‹ Histoire de Napoléon III (volume 2)Chapitre 3 sur 36 · MA CHÈRE MÈRE · texte numérisé non relu

MA CHÈRE MÈRE

Je reconnais à votre démarche toute votre tendresse pour moi; vous avez pensé au danger que je courais, mais vous n'avez pas

Presque tous ces détails sont empruntés à l'acte d'accusation.

pensé à mon honneur qui m'obligeait à partager le sort de mes compagnons d'infortune. Ça été pour moi une douleur, bien vive que d'abandonner ces hommes que j'avais entraînés à leur perte, lorsque ma présence et mes dispositions auraient pu influencer le jury en leur faveur. J'écris au Roi pour le prier de jeter un regard de bonté sur eux ; c'est la seule grâce qui puisse me toucher.

Je pars pour l'Amérique ; mais, ma chère mère, si vous ne voulez pas augmenter ma douleur, je vous en conjure, ne me suivez pas. L'idée de faire partager à ma mère mon exil de l'Europe serait, aux yeux du monde, une tache indélébile pour moi, et pour mon cœur cela serait un chagrin cuisant. Je vais en Amérique faire comme Achille Murât, me créer moi-même une existence ; il me faut un intérêt nouveau pour pouvoir m'y plaire.

Je vous prie, chère maman, de veiller à ce qu'il ne manque rien aux prisonniers de Strasbourg ; prenez soin des deux fils du colonel Vaudrey, qui sont à Paris avec leur mère. Je prendrais facilement mon parti si je savais que mes autres compagnons d'infortune auront la vie sauve; mais avoir sur la conscience la mort de braves soldats, c'est une douleur amère qui ne peut jamais s'effacer.

Adieu, ma chère maman ; recevez mes remerciements pour toutes les marques de tendresse que vous me donnez ; retournez à Arenenberg, mais ne venez pas me rejoindre en Amérique, j'en serais trop malheureux. Adieu, recevez mes tendres embrassements ; je vous aimerai toujours de tout cœur.

Votre tendre et respectueux fils,

Napoléon-Louis Bonaparte.

Louis-Napoléon arriva à Lorient dans la nuit du 14 au 15 novembre ; il fut embarqué à bord de la frégate l'Andromède, qui Je transporta en Amérique. Avant l'embarquement, Louis-Philippe lui fit remettre 16.000 francs en or.

Ses compagnons de captivité comparurent devant la cour d'assises du Bas-Rhin ; mais le jury s'indigna qu'on voulût sacrifier ces hommes alors qu'on élargissait sans jugement le principal accusé, et ils furent tous acquittés.

Avant de quitter Lorient, le prince écrivit au comte de Survilliers (Joseph Bonaparte), son oncle :

Lorient, 15 novemtre 1836.

Mon cher oncle,

Vous aurez appris avec surprise l'événement de Strasbourg. Lorsqu'on ne réussit pas, on dénature vos intentions, on vous calomnie

on est sûr d'être blâmé, même par les siens. Aussi n'essayerai-je pas aujourd'hui de me disculper à vos yeux.

Je pars demain pour l'Amérique. Vous me feriez plaisir de m'envoyer quelques lettres de recommandation pour Philadelphie et New- York. Ayez la bonté de présenter mes respects à mes oncles et de recevoir l'expression de mon sincère attachement.

En quittant l'Europe, peut-être pour toujours, j'éprouve le plus grand chagrin, celui de penser que, même dans ma. famille, je ne trouverai personne qui plaigne mon sort.

Adieu, mon cher oncle ; ne doutez jamais de mes sentiments à votre égard.

Votre tendre neveu,

Napoléon-Louis Bonaparte.

P. S. — Ayez la bonté de faire savoir à votre chargé d'affaires en Amérique quelles seraient les terres que vous consentiriez à me vendre.

On voit par cette lettre combien peu il se savait approuvé de sa famille. Le roi Louis, parlant de lui, écrivait de Pise le 20 janvier 1837 :

J'ai pris le parti de n'y plus songer. Toutes les fois que je reçois des lettres ou quelque récit relatif à mon malheureux fils, je les brûle sans les lire. C'est ce que je viens de faire pour deux imprimés relatifs à cet objet. C'est sans doute sa malheureuse mère qui fait faire ces brochures. Je voudrais seulement savoir ce qu'il est devenu. Si vous en savez quelque chose, informez-m'en.

Il écrivait encore, le 24 juillet de la même année, en faisant allusion à un projet de mariage avec la princesse Mathilde, fille du roi Jérôme :

Où mène une ambition désordonnée et si peu en rapport avec ses moyens? Il y a là une déception pour tout le monde. Il a refusé de se rendre près de Jérôme, dont il devait épouser la fille.

Enfin l'ex-roi de Westphalie écrivait de son côté à Fex-roi d'Espagne le 29 novembre 1837 :

Tout ce que tu me dis de l'extravagance de notre neveu Louis est bien juste. Nous ne savons ici que ce que les journaux annoncent, et c'est bien assez pour gémir sur une pareille entreprise; tu conçois dans quel état est son malheureux père. Pourquoi Hortense a-t-elle laissé son fils se lier avec tant d'intrigants ?... La princesse Mathilde est fort triste ; nous ferons de notre mieux pour la consoler.]

Il faut reconnaître cependant à l'échauffourée de Strasbourg un résultat pratique et nullement ridicule. Le peuple idolâtrait Napoléon , mais ne connaissait plus sa famille ; pour la plupart, celle-ci avait fini avec le duc de Reichstadt. La France apprit tout à coup qu'il existait encore des Bonaparte, que le grand Empereur avait des héritiers. Le jeune « extravagant », le 30 octobre 1836, n'avait donc pas absolument perdu sa journée.

Le gouvernement de Louis-Philippe fit courir le bruit que Louis-Napoléon avait juré de ne pas quitter l'Amérique pendant dix ans. Mais ce fait ne parait nullement prouvé.

Moins d'un an après son départ, le prince, ir.formé d'une maladie grave de sa mère, se rembarqua pour l'Europe. Ses deux oncles Joseph et Jérôme, qui se trouvaient à Londres, s'en éloignèrent précipitamment en apprenant qu'il y arrivait aussi. Joseph, malgré une lettre de lui, très respectueuse, refusa de le voir.

La reine Hortense expira entre ses bras le 3 octobre 1837, à Arenenberg. Ses dernières recommandations eurent pour objet non de le faire renoncer à ses ambitions, mais de l'engager à n'agir qu'avec prudence et à ménager ses ressources. Il était à peu près ruiné et elle craignait que ses amis ne se fatiguassent de fournir à ses prodigalités. Elle écrivait à la duchesse d'Abrantès, en 1836, ce mot prophétique :

« Si Louis devient jamais Empereur, il mangera la France. »

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