec écluses pour la navigation. Celle-ci en fut entravée quelquefois, plus souvent facilitée quand les eaux sont basses, mais les cultivateurs riverains se plaignirent que le remède, en ce qui les concernait, créât trop souvent le mal qu'on s'était proposé de supprimer, et que la lenteur d'écoulement changeât en inondations réelles des crues moyennes qui, sans les barrages, auraient passé inoffensives. Le système essayé a donc besoin, comme tous les systèmes, d'être rectifié par l'expérience. Quoi qu'il en soit, Napoléon III eut une initiative qui lui fit justement honneur auprès des savants et des amis de l'humanité.
C'était aussi le moment où les travaux d'assainissement intérieur et d'embellissement des villes prenaient partout un
essor prodigieux. Paris, Lyon, Marseille se transformaient à vue d'œil. Nous ne parlerons avec quelques détails que de Paris, mais ce que nous en dirons se rapporte à presque toutes les villes de l'Empire.
M. Haussmann, petit-fiis d'un conventionnel et montagnard alsacien qui avait ensuite servi le premier Empire, fut dès le principe un des plus chauds partisans du second. Préfet du Var en 1849, de l'Yonne en 1850 et de la Gironde au coup d'Etat, il séduisit l'Empereur non seulement par son zèle mais par le grandiose des plans qu'il développa devant lui pour donner partout du travail aux ouvriers et marquer le nouveau règne par des améliorations qui permettraient au neveu de Napoléon Ier de dire quelque chose de semblable à ce qu'aimait à répéter, avant sa mort, le neveu de Jules César : « J'ai trouvé une capitale de briques, je la laisse de marbre. »
M. Haussmann fut nommé baron et préfet de la Seine avec des pouvoirs à peu près sans limites. Une commission municipale, qui lui fut adjointe, ne devait être là qu'en parade ; elle était nommée pour approuver et contresigner, non pour commander. Cependant l'entreprenant préfet trouva en elle de nombreuses oppositions ; mais dépendant du gouvernement seul, et n'ayant point à se préoccuper des électeurs, il passa outre aux récriminations. Un fonctionnaire nommé est fort pour remplir une fonction déterminée, tandis que l'élu ne songe qu'à assurer sa réélection. Si les administrateurs municipaux actuels de Paris devenaient administrateurs à vie, il est à croire qu'ils seraient bien vite d'autres hommes.
Dans ses Mémoires, le baron Haussmann, dès les premières pages, demande à ses lecteurs « de faire remonter la meilleure part d'admiration à celui, dit-il, qui la méritait : « Au Souverain, mon Maître. »
Ce a rêveur » ne fut pas seulement l'auteur des plans que j'ai réalisés ; il resta l'appui fidèle de l'agent d'exécution que son choix était allé chercher, parmi tous les préfets de France, pour en faire l'interprète de sa pensée ; je n'ose dire : a son Second » à Paris,
Car il poursuivait avec une fermeté calme, patiente, imperturbable, ce qu'il avait mûrement résolu.
L'idée première n'est ni du baron Hausmann ni de l'Empereur ; on peut s'en assurer à la bibliothèque et aux archives de la ville de Paris ; presque toutes les percées et les boulevards exécutés par eux s'y trouvent indiqués dans les plans et les projets de Turgot, prévôt des marchands, père du ministre de Louis XVI. Mais c'est peu d'indiquer les travaux à faire, il faut les exécuter. Haussmann eut cette volonté, et l'Empereur le soutint avec une fidèle énergie, comme Louis XIII avait soutenu Richelieu. Napoléon III, auquel on soumettait tout à l'avance, pouvait croire ainsi que c'était lui qui faisait tout, avait tout conçu, tout réalisé. Le Préfet s'inclinait devant cette illusion ; il emportait ses dossiers paraphés, et sa victoire personnelle ne déployait ses ailes qu'au sortir des Tuileries.
C'est un malheur de notre pays et un des fruits amers de nos divisions intestines, qu'il ne soit pas possible de neutraliser certaines questions, de les traiter, de les résoudre en dehors des passions de la politique. Pendant longtemps les oppositions de tous genres s'unirent pour blâmer sans réserve les embellissements de Paris. On disait qu'ils n'étaient que prétextes à des agiotages sur les terrains, dans le but d'enrichir les courtisans. On ne voulait voir, dans ces trouées, amenant au cœur de Paris le soleil et l'air, que des routes stratégiques pour faire passer les canons en cas d'insurrection. On se plaignait de l'élévation des loyers, favorable aux capitalistes, mais éloignant les ouvriers du centre de Paris. On prétendait que la peste et le choléra sortiraient des tranchées ouvertes pour l'assainissement de la ville. On attaquait les combinaisons financières nécessaires au succès de l'entreprise.
M. Jules Ferry sortait de son obscurité en publiant les Comptes fantastiques d'Haussmann. A la Chambre, d'un mot spirituel, M. Ernest Picard se plaignait qu'on dépensât de l'argent pour « aérer le bois de Boulogne ». Le théâtre lui-
même se mettait de la partie. Il estimait que la disparition du vieux Paris avait amené la disparition des vieilles mœurs patriarcales, remplacées par des mœurs qui ne les valaient pas. Sur ce thème, M. Sardou écrivait Maison neuve. Il y avait sans doute quelque exagération à penser que la vertu conjugale, inébranlée rue du Sentier, deviendrait fatalement fragile sur le boulevard nouveau. Mais, en admettant que l'œuvre de M. Haussmann, comme toutes les œuvres de l'homme, pût prêter à certaines critiques, c'est le propre des oppositions, en tous les temps, de ne voir jamais que le revers de la médaille.
Ce qu'on disait, sous l'Empire, des travaux de Paris, on le disait déjà, sous le règne de Louis-Philippe, des fortifications. On le disait, bien plus, sous Philippe-Auguste :
Le mur murant Paris rend Paris murmurant.
Il n'en est pas moins incontestable que l'œuvre, dans son ensemble, fut un progrès et un progrès démocratique. En 1848, François Arago avait dit cette belle parole : « La démocratie, ce n'est pas de raccourcir les habits, c'est d'allonger les vestes. » Paris la justifie ; transformé en seize ans, il publie, aux yeux de toutes les nations, la gloire de ses transformateurs. M. Haussmann, c'est le progrès municipal fait homme ; en tout pays on se sert du verbe Haussmanniser, et du substantif Hausmannisation ; car, de toutes parts, on cherche à le copier.
Tout ne fut pas également heureux, sans doute, dans son immense labeur, tout n'y est pas irréprochable; ses amis eux-mêmes ont regretté un culte trop exclusif de la ligne droite, la recherche des points d'intersection de façon à faire croiser un trop grand nombre de voies en un même point et à annuler l'abréviation du chemin, enfin l'uniformité imposée des constructions. Il a détruit sans nécessité des monuments du vieux Paris d'une véritable valeur artistique ; il laissa commettre des actes de vandalisme obstiné et qui n'ont pas même abouti aux opérations immobilières qu'on avait en vue :
par exemple, la mutilation du jardin du Luxembourg ; puis les moyens furent coûteux, très coûteux. Ils obérèrent Paris dans des proportions effrayantes et amenèrent ce résultat qu'en 1870 cette ville avait un budget supérieur à celui de la France entière en 1789. Enfin, à un point de vue général encore, l'émigration des campagnes dans les villes, et l'acv Dissement indéfini de la population de ces dernières sont devenus un danger public. Il y eut un déchaînement d'appétits sans frein ; des milliers et des milliers d'ouvriers des champs furent drainés de tous les coins de la France vers ces chantiers fabuleux, vers ce paradis du travail et des jouissances, où l'on gagnait beaucoup, mais où l'on dépensait le double de ce que l'on gagnait, et où la première dépense était celle du riche capital de traditions, de vertus et de robustes santés, amassé par les aïeux. Fête enfiévrée, vertigineuse ; travaux hâtifs entrecoupés de chômages; noce alternant avec la misère; entassement dangereux, favorable à toutes les fermentations putrides. La Commune de Paris, en 1871, a été un peu la conséquence de l'Haussmannisation.On ne saurait voir non plus sans tristesse, dans Paris même, le refoulement des classes pauvres, du centre vers les faubourgs. Le cinquième étage des belles maisons nouvelles a été réservé à la domesticité qui, isolée de ses maîtres, se pervertit ou conspire à l'aise, et les malheureux de la mansarde, que soutenait la charité des locataires d'en bas, sont allés vivre à l'écart dans les lointains quartiers, où sans appui et sans consolations, ils apprennent la haine avec la souffrance.
Mais si l'opération, en définitive, est contestable au point de vue moral, elle est superbe au point de vue de la richesse publique. Haussmann a fait grand. En face de quelques fautes, on ne saurait oublier l'aménagement des bois de Boulogne de Vincennes, des buttes Chaumont, les Halles centrales, les constructions de ponts, l'élargissement des voies et la toilette générale de la ville.
Il anima la pierre, il fit jaillir les eaux, il mit en marche des forêts. Qui ne se rappelle, en effet, lors de la création des
squares et des immenses avenues, la promenade des arbres adultes, en pleine frondaison, venant s'aligner le long des chaussées et, sur l'heure, donnant leur ombrage, répandant leurs émanations salutaires, réjouissant la vue des habitants ?
La richesse générale de Paris, qui profite à tous, a été doublée, triplée peut-être. Que si les ouvriers ont dû s'éloigner du centre, ils ont trouvé des logements supérieurs à ceux qu'ils habitaient dans la vieille ville et, du reste, la facilité des voies et des moyens de communications a compensé l'éloignement. De plus, les travaux de Paris ont, à tout jamais, relevé le prix de la main-d'œuvre. Il faut, enfin, prendre son parti de ce fait que Paris, tout en étant une ville d'industrie et de commerce, ne peut se dispenser d'être une ville de luxe ; le luxe, pour Paris, est représenté par des dépenses productives, c'est-à-dire de celles que recommandent les plus sages économistes. Il conviendrait donc de laisser aux étrangers jaloux les déclamations sur « Babylone «, et, si la chose est possible, d'oublier la politique pour juger l'œuvre.
Quoi qu'il en soit, pendant seize ans, la Seine fut transformée en Pactole ; l'or coulait à pleins bords par les boulevards, et une foule de gens s'enrichissaient. Le grand maçon, ou le grand baron, comme on l'appelait alors, s'enrichit-il aussi ? On dit que non, et l'on donne comme preuve que l'Empereur dota ses filles, Mme Dolfus et Mme Pernety1 Ce qui est certain, c'est que, s'il ne s'est pas enrichi, il en a enrichi plusieurs.
L'Empereur lui-même expliqua le sentiment qu'une nation
1 Après la guerre, il apparut presque pauvre, et il accepta plusieurs postes financiers : il fut administrateur du Crédit mobilier, président du conseil d'administration de la Rente foncière, et même, un instant, administrateur de la Banque parisienne.
M. le sénateur Vaisse, qui fut l'Haussmann de Lyon, passa également pour n'avoir rien gardé de ses immenses manipulations de fonds; mais on n'en saurait dire autant de quelques autres.
attache à la grandeur de sa capitale et à celle de la résidence de son chef, dans son discours d'inauguration du nouveau Louvre. Il avait, en effet, dès 1852, commencé entre le Louvre et les Tuileries, sur les plans de l'architecte Visconti, deux édifices immenses qui réunirent l'œuvre de François Ier et celle de Catherine de Médicis en un tout compact et harmonieux. Pendant cinq ans, il n'y employa pas moins de 3.500 artistes ou ouvriers, et ces travaux donnèrent un essor merveilleux à l'activité des sculpteurs, en attendant le tour des peintres. Lesuel, continuateur de Visconti, décédé et MM. Duret, Barge, Bosio, Diebolt, Cavelier, Lequesne, Guillaume, Simart et bien d'autres consacrèrent leurs talents à décorer l'œuvre dans ses moindres détails, à en dissimuler certaines défectuosités sans remède, comme l'absence de parallélisme entre le Louvre et les Tuileries. Les travaux coûtèrent trente-six millions ; on trouva que c'était peu. Leur achèvement permit d'agrandir les anciens musées et d'en créer de nouveaux, et deux voies s'ouvrirent à la circulation ; l'une pour les piétons sous le pavillon Sully, l'autre sous le pavillon Richelieu pour les voitures.
L'Empereur réunit le 14 août 1857, les principaux coopéra teurs de ces travaux. Transcrire ici le Moniteur universel, Journal officiel de l'Empire, sera peut-être un peu long ; mais rien ne donnera mieux l'idée de ce qu'était une cérémonie d'apparat dans les beaux jours de Napoléon III :
L'Empereur a fait aujourd'hui, à deux heures, l'inauguration solennelle du nouveau Louvre. La cérémonie a eu lieu dans une galerie voisine de la salle des Etats, et décorée pour cette circonstance par les soins de M. Nolo. Le Trône était placé sur une estrade au fond de la galerie.
A la droite du Trône étaient : un fauteuil destiné à S. A. I. Monseigneur le Prince Jérôme Napoléon, une chaise pour S. A. I. Monseigneur le Prince Napoléon, et un siège pour S. A. le Prince Lucien Murât.
A gauche du Trône, une chaise pour S. A. I. Madame la Princesse Mathilde, et un siège pour S. A. la Princesse Lucien Murât.
De chaque côté de l'estrade impériale, on avait disposé des sièges pour les Grands Officiers de la Couronne, les Ministres, les Présidents du Sénat, du Corps législatif et du Conseil d'Etat, les Mare-
chaux, les Amiraux, le Grand Chancelier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur et le Gouverneur des Invalides.
De chaque côté de la galerie on avait élevé une tribune pour les dames et les principaux fonctionnaires des divers ordres invités à la cérémonie. En face du Trône, à droite et à gauche du passage qui y conduisait, on avait placé sur des banquettes les artistes, employés et ouvriers qui avaient travaillé à la construction du Louvre.
Leurs Majestés, accompagnées par les Princes et Princesses de la Famille impériale, et par les Dames et les Officiers de service, sortirent des Tuileries par l'Arc de Triomphe, traversèrent la place du Carrrousel et entrèrent au Louvre par le Pavillon Denon.
Elles furent reçues, à leur descente de voiture, par le Ministre d'Etat et de la Maison de l'Empereur, et les Grands Officiers de la Couronne.
Le cortège traversa une galerie destinée au Musée de sculpture, monta l'escalier du Pavillon Mollien, et entra dans la salle dans l'ordre suivant :
Un Aide des Cérémonies,
Un Maître des Cérémonies,
Les Ecuyers de service de l'Empereur et de l'Impératrice,
Le Préfet du Palais de service,
Les Chambellans de service de l'Empereur et de l'Impératrice,
Le premier Ecuyer de l'Empereur,
L'Adjudant général du Palais,
Le Commandant en chef de la Garde Impériale,
Le Grand Maître des Cérémonies,
Le Grand Veneur,
Le Grand Chambellan,
Le Grand Maréchal du Palais,