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« Napoléon. »
Clytemnestre du Salon carré, au Louvre : « Voyez-vous, mon cher comte, les femmes, c'est l'idéal... en peinture ! »
L'avenir du jeune Prince impérial était, pour son père et pour sa mère, le sujet de trop justes préoccupations. Un incident rendu dramatique par les tendances de l'un et de l'autre à la superstition, remplit leurs âmes de sombres présages. L'Impératrice faisait exécuter pour la duchesse d'Albe, sa sœur, un tombeau en marbre. Aux quatre angles du monument, des anges veillaient sur la morte. Ils étaient représentés par les enfants de la duchesse et le Prince impérial. Or il arriva que la tête de l'ange, figurant le Prince, se détacha et roula sur le parquet. A cette vue l'Impératrice se recula et fut prise d'une crise nerveuse. L'Empereur se contint, mais il garda toujours le souvenir de cette scène. II n'aimait pas qu'on la rappelât et, un jour qu'on en parlait devant lui et son fils, d'un geste instinctif il étendit son bras vers l'enfant, le ramena tendrement contre son cœur, comme pour le disputer à la mort, et ne reprit son calme qu'après avoir caressé longuement ses cheveux blonds.
Le jeune héritier de l'Empire était élevé assez virilement. Sa maison, bien plus restreinte que celle de ses parents, se composait d'un gouverneur, le général Frossard, qu'atteignirent bientôt de terribles revers; dun écuyer, le fidèle Bachon, et de quatre aides de camp dont deux, le commandant Charles Duperré et le lieutenant-colonel d'Espeuilles, ont parcouru une brillante carrière et sont devenus l'un général de division de cavalerie et commandant de corps d'armée, l'autre amiral. Pour précepteur, il avait un professeur de l'Université, M. Filon, agrégé des lettres.
L'Empereur, généralement, gâtait le jeune Prince. L'Impératrice, par contre, fut une mère sans défaillance. Elle affectait vis-à-vis de l'enfant une sévérité presque dure, mais salutaire dans un milieu amollissant.
Elle eut en cela bien du mérite, car il lui fallait lutter contre elle-même et contre tous. Un jour, aux Tuileries, à la suite de ses jeux le « petit Prince » passant devant le fac-
tionnaire de service, au bas du grand escalier, se permit en sa malicieuse gaieté de le tourner quelque peu en ridicule ; — ie pauvre diable n'osait remuer, confus, vexé, figé, bref faisant si triste mine que les assistants se tordaient.
Mais en haut, sur le palier, quelqu'un se tenait immobile, écoutant ; et quand le jeune prince eut franchi l'étage, toujours riant, toujours suivi de la troupe en galté, — tout à coup, levant les yeux, il resta comme pétrifié, lui et les autres. L'Impératrice était là, comme une apparition austère; droite, l'air plus que sévère...
Sans un mot, elle descendit, prit son fils par la main, et toujours à la muette, elle arrêta l'enfant devant le soldat, cette fois rouge et balbutiant. La main sur l'épaule de l'enfant, elle le fit plier, et à genoux, humblement s'excuser du •chagrin involontaire qu'il venait de causer.
Ce fut une scène charmante en son auguste simplicité : ie pauvre homme se précipita vers le Prince et tout pleurant le releva. Tout le monde était attendri. — L'Impératrice seule resta impassible.
Elle sut donc habituer le Prince au respect, au travail et le mettre en garde contre les mille séductions qui l'environnaient. Elle lui inculqua de tels sentiments d'honneur, de droiture, de piété éclairée, qu'elle fit de lui un homme, un homme de cœur et d'intelligence, dont la précoce disparition fut un deuil public aux yeux de tous ceux qui l'ont connu. ■Cependant, comme elle ne sut pas toujours avoir avec lui cet abandon maternel qui engendre non une irrespectueuse familiarité, mais la confiance et l'épanouissement, l'enfant resta triste et fut rarement heureux. Il avait l'âme fière et le cœur très aimant; de là pour lui de fréquents mécomptes, aggravés encore, plus tard, par l'étroite dépendance et la gêne financière où le mit l'étrange testament paternel dont nous aurons à reparler. Ce fut ce qui le détermina à l'aventureuse et lointaine expédition dans laquelle il devait trouver la mort.
Une page d'un témoin, que nous avons cité déjà, achèvera
ce tableau de la famille impériale à la veille des catastrophes :
Le 16 mars 1870 réunit à la chapelle des Tuileries, la Maison et quelques invités. Le Prince accomplissait sa quatorzième année. Il •entendit la messe avec un profond et remarquable recueillement.
Après la cérémonie, au lieu de rentrer dans leurs appartements, Leurs Majestés vinrent, avec une grande affabilité, dire quelques mots aimables à tous les assistants. L'Impératrice avait retrouvé son visage des jours riants ; elle pria toutes les dames de venir passer la soirée aux Tuileries, en ayant bien soin d'amener leurs •enfants. N'était-il pas juste que le jour de naissance de Loulou, comme elle appelait encore le jeune Prince, fût aussi une fête pour tous ceux de son âge?
Le soir on joua des comédies, où Saint-Germain se surpassa, mais qui ne laissaient pas d'être d'un assez mauvais choix pour cet auditoire juvénile : En wagon, de Werconsin, et Adélaïde et Verinousse, du même auteur.
Ce fut une vraie « soirée bourgeoise », d'où la dignité et la correction étaient absentes ; le prestige du trône semblait affaibli ; et cependant on ne pouvait rien préciser, on ne pouvait mettre un nom ou un motif sur le sentiment pénible qui étreignait tous les esprits. On n'articulait aucune plainte sérieuse, mais on chargeait de tout cela le grand coupable, Emile Ollivier. On se disait tout bas : « La présence de cet homme près de l'Empereur est un grand malheur, sa place n'est pas aux Tuileries. On dirait toucher à un cataclysme!!! » Quant à l'Emoereur, il n'était radieux que lorsqu'il s'entretenait avec son fils ; mais l'intimité entre eux était extrême, leur confiance réciproque excitait l'admiration.
Après le spectacle, on dansa dans le salon voisin. C'était joie de voir tous ces ravissants visages d'enfants, fillettes et garçons, courant de l'un à l'autre, embrassés an passage par les Dames du Palais, par l'Impératrice elle-même qui prenait les plus petits et les asseyait sur ses genoux eu leur disaut des gentillesses...
Il nous souvient que ce soir-là, pendant un entr'acte entre deux comédies, nous, les grands garçons, déjà de l'âge du Prince, nous nous trouvions groupés dans une embrasure de fenêtre sur la droite ; nous étions là, Conneau, Fleury, de Bourgoing, Mariani, l'auteur de oes lignes, et d'autres dont le nom nous échappe. L'Empereur vint à passer devant nous.
Le Souverain vieilli, visiblement fatigué, marchait d'un pas traînant et inégal ; il s'arrêta en considérant notre jeune groupe, il s'amusa à nous tapoter les joues.
« Quelle belle "journée ! dit-il de sa voix lasse. — Jeunesse pour le Prince! répartit le chambellan Mariani. — Qui sait?... qui sait?...
murmura Napoléon III. » Et nous avons encore en nos yeux la vision très nette des longs regards presque éteints du fils de la reine Hortense, s'égarant au-dessus de nos insouciantes têtes, et semblant chercher là-bas, tout là-bas, dans le sombre avenir.
Puis il repartit en sa marche nonchalante, et nous n'aperçûmes, plus qu'un dos voûté, revêtu de l'habit bleu barbeau, ondulant à travers les vagues humaines de la cohue des courtisans.
A onze heures, une voix sèche et dominatrice s'adressant au prince Impérial scanda : « Loulou, il est onze heures, il faut se retirer ! » L'Impératrice avait ordonné, et le jeune Prince, après un adieu à chacun de nous, rentra dans ses appartements.
La fête était finie; le prochain anniversaire devait être célébré sur la terre d'exil '.
* De Notre-Dame au Zoulouland, par Albert Verly.