‹ Histoire de Napoléon III (volume 2)Chapitre 24 sur 36 · C. Cavour · texte numérisé non relu

C. Cavour

Telle est cette lettre accusatrice, qui projette une si grande lumière sur l'histoire contemporaine; lettre d'une politique si prévoyante, si habile et en même temps si criminelle. En pleine paix, alors que tout le monde dort tranquille, deux hommes s'abouchent dans l'ombre, seuls et sans témoins, pour s'entendre sur les moyens d'allumer un incendie et de tirer chacun la meilleure part des dépouilles de leurs voisins, pendant la bagarre qui suivra ; dans cette bagarre deux cent mille hommes perdront la vie ; ils le savent, mais leur soif

de butin ne s'arrête pas à cette considération ; et, pour commencer, le plus faible mais le plus rusé des deux, celui qui pousse et exploite l'autre, livre, pour prix du marché, une innocente jeune fille. Peut-on imaginer rien de plus vil et de plus scélérat ? Voilà pourtant la gloire chez les trois quarts des conquérants ; voilà la victoire quand on la dépouille de ses rayons !

Le prince Napoléon ne parait pas avoir assisté à l'entrevue ; mais absent de corps, son inspiration renforçait et avait dirigé à l'avance l'audace de son cousin. C'était lui qui avait dit à Cavour : « Venez et osez : je vous promets l'impossible. » Quelques-uns des familiers des Tuileries, parmi lesquels M. Walewski, remarquèrent son air de jubilation et flairèrent une intrigue. L'Empereur fut informé de leurs inquiétudes, mais feignit de les ignorer ; il invita seulement le prince à la patience et à plus de circonspection. Mais il n'eut pas besoin de cette recommandation auprès de Victor-Emmanuel, qui était Italien, encore moins auprès de Cavour, plus rusé à lui seul que tous les autres ensemble.

En attendant que se dévoilassent ses noirs desseins, le conspirateur couronné continuait à recueillir les hommages d'un peuple heureux. Le voyage de Normandie et de Bretagne fut pour lui un nouveau triomphe ; nous devons le raconter avec quelque détail.

Le départ eut lieu de Saint-CIoud le 3 août 1858. Leurs Majestés étaient accompagnées du maréchal Vaillant, grand maréchal du palais ; de la princesse d'Essling, grande-maitresse de la maison de l'Impératrice ; des généraux Niel et Fleury, aides de camp de l'Empereur ; du marquis de Chaumont-Quitry, du vicomte de Lezay-Marnésia, du baron de Bourgoing, chambellan-écuyer ; du capitaine Brady et du marquis de Cadore, officiers d'ordonnance ; de la comtesse de La Bédoyère et de la comtesse de Lourmel, dame du palais de l'Impératrice.

Ce voyage n'était pas seulement une promenade décorative à travers nos vieilles provinces. Il se rattachait à des évène-

ments glorieux pour notre pays. La Reine d'Angleterre, accompagnée du prince Albert et escortée par la flotte anglaise, était venue rendre la visite faite en Angleterre par les souverains. A aucune époque une telle démonstration ne s'était produite de la part de la première puissance maritime du monde moderne, si orgueilleuse de sa suprématie. Cette entrevue pacifique fut entourée, du côté de la France surtout, du plus imposant appareil ; une grande activité régnait dans nos arsenaux, depuis l'avènement de Napoléon III, si bien que nos grands ports entrevoyaient dans un avenir prochain le retour de leur gloire passée.

L'Empereur inaugura à Nantes un bassin de radoub auquel on donna son nom ; ce bassin est le plus vaste et le mieux aménagé qui existe. Il assista au lancement d'un nouveau vaisseau, la Ville-de- Nantes et, après des fêtes splendides, s'embarqua sur la Bretagne pour se rendre à Cherbourg et à Brest.

A Cherbourg, l'afïïuence des visiteurs, venus de toutes les parties du monde pour assister à l'entrevue des souverains, avait été si considérable qu'on avait dû organiser un véritable campement pour les étrangers. Par les ordres de l'Empereur, plusieurs centaines de tentes, parfaitement ordonnées, avaient été dressées autour de la gare, offrant une hospitalité pittoresque à nombre de personnes qui eussent été forcées, sans ce secours, de coucher à la belle étoile.

Le lendemain du départ de Cherbourg, à une heure de l'après-midi, l'escadre franchissait les passes du Goulet et entrait dans la rade de Brest. Les grands vaisseaux aux voiles gonflées s'avançaient noblement, la Bretagne en tête; ils venaient se ranger au mouillage, dans un ordre admirable, salués par tous les canons de la rade et des forts, tandis qu'une immense population, en habits de fête, couronnant toutes les falaises, acclamait les souverains.

L'Empereur, pour se rendre à terre, était monté dans le canot sur lequel Napoléon Ier visita les bouches de l'Escaut et les défenses d'Anvers, en 1811. Cette embarcation, dirigée

par trente rameurs, était ornée avec une grande magnificence. Deux statuer dorées y soutenaient à l'arrière une tente de velours écarlate semée d'abeilles d'or, surmontée de la couronne impériale et d'un aigle aux ailes déployées, tandis que des néréides et des tritons groupés dans un mouvement magnifique semblent entraîner sur les flots cette embarcation, d'un luxe qui évoque le souvenir des trirèmes de Cléopâtre *.

A aucune époque et dans aucun lieu du monde, des souverains ne reçurent un accueil comparable à celui que l'Empereur et l'Impératrice trouvèrent parmi ces bonnes populations bretonnes. Les légitimistes intransigeants restaient chez eux, mais leur protestation abstentionniste se bornait à regretter que Napoléon III ne fût pas, selon eux, un monarque légitime.

Chaque soir, pendant le séjour de Leurs Majestés, le cours d'Ajot, cette magnifique promenade, couverte d'arbres séculaires, qui domine la rade, était illuminé par des millions de verres de couleur, formant comme un dôme de feu. Avec un étonnement naïf, les Bretons s'écriaient, dans leur poétique langage : « Nemet er Baradoz, n'euz hetra. ebed kaeroch ! Excepté le paradis, il n'est rien de plus beau ! »

L'Empereur et l'Impératrice se mêlaient familièrement à la foule, profondément touchés de l'accueil digne d'un autre âge qu'ils trouvaient dans ce peuple aussi respectueux qu'empressé.

Afin de réunir le plus de monde possible autour des souverains, on avait aménagé la halle aux grains qui, grâce à une décoration sompteuse, était transformée en salle de bal. Les murs disparaissaient sous d'immenses panneaux de glaces encadrés de velours écarlate, et une profusion de fleurs entourait dix rangées de gradins chargés de femmes en toi-

1 Depuis lors, un peu abandonnée sous un hangar, dans le fond du port, ce vieux canot a eu besoin de coûteuses restaurations pour être mis à la disposition de M. Carnot dans son voyage à Brest.

lette de bal. Après le quadrille officiel, cinquante couples portant le costume des divers cantons défilèrent avec leurs bannières devant l'estrade impériale.

S'arrêtant un moment, ils s'inclinaient avec une génuflexion aussi profonde que s'ils avaient été dans une église ; puis au son du biniou, ils exécutaient les danses nationales. Ce long défilé de bannières, au milieu de la splendeur du bal, ces costumes d'une étrange richesse, l'air grave et digne de tous ces jeunes hommes aux longs cheveux flottants, ces femmes qui, dans leur simplicité, ne manquaient ni de grâce ni de noblesse, tout cela produisait un effet saisissant, et l'on aurait pu se croire transporté au milieu d'une scène du Moyen-Age.

L'Impératrice portait une robe de tulle bleu pâle semée de légers fils d'argent. Son buste incomparable, ses épaules exquises se dégageaient comme d'un nuage au milieu de ces flots de tulle. Le chambellan de service ayant annoncé, d'une voix retentissante, « l'Empereur », un profond silence se fit subitement parmi les milliers de personnes réunies. L'Impératrice, d'un mouvement qui n'appartenait qu'à elle, imposante et modeste tout à la fois, fit un salut circulaire, enveloppant de son long regard lumineux et doux toute cette foule attentive. Elle était alors dans tout l'épanouissement de sa beauté radieuse, que rehaussait encore le prestige de la souveraineté. Et ce prestige fut à son apogée lors du voyage en Bretagne. Aussi, malgré bien des événements divers, l'Empereur et l'Impératrice en conservèrent toujours un souvenir attendri.

Après avoir visité l'arsenal, les hôpitaux, laissant partout les traces d'une libéralité vraiment royale, l'Empereur et l'Impératrice quittaient Brest, le 12 août, en chaise de poste, pour continuer, de relais en relais, ce voyage qui fut un véritable événement pour le pays. De village en village, toute la population faisait escorte. Tous les chevaux de la contrée étaient mis en réquisition pour suivre Leurs Majestés, et l'on voyait de bons curés bretons mêlés au flot de leurs parois-

siens, galoper autour des voitures impériales d'un bourg à l'autre.

Le voyage s'acheva le 15 août au sanctuaire de Saint- Anned'Auray, le pèlerinage le plus vénéré de toute la Bretagne.

En ce temps là, qui devait s'éloigner si vite et peut-être pour ne jamais revenir, trente-six millions de catholiques français ne craignaient pas de s'agenouiller publiquement avec leurs souverains, et leurs souverains avec eux, pour rendre hommage à Dieu qui leur octroyait le commun bonheur, la mutuelle confiance dont ils jouissaient les uns par les autres, et que nul homme sincère n'osait révoquer en doute.

C'était l'âge d'or de l'Empire. Et celui qui aurait annoncé que l'Empereur était à la veille de descendre spontanément, follement et malgré tous les avertissements de ses amis, de ces sommets lumineux, aurait trouvé autant d'incrédules que d'auditeurs.

Peut-être en aurait-il compté un de plus, car il aurait eu quelque peine à croire lui-même à sa propre prédiction.

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