S" ÉDIT
Harlay devant les Seize. Les sections cette fois sauvent la Convention, pour sauver la France d'une nouvelle terreur. Treize condamnes pour l'attentat du 1 *"• prairial luttent de célébrité comme de courage , et se frappent tous du même couteau ; peu d'entre eux sont portés vivans sur l'échafaud. Lanjuinais élève la voix en faveur de la religion , et fait rendre aux cultes les édifices qui leur appartiennent. On abolit le tribunal révolutionnaire. Après une maladie de langueur , dont le poison peut être la cause, Louis XVII meurt, le 17 juin, dans la tour du Temple, à l'âge de dix ans, précédé de peu de jours dans la tombe par ses deux médecins ; sa mort coïncide avec les préparatifs que Ton fait en Angleterre et aussi en France pour les côtes de Bretagne , où la guerre s'est rallumée. Le Comité de salut public a le secret de l'expédition britannique. Les Anglais débarquent les émigrés à Quiberon ; ils en voient froidement fusiller douze cents, parmi lesquels trois cents officiers de la marine , qui ont fait sans doute les campagnes de SuHrein dans l'Inde ! « Le sang anglais ri a pas coulé j » dit au parlement le ministre Pitt; a non^ répondit Shéridan, mais V honneur anglais a coulé par tous les pores, n Le lendemain de cette catastrophe , le 22 juillet , Charles IV de Bourbon , roi d'Espagne , signait la paix avec la
république. Un décret de la Convention ferme les sociétés populaires. D'autres décrets déclarent le Rhin barrière intégrante du territoire français , et rapportent la loi des suspects. La constitution de Fan lii , par laquelle la Convention se décime ellemême et divise en deux conseils l'unité de la représentation nationale, est proposée. Cependant des rassemblemens tumultueux ont lieu dans la capitale.
Louis XVIII, depuis la mort de son neveu, a pris le titre de roi de France , et il apprend à Vérone , où il réside , la paix de l'Espagne avec la Convention. Il publie un manifeste à ce sujet , en écrivant au général vendéen Charette : « Le descendant de « Louis XIV et de Philippe V a fait sa paix; il a ne nous reste donc que les Anglais. » Aussi Monsieur a débarqué à l'Ile-Dieu, à la tête de sept mille émigrés et de quatre mille Anglais. Le royalisme , caché sous les couleurs républicaines , s'apprête à profiter de ces troubles; déjà Moreau à l'armée du Nord conspire avec Pichegru , général de l'armée de Rhin-et-Moselle. Celui-ci est d'intelligence avec le prince de Condé pour ouvrii* aux émigrés les barrières de l'Alsace , et livrera aux Autrichiens une partie de son armée ; mais alors, plus français que Pichegru, le prince de Condé refuse la coopération étrangère. Le détes-
table attentat de Manheim , où neuf mille Français doivent se rendre au général Wurmser après un long bombardement, aura pour résultat de faire repasser le Rhin à Farmée trahie par son chef , et à celle de Sambre-et-Meuse , qui , sous Jourdan , déjà maîtresse de Dusseldorf , marchait pour investir Mayence ! Le loyal Jourdan est placé entre Moreau et Pichegru. Tels sont les présages et les avant-coureurs du 1 3 vendémiaire et de la fortune de Bonaparte. Ce jour va paraître. Le 5 octobre 1795 s^annonce comme un terrible anniversaire du 5 octobre 1 789. Pour la troisième fois , Tannée 1 795 aura vu en danger la Convention , la république, et jusqu'à la lib^té.
Le 9 tha*midor avait été, en résultat, le triomphe de la révolution sur la terreur , mais il n'avait été entrepris que par des ennemis cpii avaient gagné de vitesse leurs adversaires. Ce parti , qui avait osé abattre Fhydre sanguinaire née de la fermentation conventionnelle , avait pris pour lui tout le fardeau du gouvernement ; il avait dû faire l'inventaire de lliéritage des triumvirs et des proconsids , et il avait été effrayé , tout d'abord après sa victoire , de sa victoire elle-même. La mort du divan révolutionnaire avait laissé sur les bancs de la Convention des lacunes sinistres, de grands intervalles , remplis naguère par la volonté , Faudace
et le succès. Ces places vides y que personne nV sait occuper , sillonnaient d'une manière tragique les rangs de rassemblée. Elles classaient aussi, elles isolaient les fractions d'un grand corps devenu tout à coup maître d'un pouvoir cpi'il ne pouvait plus exercer , parce que ce pouvoir était le crime des vaincus. Ainsi ce corps se brisait en oligarchies purement factieuses , qui , tour à tour et à jeu découvert , saisissaient et perdaient les faisceaux. La Convention , après avoir été obligée de se mutiler pour son* propre salut, se vit forcée de travailler à se détruire pour le salut de la république. Jamais plus forte nécessité n'avait pesé sur le gouvernement d'un grand peuple. Tel était le spectacle et telle était la destinée que la Convention présentait chaque jour à ses libérateurs et à ses ennemis.
Hors de la Convention, le tableau paraissait encore plus sinistre. La France Ressemblait à un empire en décret , saisi par d'avides et implacables créanciers , et pillé par des débiteurs au désespoir. Ces débiteurs, c'étaient les habitans ; ces créanciers, les réacteurs du 9 thermidor. Ceux-ci persécutaient au nom de la liberté triomphante , comme leurs ennemis avaient immolé au nom de la liberté conquise, et leurs œuvres portaient l'empreinte de la vengeance et de l'usurpation. Aussi les sources^
premières de la fortune républicaine furent-elles bientôt taries. Un discrédit mortel frappa les assignats et jusqu'aux domaines nationaux. Le Comité de salut public avait créé le maximum et les réquisitions. Les moyens iniques, mais puissans, qui alimentaient les magasins militaires, étaient tombés avec lui, et la fatalité de cette période faisait que le retour d'une sorte de justice envers les individus devenait funeste à la nation. Le pain du soldat n'était plus assuré ; la solde man^ qua, et le recrutement lui-inême dut cesser; il n'y avait de fidèle et de stable que la gloire. Mais quatorze armées, toujours victorieuses, n'avaient point été invulnérables, et, faute de pouvoir réparer leurs pertes, elles ne présentaient plus que des débris mécontens.
Paris souffrait beaucoup aussi de la disette , du discrédit du papier-monnaie , et de tous les inconvéniens d'une mauvaise administration , et cependant il présentait un autre spectacle bien propre à étonner ceux qui pouvaient l'observer avec calme. Aussitôt que le joug de la terreur avait été brisé , les mœurs de plusieurs classes de la société se précipitèrent dans l'anarchie morale la plus complète. Une sorte de joie effrénée , de débauche publique, caractérisa les saturnales de la délivrance commune ; on institua le bal des victimes ; il était donné
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par leurs héiîtieis. Les trésors cachés revirent la lumière, les nouvelles fortunes osèrent se montrer et lutter avec les anciennes. Toutes les larmes se séchèrent comme par enchantement, et l'honorable pauvreté commença à rougir d'elle-même. Le caractère national subissait à Paris sa seconde révolution; ainsi que le malheur, la prudence fut aussi oubliée. Le parti royaliste , qui avait inondé les échafauds de son sang , se releva tout à coup , et passa de la stupeur à Taudace, et de la crainte à la vengeance. Ce parti semblait irrité de son salut, et s'occupait à en rechercher les auteurs, comme d'anciens coupables dont il refusait d'amnistier les services, et qui, en immolant leurs complices , n'auraient fait que retarder leur propre châtiment ; fidèle à sa haine , et comptant sur l'appui que lui prêtaient ses aveugles adversaires , il reparaissait hautement dans les salons avec l'intrigue étrangère , et se propagea avec une rapidité effrayante dans certaines classes. Il n'est pas donné aux hommes , après une horrible infortune, de désirer à demi. On se sentait naturellement porté à vouloir un état de choses totalement contraire à celui sous lequel on avait gémi si long-temps.
La conspiration trouva bientôt un aliment puissant dans l'adoption d'une nouvelle constitution qui donnait le pouvoir exécutif k un Directoii^e de
cinq membres , et la législature à deux conseils. Soumise a Facceptation du peuple convoqué en assemblées primaires , cette constitution renfermait ea son sein le germe de la guerre contre-révolutionnaire qui allait éclata. On avait justemait attribué la chute de la constitution de 1791 au décret de la Constituante qui excluait tous ses membres de la législature suivante. En effet , cette imprudente générosité donna subitement la loi a gard^ k ses ennemis , et enfanta la redoutable assemblée qui détruisit la loi et les législateurs. Au moment du même danger, la Convention se souvint des fautes de ses prédécesseurs , et joignit deux lois additionnelles au nouveau pacte social. Par Tune^ la Convention formait les deux tiers de la législature; par Fautre, un tiers seulement des deux Conseils, pour cette fois, était k la nomination des assemblées électorales. Une troisième loi soumettait ces deux dispositions , comme inséparables du nouvel acte constitutionnel , k l'acceptation du peuple. Lk résidait le danger pour la Convention, danger d'autant plus inévitable, que l'affronter semblait le seul moyen d'éviter de courir une chance plus redoutable encore. Mais aussi , pour sortir victorieusement d'une telle épreuve, il fallait quelque chose de plus que sa prudence, qui pouvait ressembler k la peur, et que son autorité,
alors soumise à la discussion publique. On était devenu délicat , difficile en fait de liberté y depuis la chute de la Montagne. On avait souffert plus que patiemment les barbaries du triumvirat, et Ton s'indignait hautement contre ce que Ton appelait les usurpations de la Convention.
Le parti royaliste et celui de l'étranger avaient compté sur une législature entièrement neuve, pour opérer la contre^r évolution. Ils jouèrent le jeu des républicains , se répandirent en déclama* tions populaires , et donnèrent le change à Fopinion , en protestant hautement au nom des libertés électorales. Sur les quarante*huit sections qui composaiaoït la garde nationale, cinq seulement voulaient la république , ce qui n'était pas rigoureusement vouloir la Convaition. Quarante-trois sections se soulevèrent et se réunirent en assemblées armées déUbérantes. Chacune avait sa tribune. Elles rejetèrent les lois additionnelles. La Convention , plutôt par souvenir que par conviction , voulut se montrer forte , et prendre en pitié ces agitations. Elle crut les terminer en proclamant, le 23 septembre, l'acceptation de la constitution par la majorité des assemblées primaires de la république ; mais , le 24 , une assemblée centrale d'électeurs se réunit hostilement à l'Odéon. Le 2 octobre (10 vendémiaire), cette assemblée
illégale, c'est-à-dire insurrectionnelle, fut dissoute par la force.
La guerre allait commencer. La section Lepelletier, qui se rassemblait au couyent des Filles- Saint-Thomas , en donnait le signal. La Convention ordonna la clôture du couvent et le désarmement de la section. Si Paris s'était souvenu des Barricades, la Convention succombait, et Bonaparte perdait l'occasion qui allait le produire sur la scène du monde. La rue Yivienne fut tout à coup occupée par le général Menou , à la tête d'une force imposante en infanterie , cavalerie et artillerie ; mais il y trouva les gardes nationaux de la section rangés en bataille, et les maisons occupées par les sectionnaires. Les représentans échouèrent également auprès du comité de la section , lequel s'était aussi déclaré représentant du peuple, et refusa d'obéir. Une sorte de capitulation termina cette ridicule usurpation du pouvoir souverain ; et , maitresse du champ de bataille , sans avoir combattu , la section Lepelletier n'avait cpie plus raison de chanter victoire.
Au milieu de ces grandes agitations , Bonaparte continuait les habitudes de sa vie privée : il assistait au spectacle Feydeau , voisin du théâtre de la guerre; il apprit ce qui se passait dans la rue Vivienne , s'y rendit , fut témoin de la retraite des
troupes de la Convention , et courut aux tribunes de l'Assemblée. Menou était dénoncé par les représentans eux-mêmes qui Tavaient accompagné , et qui , loin de déployer la moindre énergie , avaient contrarié les dispositions qu'il avait voulu prendre. Ce général pouvait aussi bien leur reprocher d'avoir échoué dans leur négociation avec le comité de la section Lepelletier, qui leur avait fièrement répondu qu'il ne reconnaissait point la Convention. Menou fut mis en arrestation. L'agitation redoubla encore dans l'Assemblée aux nouvelles des propositions sinistres qui se succédèrent pendant cette nuit. Divers orateurs montèrent à la tribune, et dénoncèrent hautement le pér^ public. Mais les opinions , partagées d'abord sur le choix d'un chef militaire a qui l'on pouvait confier le salut de la patrie, furent à la fin entraînées, soit par les représentans du peuple qui avaient pu juger des talens de Bonaparte pendant leur mission aux armées du midi, soit par les membres du comité de gouvernement , et elles se réunirent sur le jeune général. Caché dans la foule , et guettant la fortune , il assistait lui-même à cette délibération. Sans doute alors il se souvint d'Aubry, de l'inaction à laquelle ce représentant l'avait condanmé , de l'obscurité qui enveloppa tout à coup le vainqueur de Toulon et le commandant d'artil-
lerie de rarniée d'Italie. Celte fois, c'est la destinée elle-même qui vient le prendre par la main et veut lui donner une grande place au milieu du peuple français. Malgré l'horreur que lui inspira toujours la guerre civile, doit-il laisser périr la république, qui, même au temps des proscriptions , n'a jamais appelé en vain jusqu'à présent ses défenseurs? Quel mom^it dans la vie d^un homme passionné [lour la liberté autant que pour sa propre gloire! Laissera -t-il échapper cette faveur périlleuse du sort? Bonaparte se rend au Comité de salut public. On l'y attendait.
Il avait vu , dans la rue Vivîenne , la conduite de Menou et celle des commissaires. Il en rendit compte , et déclara qu'il n'accepterait pas le commandement, s'il devait marcher sous les ordres des commissaires. Le péril pressait : pour trancher cette difficulté , on donna le commandement en chef au représentant Barras , et le commandement en second à Bonaparte. Barras n'entendait rien & la guerre; mais chargé, au 9 thermidor, de dissiper la Commune insurgée pour Robespierre, il était devenu célèbre , non pas en raison de la difficulté, mais de l'importance de cette opération. Barras réunit donc dans sa personne le pouvoir des trois commissaires et ceux du général en chef. Il avait connu à Toulon le général Bonaparte , et
il s'empressa de lui déléguer toute son autorité militaire.
Aussitôt que Bonaparte fut investi du commandement, il envoya le chef d'escadron Murât , avec un fort détachement , s'emparer des quarante pièces d'artillerie parquées à la plaine des Sablons. Minuit sonnait : un moment plus tard , elles auraient été enlevées par une colonne de la section Lepelletier, qui n'osa attaquer les trois cents chevaux de Murât. Le 1 3 , à neuf heures du matin , l'artillerie était placée a la tête du pont de Louis xvi, du pont Royal , de la rue de Rohan , du cul-desac Dauphin, dans la rue Saint-Honoré , au pont Tournant, enfin à toutes les avenues des Tuileries. L'armée, d'abord de cinq mille hommes contre quarante mille, fut portée k huit mille cinq cents. Trois bataillons , composés d'anciens satellites , ou employés de la Convention , furent armés , organisés et placés sous le commandement du général Berruyer. C'étaient des patriotes éprouvés, disgraciés depuis le 9 thermidor. On les appelait encore les patriotes de 1789. Dans la Convention il y avait peu d'opinions généreuses. On parlait de traiter avec les sections , de se retirer sur les hauteurs de Saint -Cloud, de poser les armes. Enfin un parlementaire des sections , envoyé par Danican , leur général , traversa les portes , les yeux
t tO HISTOIRE
baadés , el osa venir sommer la Convention de retirer ses troupes. Le général Bonaparte fit porter huit cents fusils dans la Convention , pour armer les députés et former ainsi une réserve. Les insurgés occupaient en force les postes Saint-Roch et du Théâtre-Français , et les hauteurs de la Butte des Moulins; mais plusieurs de leurs colonnes avaient pris position sur le Pont-Neuf, où Carlaux , l'ancien général de l'armée de Toulon , commandait quatre cents hommes avec quatre pièces d'artillerie. Les sections occupaient aussi le jardin de l'Infante , au Louvre; et une forte colonne, battant la charge , essaya de déboucher par le pont Royal. Enfin, à quatre heures après midi le feu commença , et à six heures , après une faible résistance, les sections furent mises en déroute. Il y eut quatre cents hommes de tués de part et d'autre. Le général Bonaparte et son artillerie sauvèrent le gouvernement. La Convention confirma sa nomination au grade de général en second de l'armée de l'intérieur. Il fit acquitter Menou, que le Comité voulait condamner à mort , et qui méritait une punition sévère. L'autorité militaire prévalut sur la puissance civile qui lui devait son salut.
Dès cette époque, le nom de Bonaparte devint populaire. En sa qualité de général en second de l'armée de l'intérieur, il était obligé de pourvoir
de cette singulière fidélité : sans doute il faut en chercher la raison dans sa propre nature, dans son institution, dont l'objet est fixe, spécial, exclusif, et dont l'essence est une aveugle dépendance. Cette force d'opiniâtreté et la facilité avec lesquelles les soldats s'attachent et se dévouent à un homme de guerre, ne sont toutefois bien remarquables que dans les républiques, où ces élémens produisent nécessairement des factions , des guerres civiles, et des usurpations. Euf effet, depuis l'époque qui va naître par le commandement de l'armée d'Italie donné au général Bonaparte, jusqu'à son avènement à l'empire, il y aura l'armée de Moreau et l'armée de Bonaparte. La condamnation de Moreau ne terminera pas cette dangereuse rivalité, qui peut-être survit à tous deux. L'ascendant que Bonaparte prit sur l'armée parisienne, le 13 et le 14 vendémiaire, ne pouvait sans doute échapper à sa pénétration ; et si, dès cette époque, il eut la pensée de jouer un jour un grand rôle dans les destinées de la France , il dut compter pour beaucoup dans ses moyens de succès les deux organisations dont l'une lui donnait les citoyens de la capitale, l'autre la garde du gouvernement.
La Convention va expirer, mais jusqu'à son dernier moment elle est encore une puissance for-