LIVRE TROISIEME
J je commencerai d'abord mon travail à partir de la vigne du Dieu des armées, que de sa main puissante il cultive et protège contre les embûches de Béhémoth. Dans cette contrée qui fut jadis appelée Neustrie , et que nous nommons Normandie , cette vigne répandit ses provins en faveur des cultivateurs laborieux, et offrit à Dieu des fruits abondans, que recueillaient les hommes qui se maintenaient dans la sainteté. Ces bons agriculteurs construisirent dans cette contrée un grand nombre de monastères, dans
lesquels les sarmens de cette vigne , c'est-à-dire , les vrais chrétiens se réunirent entre eux pour combattre plus sûrement, jusqu'à la fin, les entreprises insidieuses des ennemis du salut.
Le bienheureux prélat Ouen , qui fleurit du temps de Dagobert, roi des Francs, et de Clovis son fils, par ses grandes vertus, tant séculières que spirituelles, fonda à Fécamp un couvent de religieuses , et un autre de moines , dans la ville de Rouen , où il reposa enterré Fan 678 de l'incarnation du Sauveur , et y resta déposé pendant cent soixante-cinq ans , jusqu'à la dévastation de Rouen par les Normands.
Au temps de ce pontife , saint Wandrille réunit à Fontenelles un nombreux essaim de cénobites, et le bienheureux Philibert , intrépide porte - enseigne de cette illustre armée, brilla de tout son éclat à Jumiège.
Dans les temps antérieurs , c'est-&-dire , pendant que Chilpéric et Childebertson neveu commandaient aux Francs et protégeaient les innocens contre les pervers par l'assistance de leur autorité royale, Evroul, originaire de Bay eux, dirigé par les enseignemens d'un ange , fonda un monastère : il réforma les habitans du pays qui, auparavant, se livraient aux rapines et aux brigandages, et les appela dans les sentiers d'une meilleure vie , en leur prodiguant la nourriture de sa doctrine et l'évidence de ses miracles. C'est ainsi que le Seigneur , étendant partout ses bienfaits , propagea sa vigne au moyen de bons cultivateurs, et répandk abondamment la douceur du salut dans le cœur des habitans des Gaules.
Le royaume des Francs s'étant, par la faveur de
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Dieu, élevé beaucoup au-dessus des nations voisines , et s'étant fort agrandi par suite des fréquens triomphes de ses rois , Pépin , Charlemagne et Louis-le- Débonnaire , la cupidité , l'orgueil et les passions s'étaient emparées outre mesure de tous les hommes , grands , médiocres et petits, et les précipitèrent dans Jes lacs de la perversité , contre Fauteur de leur salut, dont ils n'accomplissaient plus fidèlement les commandemens. Tout Tordre des clercs et des laïques, égaré par tant de calamités, perdit son ancienne vigueur, et, cédant aux attraits du monde, laissa ternir sa primitive splendeur et son austérité passée. Cependant la bonté divine pardonna long-temps aux pécheurs, et, de mille manières, les engagea à la pénitence ; elle pardonna avec clémence à ceux qui, dans leur résipiscence, rompirent les filets de la perversité ; mais elle fit tomber les fléaux de sa colère sur ceux qui persévérèrent dans le crime.
D u temps de Charles surnommé le Simple, roi des Français , Bier 1 , qui portait le surnem de Côte-de- Fer , fils de Lobroc , roi des Danois , sortit , comme le glaive du fourreau, pour la destruction des nations, accompagné de Hasting , son précepteur, et suivi d'une innombrable multitude de jeunes gens. Qpmme un impétueux ouragan, il descendit inopinément par mer sur les côtes de France, brûla en un moment les forteresses, les villes et les monastères des saints , et, de concert avec «es complices, exerça durant trente ans sur les chrétiens son insatiable fureur. Alors Rouen et Noyon, Tours et Poitiers , et les autres principales villes des Français, devinrent la proie des
• Ou plutôt Bioern.
flammes. Les peuples , sans défense , furent mis à mort, les moines et les clercs dispersés, et les corps des saints furent abandonnés sans culte dans leurs tombeaux au milieu des églises détruites , ou transportés dans des lieux lointains par leurs pieux adorateurs.
Mais, par le jugement équitable de la divine bonté, cette même nation, qui avait porté la désolation dans la Neustrie , devait peu de temps après lui rendre la consolation. En effet, près de trente ans après les ravages de Hasting, le ducRollon, suivi d'une vaillante jeunesse danoise , pénétra aussi dans la Neustrie, et, par ses continuelles attaques , s'efforça de détruire la puissance des Français. 11 en vint aux mains avec eux, tua Rolland leur porte-enseigne , et mit en fuite Renaud, duc d'Orléans , ainsi que l'armée française qu'il avait battue. Pendant quatre ans il assiégea la ville de Paris ; mais , comme Dieu la protégeait, il n'y put entrer. Il assiégea Bayeux et s'en empara , tua Béranger qui en était comte, et prit pour épouse sa fille Popa, dont il eut Guillaume, surnommé Longue- Epée. Dans cette affaire, et beaucoup d'autres actions belliqueuses , il écrasa les Français et dévasta continuellement par la rapine et l'incendie presque toute la France , jusqu'en Bourgogne. Les Français ne pouvant plus résister à tant d'attaques et se réunissant tous pour demander la paix , le roi Charles donna en mariage à Rollon sa fille nommée Gisle, ou Gisèle , et lui céda en toute propriété et pour toujours tout le territoire qui s'étend depuis la rivière d'Epte jusqu'à l'Océan.
Eu conséquence , l'an de l'Incarnation du Seigneur 91a, le duc Rollon fut baptisé par le seigneur Francon, archevêque des Rouennais. Il méprisa les idoles qu'il
avait jusqu'alors adorées, et embrassa dévotement la foi chrétienne : toute son armée en fit autant. Cinq ans après son baptême, il mourut.
Son fils Guillaume qui , après lui , gouverna vingtcinq ans le duché des Normands , rétablit en son ancien état le monastère de Jumiège, que saint Philibert avait bâti , mais qui avait été détruit par Hasting. L'an de l'Incarnation du Seigneur 942 , sous le règne de Louis , roi des Français , le duc Guillaume fut tué dans une embûche que lui tendit Arnould, comte de Flandre. Richard son fils, qui était alors âgé de dix ans, devint duc des Normands, et, durant cinquante-quatre ans, gouverna le duché avec courage, au milieu d'événemens tantôt prospères et tantôt malheureux. Entre autres bonnes choses qu'il fit, on doit citer la construction de trois monastères : l'un à Fécamp en l'honneur de la Sainte-Trinité ; le second sur le Mont de Tombe 1 en l'honneur de saint Michel l'Archange ; et le troisième à Rouen en l'honneur de saint Pierre apôtre et de saint Ouen archevêque. L'an de l'Incarnation du Seigneur «96 , Richard-le-Vieux étant mort, Richard (, ^ Gunnoricte *, son fils, lui succéda, et gouverna reli- J * gieusement le duché de Normandie pendant trente ans. Il rétablit le monastère de Fontenelles , que saint Wandrille avait élevé et qui avait été détruit par Hasting. Sa femme Judith , sœur de Geoffroi , comte des Bretons , fonda à Bernai un couvent en l'honneur de Marie, sainte mère de Dieu.
Richard Gunnoride étant mort , le jeune Richard son fils lui succéda , et mourut après avoir à peine joui du duché pendant un an et demi.
' Le Mont-Saint-Michel. — ' Fils <lc Gonnor , ou Gunnor.
10 0RDER1C VITAL.
Robert son frère obtint ainsi la principauté de • Normandie , et pendant sept ans et demi gouverna glorieusement. Imitateur de ses pères, il commença la construction de l'abbaye de Cerisi. Frappé de la crainte de Dieu , il renonça aux terrestres honneurs , et , dans un pèlerinage volontaire , alla visiter le sépulcre du Seigneur qui est dans Jérusalem ; à son retour , il mourut à Nicée , ville de Bithynie , Tan de l'Incarnation du Seigneur io35.
Guillaume son fils, qui était âgé de huit ans, prit possession du duché de Normandie , qu'il gouverna courageusement pendant cinquante-trois ans, malgré la perfidie de ses ennemis jaloux. Il s'attacha à suivre l'exemple de ses ancêtres en ce qui concerne le culte de Dieu , et, protégé par le Seigneur, il les surpassa tous en richesse et en puissance. Il fit bâtir à Caen deux monastère^, l'un pour des moines en l'honneur de saint Etienne premier martyr, l'autre pour des religieuses en l'honneur 'de la sainte Trinité.
Les barons de Normandie , voyant la grande ferveur qui animait leurs princes pour la sainte religion, s'attachèrent à les imiter; et s excitèrent, eux et leurs amis , à faire de pareils établissemens pour le salut de leurs ames. Chacun s'empressait de prévenir les autres dans l'accomplissement des bonnes œuvres , et de les surpasser dignement par la libéralité des aumônes. 11 n'était pas d'homme puissant qui ne se crût digne de la dérision et du mépris , s'il n'entretenait convenablement dans ses domaines des clercs ou des moines , pour y former la milice de Dieu.
En conséquence , Roger de Toëni fonda le ceuvent
histoire de Normandie ; liv. m. n deChâtillon 1 , dans lequel fleurit , en méritant beaucoup de louanges, Gilbert, qui en fut abbé , homme éminemment honnête et sage.
Goscelin d'Arqués fut le fondateur hors des murs de Rouen , sur le mont de la Sainte-Trinité , d'un couvent qu'on appelle ordinairement Sainte -Catherine , et que gouverna le vénérable abbé Isambert, si remarquable par sa sagesse et sa religion.
Guillaume, comte d'Eu, inspiré par Lesceline, sa pieuse épouse , fit bâtir l'abbaye de Sainte-Marie sur le ruisseau de Dive a , dont l'Allemand Ainart, homme non moins célèbre par sa sainteté que par sa science , eut long-temps le gouvernement.
Du temps du duc Robert i er , Gislebert , comte de Brionne, entreprit avec trois mille hommes une expédition dans le Vimeux , mais elle ne répondit pas à ses désirs ; car Ingelran , comte de Ponthieu , marcha contre lui avec une vaillante armée, le battit , le mit en fuite , fit beaucoup de prisonniers parmi les fuyards , en tua et blessa un certain nombre. Dans cette circonstance , un certain chevalier nommé Herluin , effrayé du danger et cherchant son salut dans une fuite rapide , fit vœu à Dieu que s'il échappait des périls qui le menaçaient , il ne combattrait plus désormais que pour Dieu seul. Par la permission de Dieu il évita honorablement la mort , se souvint de sou
• Conches.
* Le couvent de Saint-Pierre-sur-Divc. La Dive est une rivière et non un simple ruisseau. Orderic Vital appelle généralement cette* maison le couvent de Dive. Cette désignation induirait en erreur, puisqnc Dive est un petit port et un bourg h l'embouchure de la rivière du même nom , tandis que le monastère dont il s'agit était situé à Saint-Picrre-sur- Divc, petite ville à quelques lieues plus haut.
vœu et abandonna le siècle : il fonda dans ses terres , au lieu qu'on appelle Le Bec, une abbaye en l'honneur de sainte Marie, mère de Dieu. Les pasteurs de cette sainte église élurent ce seigneur, à cause de sa noblesse et de sa religion , et le mirent à la téte du couvent qu'il avait commencé. C'est de son temps que Lanfranc, Anselme et plusieurs autres profonds philosophes se rendirent aux écoles du Christ $ et que Guillaume fils de Giroie, Hugues comte de Meulant et plusieurs autres seigneurs distingués , quittèrent la milice séculière pour la milice chrétienne. Là, jusqu'à ce jour, un grand nombre de clercs et de laïques vivent sous l'habit monacal, et, combattant contre le diable , servent le ciel en méritant de grands éloges.
Onfroi de Veulles, fils de Turold 1 de Pont- Audemer , commença à Préaux la construction de deux couvens , l'un de moines et l'autre de religieuses. Roger de Beaumont son fils aima beaucoup ces établissemens 5 il les enrichit avec joie sur ses propres revenus.
Guillaume, fils d'Osbern, fit élever sur ses terres deux monastères, l'un à Lire et l'autre à Cormeilles, où il repose inhumé. Cependant plusieurs autres seigneurs normands, chacun selon sa puissance, construisaient en divers lieux des maisons de moines ou de religieuses.
A leur exemple , Hugues de Grandménil a et Robert, vivement zélés, firent vœu de construire un couvent aux dépens des biens qu'ils possédaient héréditairement, non seulement pour leur propre salut, mais
• On Tlicrouldc. — 1 On écrivait alors Grenteménil.
HISTOIRE DE NORMANDIE ; LIV. III. yfi^,
aussi pour le salut des ames de leurs prédécesseurs.
En conséquence, comme ils avaient résolu de placer cet établissement près de Grai^ménil dans leur terre de Norrei *, et que déjà ils faisaient commencer le travail, on rapporta à leur oncle Guillaume , fils de Giroie , qu'ils avaient entrepris la construction d'un couvent. Ce seigneur avait été chevalier très-vaillant, fidèle à ses amis, mais terrible à l'ennemi-, il avait beaucoup de fils, de neveux et de frères trèsbraves et justement redoutés de leurs ennemis, tant de près que de loin. Guillaume surnommé Talvas ' , fils de Guillaume de Bellême , invita à ses noces Guillaume Giroie, qui s'y rendit sans soupçonner aucune perfidie. Sans autre forme de procès, il lui fit crever les yeux et porta la cruauté jusqu'à lui faire enlever, par une honteuse mutilation , les tendons des oreilles et les organes de la génération. Un si grand crime rendit Talvas odieux à tout le monde. Quelque temps après , il fut dépouillé de ses honneurs par son propre fils, nommé Arnoul.
Guillaume Giroie aima toute sa vie l'Eglise de Dieu ; il honora beaucoup les moines, les clercs et les autres hommes voués à la religion. 11 avait fait deux fois le voyage de Jérusalem pour visiter le sépulcre du Seigneur : la première fois , lorsqu'il jouissait de la santé et du bonheur -, la seconde , après l'outrage que nous avons rapporté. Ce fut au retour de son second pèlerinage qu'il abandonna le siècle et qu'il
* Nuceretum , Notre-Dame de Norrei , près de Falaise.
* Il est mal à propos nomme' Tallenas par quelques auteurs ( par la substitution de Pu à Pu ancien), et entre autres dans le Recueil des Historiens de France , tom. îv, pag. 575.
se rendît au Bec, pour y prendre l'habit monacal. Il fît pieusement don à cette abbaye de l'église Saint-Pierre d'Ouche \ Ce fut en conséquence de cette donation que l'abié Herluin envoya à Ouche , avec trois autres moines, le moine Lanfranc, qui depuis devint archevêque de Cantorbéri : cet abbé y fit rétablir par eux le service de Dieu qui y était déchu. Ce lieu étant devenu désert, le lierre en y croissant dérobait à la vue la misère de l'église 5 il n'y restait plus que deux vieillards, Restould et Ingran, qui, dans cet illustre ermitage, au milieu de l'indigence, servaient le Seigneur autant qu'ils le pouvaient.
Quelque temps après, Guillaume Giroie qui, comme nous Favons dit , connaissait le vœu que ses neveux avaient fait de bâtir une abbaye , alla les trouver et leur dit : « Mes chers enfans , je me réjouis grande- « ment de ce que Dieu tout -puissant a daigné ins- « pirer à vos cœurs le désir de bâtir une maison en « son nom. Vous voyez que ce lieu où vous avez « commencé à bâtir n'est pas propre à être habité par « des moines, puisque l'eau y manque, et que les « bois en sont éloignés. Assurément , sans ces deux « objets i il ne peut y avoir de monastère. Si vous « voulez écouter mes avis , je vous ferai connaître un « endroit plus convenable. Il est un lieu dans le pays « d'Ouche , qui jadis fut habité par un saint abbé , par « Evroul , i'ami de Dieu , qui y réunit un nombreux « troupeau de moines, et de là, après avoir opéré « beaucoup de miracles, passa heureusement dans le « sein du Christ. C'est là qu'il faut rétablir son cou-
L'eglîse de Saint-Evroul qui fui pendant quelque temps tin prieuré dépendant de l'abbaye du Bec.
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. l5
* vent qui fut détruit par les païens. Vous y trouverez « une grande abondance d'eau. Je possède dans k « voisinage une forêt à l'aide de laquelle je fournir « en suffisance tout ce qui peut être nécessaire à 1Y « glise. Venez, voyez cet emplacement; et, s'il vou. « plaît, bâtissons-y ensemble une maison à Dieu, « réunissons-y des hommes fidèles qui intercèdent « pour nous, et donnons-leur de nos biens et de nos h revenus légitimes de quoi pouvoir toujours vaquer « librement aux louanges de Dieu. » A ces mots , Hugues et Robert donnèrent de justes éloges à lavis de leur oncle; ils allèrent avec lui visiter les lieux dont il leur avait parlé. A leur arrivée, on présenta à Robert le livre de la vie du saint père Evroul. Il le lut avec attention et le fit connaître à Hugues et à ceux qui l'accompagnaient. Que dirai -je de plus? L'emplacement d'Ouche convint aux deux frères. Mais comme ce lieu avait été cédé à l'abbaye du Bec, et que quelques moines de ce couvent , ainsi que nous l'avons dit , y étaient établis , ils donnèrent en échange à l'abbé Herluin et aux moines du Bec une terre nommée la Rousserie, et par ce moyen affranchirent le local d'Ouche.
L'an io5o de l'Incarnation du Sauveur, le projet de rétablir le monastère d'Ouche étant arrêté , Guillaume et Robert fils de Giroie , Hugues et Robert fils de Robert de Grandménil, allèrent trouver Guillaume, duc de Normandie, lui firent part de leur volonté , et le prièrent de les seconder de son autorité prépondérante, dans l'entreprise salutaire qu'ils tentaient. Ils mirent sous sa protection , d'un commun accord, le lieu ainsi affranchi, dont il est question,
\6 orderic vital.
n qu'on ne pût exiger, ni pour eux ni pour qui ce soit, ni des moines, ni de leurs hommes, ne redevance ni revenu, ni aucune autre chose e bénéfice des prières. Ce fut avec grand plaisir le duc accueillit ce témoignage de leur bonne onté et qu'il confirma la charte qui contenait les
.mations faites à saint Evroul par ces seigneurs , et a2l fit souscrire de Mauger, archevêque de Rouen, et des évêques ses suffragans.
Ensuite Hugues et Robert ayant obtenu du duc la liberté de faire choix d'un abbé , ils se rendirent à Jumiège et demandèrent au seigneur Robert , qui en était abbé , le moine Théoderic ', pour le placer à la tête de leur abbaye.
Le seigneur Robert accéda volontiers à la juste demande de ces nobles hommes, et leur donna le moine qu'il connaissait le plus propre au soin pastoral. Les deux frères, pleins de joie , le présentèrent au duc, qui le reçut avec les respects convenables , et , lui ayant donné le bâton pastoral suivant l'usage, le mit à la tête de l'église d'Ouche.
Hugues , évêque de Lisieux , se rendit à Ouche , avec son archidiacre Osbern et d'autres prêtres ; il y conduisit le vénérable moine Théoderic , et , le 3 des nones d'octobre (5 octobre), qui était un jour de dimanche , il le consacra solennellement. Ayant été ordonné , il ne se laissa pas emporter au mouvement de l'orgueil : il enseignait , par ses paroles et par ses bonnes œuvres , le chemin de la religion à tous ses subordonnés. Nourri dès l'enfance dans la maison du Seigneur , il avait constamment appris à mener une
■ Ou Thicrri de Mathouville.
vie religieuse , en mettant à profit les instructions qu'il recevait. Il était assidu aux saintes prières, aux veilles et à l'abstinence. Il exposait tellement son corps à la rigueur du froid, qu'il passait souvent des hivers entiers sans porter de pelisse. Un certain jour que, selon sa coutume, il voulait offrir à Dieu le saint sacrifice, il trouva posée sur l'autel une pelisse d'une blancheur admirable. Comme il ne put douter qu'elle y avait été mise , non par les mains des hommes , mais par la main des anges , il rendit grâces à Dieu, et, plein de reconnaissance, il la revêtit et termina le service divin. Nous avons su de moines véridiques, qui habitaient alors à Jumiège, que ce miracle y eut lieu pendant que Théoderic était encore moine cloîtré. Il avait été baptisé par Théoderic, abbé de Jumiège, qui l'éleva dans l'école du Christ sous le joug monacal, et lui conserva toujours beaucoup d'amitié. Lorsqu'il fut parvenu à l'âge viril, et mérita par ses bonnes oeuvres les plus grands éloges, cet abbé le prit pour son vicaire , au grand avantage des ames de ses frères ; devenu ensuite maître des novices, il fut chargé du prieuré du monastère; puis, comme nous l'avons dit, cet homme du Seigneur fut tiré de Jumiège, du temps de l'abbé Robert. Jl gouverna l'abbaye d'Ouche, récemment mise en culture spirituelle , depuis l'an io5o de l'Incarnation du Seigneur ( indict. 4 ), qui répond à la dix-neuvième année du règne de Henri, roi des Français , et à la quinzième du gouvernement de Guillaume, duc des Normands.
Pour l'établissement de la nouvelle maison, Théoderic amena avec lui de Jumiège, par la permission de son abbé , son neveu Rodolphe , le chantre Hugues 11. 2
iS ORDEMC VITAL.
et quelques autres frères qui lui convenaient. Ce fut avec eux et par eux qu'il établit avec ferveur l'observance des règles, une austérité modeste et Tordre convenable dans le culte divin. 11 admit à la conversion les hommes de divers âges et de divers rangs qui vinrent le trouver; il les soumit avec beaucoup de soin à la règle du saint père Benoît ; entre autres, il amena humblement à suivre une meilleure vie dans l'école du Christ , Gonfroi, Rainaud , Foulques , ou Foulcon , fils du doyen Foulques , et quelques autres savans grammairiens. 11 traita avec bonté le vieillard Riculphe et Roger , prêtres de campagne , le jardinier Durand , Goisfred , Olric, et quelques autres simples disciples 5 et , comme ils ne pouvaient pas comprendre la profonde doctrine des Ecritures , il les nourrit doucement du lait de ses pieuses exhortations , et , par l'exemple de ses saintes actions , il les corrobora salulairement dans la foi et la religion. Herbert et Berenger , Goscelinet Rodulphe, Gislebert et Bernard, Richard et Guillaume, et plusieurs autres jeunes gens d'un bon naturel furent formés avec grand soin par lui, dans la maison du Seigneur , à l'art de bien lire , de chanter et d'écrire , et à plusieurs autres travaux utiles qui conviennent aux serviteurs de Dieu , empressés d'acquérir la vraie science. Cependant les paysans voyant un si grand zèle de sainteté dans ces champs stériles , et si long-temps déserts , commencèrent à éprouver une grande admiration. Il en résulta que quelquesuns y rencontrèrent leur salut, tandis que d'autres n'y trouvèrent que leur perte. En effet, quelques personnes, témoins de la vie des religieux, s'attachèrent à les imiter, tandis que d'autres qui leur portaient envie
leur suscitèrent beaucoup de persécutions : mais chacun reçut la récompense qu il méritait au jugement de Dieu , équitable envers tous. Les nobles et les hommes de condition médiocre accouraient là par une inspiration divine, pour se recommander dévotement à la prière des serviteurs de Dieu, et, à la vue de tant de dons de la charité , bénissaient le Seigneur, qui nourrit ses serviteurs même sur le sol le moins fertile.
L'église d'Ouche s'élevait ainsi par les mérites div saint père Evroul , et croissait de toutes parts pour l'honneur de Dieu, grâce au zèle et aux travaux des Giroie. Roger de Mont-Gomeri, vicomte d'Exmes, commença à devenir jaloux de ses compatriotes, parce qu'ils avaient plus que lui la ferveur de l'amour de Dieu , et songea en lui-même à faire un pareil ouvrage pour le salut de son ame. C'est ce qui le [décida à s'attacher Gislebert abbé de Châtillon , ainsi que ses moines qui avaient commencé à s'établir à Norrei, mais qui, lorsque Hugues et Robert eurent changé d'avis , comme nous l'avons dit , n'avaient pas voulu les suivre, les accusant de légèreté, parce qu'ils avaient établi ailleurs leur monastère. Roger de Mont-Gomeri alla trouver les moines et leur fit don de Troarn pour y bâtir une abbaye-, il en renvoya douze chanoines que son père, nommé aussi Roger , y avait autrefois établis. Après avoir expulsé ces clercs, parce qu'ils se livraient à la gourmandise , à la débauche, aux autres voluptés de la chair et aux plaisirs du siècle , il plaça à Troarn des moines attachés à la régularité de la discipline. Sous les ordres de leur père Gislebert , les moines entrèrent dans la voie étroite
de Ja religion, au sein de l'église de Saint-Martin de Troarn , et en confièrent la conservation à leurs successeurs : ceux-ci se sont attachés jusqu'à ce jour à y mériter toutes sortes de louanges , sous les savans abbés Gerbert , Durand et Arnulphe.
11 convient maintenant de dire quelque chose sur la personne et les qualités de Giroie , fils d'Ernauldle-Gros , de Courscrault , qui avait pour père le Breton Abbon, dont la famille fit beaucoup de bien aux moines d'Ouche. Il appartenait à des maisons trèsnobles de France et de Bretagne , et se distingua luimême par ses vertus et son courage , du temps de Hugues-le-Grand et de Robert roi des Français. Sa sœur Hildiarde eut trois fils et onze filles, lesquelles mariées à des hommes honorables, donnèrent le jour à plusieurs fils qui , dans la suite , se rendirent redoutables par les armes à leurs ennemis en France, en Angleterre et dans la Pouille. Entre autres exploits remarquables, Giroie fit avec Guillaume de Belléme une guerre vigoureuse à Herbert , comte du Maine. Guillaume, vaincu, était obligé de prendre la fuite quand Giroie parut avec les siens , soutint vigoureusement tout l'effort de l'ennemi , jusqu'à ce qu'il parvint enfin à faire lâcher pied à Herbert et à ses troupes, et, remportant la victoire , mérita jusqu'à ce jour l'éloge de ceux qui connurent ses exploits. Un chevalier trèspuissant en Normandie, nommé Helgon, offrit à Giroie sa fille unique en mariage, et lui donna Montreuil 1 et Echaufour avec tous les domaines situés auprès de ces deux places* Helgon étant mort peu de temps après , Giroie jouit de tous ses biens , et la jeune
» Montrcuil l'Argile.
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fille qui lui avait été fiancée mourut, ayant le mariage, d'une mort prématurée. Guillaume de Bellême conduisit Giroie à Rouen et le présenta à Richard duc de Normandie. Ce prince généreux, ayant reconnu le mérite de Giroie , l'honora beaucoup et lui concéda à titre héréditaire toutes les possessions de Helgon; à son retour Giroie épousa Gisèle , fille de Turstin de Bastebourg, de laquelle il eut sept fils et quatre filles, dont voici les noms : Ernauld , Guillaume , Foulques , Raoul Male-Couronne, Robert, Hugues et Giroie ; Héréburge , Hadévise , Emma et Adélaïde.
Quoique le héros que nous avons souvent nommé possédât abondamment en ce monde, famille, richesses et terres , il n'en aima pas moins fidèlement le Dieu qui donne tous ces biens, et n'en honora pas moins l'Eglise, son culte et ses ministres. En effet, il bâtit de ses propres deniers six églises, an nom du Seigneur : deux à Vernuces dont une en l'honneur de sainte Marie mère de Dieu, l'autre en l'honneur de saint Paul docteur du peuple, dans la terre nommée Glos a ; la troisième dans le Lieuvin, en Thouneur de saint Pierre prince des apôtres -, la quatrième à Eehaufour , en l'honneur de l'apôtre André ; la cinquième à Montreuil, en l'honneur de Saint-Georges martyr, et la sixième à Haute-Rive, en l'honneur du confesseur saint Martin. Protégé par de tels patrons, Giroie vécut longtemps, honorablement dans le siècle, et par leurs mérites obtint, comme nous le croyons, après sa mort, le pardon de ses péchés et le bienheureux repos dans la société des fidèles. Giroie étant mort, ses fils se trouvaient presque tous en bas âge - y deux seulement ,
• On ccril aujourd'hui Vemcnssc, — » Glos la Fcrriùv, i>tis <le L'Aigle.
Ernauld et Guillaume portaient les armes. Cependant Gislebert , comte de Brionne, se fiant sur sa valeur, et voulant étendre les limites de ses possessions, eut l'audace de se jeter avec une vaillante armée sur ces jeunes orphelins , et tenta de leur enlever Montreuil de vive force. Ils s'empressèrent de [réunir leurs parens, et leurs soldats, se présentèrent courageusement en rase campagne, battirent Gislebert, firent un grand carnage de ses troupes et les mirent en déroute. Dans l'ardeur de leur vengeance ils lui enlevèrent de vive force le bourg que Ton appelle Le Sap. Cependant le duc Robert réconcilia les seigneurs , s'intéressa aux orphelins, les félicita de leur valeur,'et, pour rendre la paix durable, leur fit céder ce bourg par le comte Gislebert. Quelques années après , le comte chercha à nuire aux fils de Giroie : il tenta de leur reprendre Le Sap, qu'il leur'avait cédé, d'après les conseils du duc Robert; mais, quoiqu'il fût suivi dune nombreuse armée, il trouva la mort, grâce à leur courage et à leurs forces.
Tous ces frères furent braves et généreux, habiles et courageux dans la guerre , terribles à l'ennemi , doux et affables pour leurs égaux. Ils s'élevèrent par divers événemfens , et néanmoins ils finirent par décheoir, car telle est la condition humaine. Il serait trop long , il m'est d'ailleurs impossible de rapporter les différentes actions de chacun d eux: cependant, pour l'instruction de la postérité , je parlerai en peu de mots de leur fin.
Ernauld, qui était l'aîné , homme brave et vertueux, s amusant un jour auprès de Montreuil, et luttant avec un jeune homme , fut jeté par hasard sur l'angle d'un
banc, se cassa trois côtes et mourut trois jours après.
Guillaume, le second dans Tordre de la naissance, vécut long -temps , et dirigea toute sa vie ses autres frères. Il était éloquent et gai, libéral et courageux, agréable à ses subordonnés et redoutable à ses ennemis. Aucun de ses voisins n'osait attaquer ses terres en aucune manière, ni exiger de ses gens aucune redevance injuste. Il exerçait les droits épiscopaux sur ses terres de Montreuil et d'Echaufour , et aucun archidiacre ne se permettait de vexer par ses visites aucun des prêtres de ces deux seigneuries. Giroie, son père, ayant obtenu , comme nous l'avons dit , les terres de Helgon * , s'informa des babitans du lieu à quel évêché ilsappartenaient -, ils assurèrent qu'ils ne relevaient d'aucun évéque. Alors il s'exprima en ces termes : « C'est une grande injustice : loin de moi l'idée de « vivre sans pasteur et hors du joug de la discipline ec- « clésiastique. » Ensuite il rechercha quel était le plus religieux des évêques du voisinage. Ayant reconnu les vertusde Roger, évéque de Lisieux, il lui soumit toutes ses terres; il engagea en outre Baudri de Bauquencei* et ses gendres, Vauquelin du Pont-Echenfrei et Roger du Merlerault , à soumettre également au même évéque leurs terres, égalementindépendantes. C'est pourquoi l'évêque Roger, voyant que ces seigneurs faisaient un acte d'humilité volontaire, les en félicita, et leur accorda le privilège que les clercs de leurs terres n'iraient point plaider hors de leur juridiction , et n'auraient point à souffrir de l'injustice des visites des
• La commune de Heugon , canton de La Ferié-Frenel , département de TOrne. — ' Balgcnzaium ; on écrit aujourd'hui Bocquencé*, ou Bauquencei. Ce mot a été mal à propoa traduit très-soarent par Baugenci.
archidiacres. Guillaume Giroie tint beaucoup à ce privilège, et l'obtint même de l'évêque Hugues, en faveur des moines d'Ouche.
Guillaume épousa Hiltrude , fille de Fulbert de Beine , qui , du temps du duc Richard , avait bâti le château de L'Aigle -, il en eut Ernauld d'Echaufour. Il épousa ensuite Emma, fille de Vaulquelin du Tanet, qui mit au monde Guillaume , que Ton surnomma depuis dans la Pouille le bon Normand.
Ce seigneur obtint l'amitié de Richard et de Robert, ducs de Normandie, à cause de la foi qu'il garda toujours à ses seigneurs, Robert de Bellême,Talvas, Geoffroi, et à d'autres grands qui étaient ou ses supérieurs ou ses amis. Il en résulta quelquefois pour lui beaucoup de désagrémens et même de dangers. En effet , il détruisit de lui-même le château de Montaigu qui lui appartenait > afin d'obtenir ainsi la mise en liberté de son seigneur Geoffroi de Mayenne , que Guillaume Talvas avait fait prisonnier, et dont il ne voulait rompre les fers qu'à la condition qu'il raserait cette forteresse, qu'il craignait beaucoup. Geoflroi , étant sorti des prisons de Talvas, reconnaissant du dévouement qu'il avait trouvé dans le baron Giroie, lui fit bâtir sur la Sarthe le château de Saint-Céneri 1 . Je pourrais rapporter beaucoup de faits sur ce Guillaume-, mais, occupé de soins plus importans , je suis forcé de passer à d'autres choses. Dans la suite de cet écrit , je parlerai plus au long de sa fin. Maintenant, comme je l'ai promis , je dirai quelque chose de ses frères.
Foulques , qui était le troisième , eut la moitié du fief de Montreuil. Une concubine lui donna deux fils ,
' 11 axiHh'i désigne sous le nom de Sainl-Selcrin.
Giroie et Foulques. Après la mort du duc Robert, il fut tué avec son compère, le comte Gislebert, qui l'accompagnait. Robert posséda long-temps le château de Saint-Céneri , avec le territoire circonvoisin. Le duc Guillaume lui donna en mariage Adélaïde sa cousine , dont il eut un fils nommé Robert, qui maintenant sert dans les armées de Henri, roi des Anglais. Après un grand nombre de belles actions, de grands débats s étant élevés entre les Normands et les Angevins, il défendit le château de Saint-Céneri contre le duc Guillaume • ; il y fut assiégé dans la vingt-cinquième année du règne de ce prince. Ayant mangé une pomme empoisonnée qu'il avait enlevée de force à sa femme, il mourut cinq jours après \
Radulphe 3 , le cinquième frère, fut surnommé le Clerc, parce qu il était fort instruit dans les lettres et dans les autres arts. On l'appela Male-Couronne, parce que dans sa jeunesse il ne s'occupait que d'exercices militaires et d'autres frivolités. 11 fut très -savant en médecine , et posséda à fond les secrets de beaucoup de choses : c'est pourquoi encore aujourd'hui les vieillards parlent de lui avec admiration à leurs fils et à leurs petits-fils. Enfin, ayant abandonné les séductions du monde, il se retira à Marmoutiers, s'y fit moine sous l'abbé Albert , et pria Dieu avec ferveur de couvrir son corps de la maladie incurable de la lèpre , afin que son ame fût purifiée des ordures du péché. Cette pieuse prière fut exaucée. Il mourut heureusement, près de six ans après sa conversion.
Le sixième frère , nom*né Hugues , fut , à la fleur de son âge , enlevé parla fortune jalouse. Un jour qu'il
1 Octobre 1060. — 1 Le 6 février io6i. — 5 Ou Raoul.
revenait du château deSaint-Scholasse' avec ses frères et beaucoup de soldats, il s'arrêta pour s exercer à la lance avec ses amis, derrière l'église de Saint- Germain, dans le territoire d'Echaufour ; son écuyer lança étourdiment un trait, et le blessa grièvement. Comme il était très-doux , il appela cet homme à lui , et lui dit en secret : « Sauve-toi vite , parce que tu m'as « fait une blessure grave. Que Dieu ait pitié de toi! « Fuis avant que mes frères ne s'aperçoivent de cet « accident , pour lequel ils ne manqueraient pas de « te tuer. » Ce noble jeune homme mourut le même jour. Giroie, le plus jeune de tous, étant encore dans la première fleur du printemps de sa jeunesse, se permit d'enlever du butin sur les terres de l'église de Lisieux : de retour à Montreuil , il y mourut dans un accès de folie.
Ainsi une même mort, quoique de différentes manières , enleva tous les fils de Giroie : aucun d'eux ne put parvenir jusqu'à la vieillesse.
Héremburge a , l'aînée des filles, fut donnée en mariage à Vauquelin du Pont-Echenfrei -, de cette union naquirent Guillaume et Radulphe , qui secondèrent puissamment, dans la Pouille et la Sicile, Robert Guiscard , duc de Calabre.
Hadevise fut mariée à Robert de Grandménil, qui la rendit mère de Hugues, de Robert, d'Ernauld , et de trois filles : devenue veuve elle épousa Guillaume, fils de l'archevêque Robert, duquel elle eut Judith , qui devint femme de Roger , comte de Sicile.
Emma, troisième fille de Giroie, fut accordée à
' Actuellement commune du département de l'Orne. ' Elle est appelée plut haut Hcreburgc.
Roger du Merlerault 1 5 de ce mariage sortirent Radulphe , et Guillaume , père de nos voisins Radulphe et Roger.
Adélaïde , la quatrième fille , épousa Salomon de Sablé , et devint mère de Renaud , dont le fils, nommé Lisiard, sert maintenant avec succès Henri, roi des Anglais, contre les Angevins. Ce que nous avons dit delà famille des Giroie doit suffire. Retournons maintenant à notre sujet, dont nous nous sommes un peu écartés.
La première année de la fondation de l'abbaye d'Ouche, Guillaume et Robert, fils de Giroie, Hugues et Robert, leurs neveux, se réunirent à Ouche, avec leurs fils, leurs neveux et leurs barons. Occupés de la prospérité du couvent qu'ils avaient entrepris de fonder , ils résolurent unanimement de se donner, à leur mort, à Saint-Evroul, pour être enterrés dans son église; ils décidèrent aussi qu'ils ne donneraient ni ne vendraient ni dîmes , ni église, ni rien qui appartînt à l'église, sans l'avoir auparavant offert à acheter aux moines d'Oucbe. Cet accord fut librement confirmé par le prêtre Foulcoin, par Osmond Bassetb, par Louvet et Foulques , fils de Frédelende, par Eudes -le- Roux , par Richard , fils de Galbert, par Robert de Torp, par Giroie des Loges et par leurs barons. Alors les fondateurs du monastère examinèrent quelle était la quantité de leurs biens, et en accordèrent une bonne partie, selon leurs moyens , à l'église qui était commencée.
Voici quelles sont les propriétés que Robert , Hugues et Ernauld , fils de Robert de Grandménil , donnèrent à l'église d'Ouchc, pour le salut de leurs ames :
1 On pro:ipncc Mcleraut.
0RDER1C VITAL.
à Norrei , l'église avec toute Ja dîme et la terre du presbytère, avec une terre labourable de trois charrues , et Ja terre que l'on appelle Soulangi , à Ouillie 1 , avec tout le bénéfice que tient Tezcelin Le Clerc, avec Ja dîme des moulins de cette ferme ; Angloischeville avec son moutier ; l'église de Yillers a avec un hôte 3 ; dans le lieu qu'on appelle Oth 4 , le moutier et la terre du presbytère, avec un hôte et la dîme des moulins. Us donnèrent aussi dans le moutier de Guéprei la part qu'y tenait Robert leur père; en outre, Ja dîme de Buinna 5 , et à Beaumais , le tiers du moulin avec sa dîme; le bénéfice du prêtre Foulcoin , savoir l'église et la dîme de Grandménil 6 , et la dîme du moulin d'Olivet 7 ; un hôte à Colleville avec la dîme de toute la ferme; la dîme de la cire et des deniers de Saint-Pierre d'Entremont ; en outre , l'église du village que l'on appelle Fougi, et la partie de la dîme de Coulonces , que tenait Robert leur père. Hugues donna la terre de Quilli , sur la demande spontanée des seigneurs de cette terre, qui était un aleu; la dîme de toutes les charrues et des bestiaux ; la dîme de Mont-Chauvé , tant des droits de péage que du blé ; l'église de Louvigni avec la terre du presbytère ; en outre la terre que Ion appelle Noyer-Menard ; dans le lieu que l'on
Soulangi et Ouillie-le-Taisson sont deux communes voisines , au dessons de Falaise.
1 Concessionnaire d'une ferme sons une redevance annuelle. ■ Villcrs-Canivet.
* Probablement la terre d'0 près d'Argentan.
5 Buinna : pcut-tUrc Bons.
6 On dit aujourd'hui Grand- Menil, dans l'arrondissi-mcnt de Lisieux.
7 II y a lien de croire qu'il faudrait lire Oi'iletum et non Qlivetum . alors ce M»raij Ouillie-lc-Tuisson, sur la rivière de Laison.
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. iO,
nomme Ménil-Bernard ' , une terre d'une charrue et la terre de la ferme du Tanet ; en outre le moutier de Mancel avec la terre du presbytère; au Sap, la dîme du droit de péage, la ferme qu on appelle Ménil-Dode, l'église de Limoth , avec la terre du presbytère, et la portion que tenait H ad vise leur mère, à Yieux-Ménil. Hugues fit don à Neuf-Marché du quart du moutier de Saint-Pierre, et de la dîme sur la moitié du droit de péage du lieu et des moulins ; à Cirfontaine, du moutier et du tiers delà dîme avec toutes les prémices et cinq jardins potagers.
Guillaume fils de Giroie , du consentement de ses fils Ernauld et Guillaume , et de ses frères Robert et Raoul Male-Couronne , donna le moutier d'Echaufour, la dîme du droit de péage de cette terre avec la terre du prêtre Adelelme, et la dîme de toute la forêt d'Echaufour , tant en argent qu'en porcs , et l'usage de la forêt pour toutes les choses nécessaires à la maison ; en outre tous les moutiers de son domaine, dont un, en l'honneur de saint Georges, se trouve à Montreuil; deux à Vernuces, l'un en l'honneur de sainte Marie, l'autre en l'honneur de saint Paul; deux au Sap , l'un en l'honneur de saint Pierre, l'autre en l'honneur de saint Martin. Il donna tous ces biens avec les dîmes et les terres qui en dépendaient. Il y ajouta les dîmes des droits de péage et toutes les usances , tant des forêts, que des autres objets qui étaient dus à Echaufour, à Montreuil et au Sap.
Quand Théoderic eut été , par la grâce de Dieu , ordonné abbé du couvent d'Ouche , il acheta d'Ernauld, fils de Guillaume Giroie, du consentement
» C'est sans douic h* Mcnil-Berard.
3û ORDERIC VITAL.
de Robert son oncle , et par Tordre du comte Guillaume, la terre de Bauquencei, comme elle avait été tenue par Baudri, archer du même comte, et la partie de la terre d'Echaufour qui est située entre le Noireau et la Charentone , et de plus , les Essarts de Henri et la dîme du moulin d'Echaufour. Ernauld fit don en outre au couvent d'Ouche de la terre de Haute-Rive, et de ses appartenances, avec tous ses moutiers et terres de prêtres , et en outre de la terre de Dorthmus ' . Enfin Guillaume son frère , fils du Guillaume dont nous venons de parler, d'accord avec son frère Giroie et ses cousins , Giroie et Foulques , donna tous les moutiers qu'il avait en son pouvoir, moyennant une forte somme d argent, qu'il reçut deThéoderic. Un de ses moutiers était situé au Ménil-Bernard et érigé en l'honneur de Saint-Sulpice ; un autre à Roi ville, en l'honneur de Saint-Léger ; un autre à Monnai, en l'honneur de Sainte-Marie. Il donna en outre la métairie de Monnai, que tenait Robert, et de son consentement. Parmi les autres donations , on remarquait le moutier de Ternant, et dans les Essarts un moutier en l'honneur de Saint-Pierre ; un autre aux Augerons, avec toute sa ferme, et un autre au Bois-Hébert.
Tous ces biens furent donnés librement avec toutes leurs dîmes et les biens des prêtres, pour le rachat des ames des donateurs, tant par le même Guillaume, que par les seigneurs de ces moutiers, savoir, Roger Goulafre de Ménil-Bernard, Herfroi de Roiville , Robert de Monnai, Herfred de Ternant, Guillaume prêtre des Essarts , Guillaume Prévôt des Augerons , Roger Faitel de Bois-Hébert.
' Ce nom n'est pat connu. Peut-être s'agit-il d'Oui moi.
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. 3l
Le même Guillaume donna au même monastère , pour la rédemption de lame d'Emma sa, mère, une terre d'une charrue située à Vernuces. 11 donna en outre la moitié du revenu des moulins, d'accord avec son frère Ernauld; tou t ce qu'il avait dans son domaine, la terre de Varri, et le bois de Landigou ; la terre de Burvand à Vernuces , les deux pêcheries deTernant, et à Montreuil trois fours et un domaine. Ensuite Guillaume fils de Vauquelin du Pont-Echenfrei donna l'église de Sainte-Marie et tout ce que le prêtre Osbern tenait en sa possession, avec la dîme du droit de péage ; la dîme des moulins et des charrues qu'il avait là et ailleurs ou qu'il pourrait avoir ; il y ajouta ce qu'il possédait à Roiville.
Ensuite Robert fils de Helgon , du consentement et avec le concours de ses seigneurs, savoir, Guillaume Robert , leurs fils et leurs neveux , vendit aux moines d'Ouche l'église de Saint-Martin sur le ruisseau de Bailleul, et dans le même lieu la terre du presbytère, avec une autre terre de huit charrues, qu'ils achetèrent bon prix. Il donna la moitié du moutier de Sap- André, avec la terre du presbytère, et la moitié de sa terre d'Etoutevillc. Robert, fils de Théodelin, fit don de l'autre partie du même moutier, avec la moitié du revenu.
L'abbé Théoderic acquit de Guillaume et de Robert fils de Radulphe, surnommé Fresnel, moyennant dix-huit livres, l'église de Notre -Dame -du -Bois 1 , construite dans les temps anciens par les moines du couvent d'Ouche , de même qu'un certain moine nommé Placide Tavait tenue précédemment. En outre,
' Aujourd'hui Saint-Evroul-Notre-Damc-du-Bois.
3'2 0RUER1C VITAt.
Hubert Deuncius vendit au même abbé l'église du même lieu et quelques arpens de terre. Guillaume fils d'Osbern le sénéchal , seigneur de ces biens, en fit la concession. Ensuite Robert, fils de Giroie, accordant et confirmant tout ce que ses frères , ses neveux et leurs hommes avaient donné à l'abbaye d'Ouche, lui donna de son côté, et sur ses biens, Saint- Céneri, Saint-Pierre delà Pôté-des-Nids , et toutes les dîmes qui appartenaient à ces deux terres , la moitié du bois de Saint-Céneri , les pêcheries sur la Sarthe pour le plaisir des moines, et Sainte-Marie du Mont- Gandelain , toute la dîme de Cirai et de tous les fiefs qu'il pourrait acquérir. Ensuite, de son consentement, Radulphe , fils de Godefroi , son homme d armes, donna l'église de Radon. En apprenant ces donations, un certain homme d'armes, vertueux et bon, nommé Wadon de Dreux, fit don de l'église de Saint- Michel sur Avre, dans le pays d'Evrenx , avec le consentement de ses seigneurs , de ses enfans , de ses parens et de ses amis.
Telles sont les donations que Guillaume , Robert, leurs neveux Robert et Hugues et leurs autres parens firent au couvent d'Ouche. Ils en présentèrent la charte à la confirmation de Guillaume , duc de Normandie. Il reçut favorablement leur demande et permit avec bonté que ces donations , dont il vient d'être question , eussent leur effet. Il favorisa l'église d'Ouche d'un privilège spécial, afin qu'elle fut à jamais libre et exempte de toute juridiction étrangère. Il permit aux frères de procéder par eux-mêmes à l'élection de l'abbé , sauf toutefois l'observation de la discipline régulière , c'est-à-dire à la condition que
les votes des électeurs ne seraient pas corrompus, soit par l'amitié, soit par la parenté, soit par l'argent. Enfin le prince dont il s'agit ajouta à la fin de l'acte les paroles suivantes, destinées à le fortifier : « Moi Guil- « laume, comte des Normands, ai fait écrire cette « charte de donation 5 je lai fait confirmer, sous peine « d'excommunication, par les mains de l'archevêque « de Rouen , des évêques , des abbés , dont les noms « et les signatures sont çi-après , afin que les stipu* « lations qu'elle renferme subsistent dans leur ente tier; de façon que si quelqu'un était tenté de les « enfreindre, ou leur voulait porter dommage, soit « par lui , soit par d'autres , dans quelque intention « que ce soit , il sache que , par l'autorité de Dieu et « par la chrétienté de tous les saints , il sera , à moins « qu'il ne s'amende, excommunié et maudit éter- « nellement. » Le duc Guillaume signa d'un signe de croix la charte ci-dessus , qui fut souscrite ensuite par Mauger, archevêque de Rouen, fils de Richard Gunnoride, duc des Normands 5 par Hugues, évêque de Lisieux, fils de Guillaume, comte d'Eu; par Odon, évêque de Bayeux , frère utérin du duc Guillaume ; par Guillaume , évêque d'Evreux , fils de Gérard FJertel 1 \ par Gislebert, abbé de Châtillon a ; par Guillaume Robert et Radulphe, fils de Giroie; par leurs neveux Hugues de Grandménil , Robert et Er-> nauld; par Guillaume, fils de Vauquelin; par Radulphe de Toëni, par Radulphe Taison, par Roger de Mont-Gomeri; par Guillaume, fils d'Osbern; par
• Ailleurs il est appelé Flclcl , cl aussi Fleitel.
• Conclies.
34 OltDKMfc VITAL.
Richard de Beaufou 1 , par Richard de Sainl-Scholasae et par plusieurs autres seigneurs de Normandie, qui étaient réunis dans la forêt de Lions à Ja cour du duc, sur la rivière de Lieure * , devant l'église de Saint- Denis 3 . Ce fut Tan de l'Incarnation du Sauveur io5o que fut ainsi confirmée la charte de donation en faveur de l'église d'Ouche.
La même année Robert de Grandménil changea l'habit séculier et prit la robe monacale , sous la discipline de Théoderic , abbé d'Ouche. Ainsi que nous l'avons dit ci-dessus , ce seigneur était fils du vaillant baron Robert de Grandménil et d'Hadvise, fille de Giroie. Dès son enfance, il étudia les lettres avec succès et brilla parmi ses condisciples par la ténacité de sa mémoire : parvenu à l'âge de l'adolescence, il abandonna le délassement des lettres , pour courir aux travaux des armes, et fut pendant cinq ans écuyer du duc Guillaume. Ce prince l'éleva convenablement aux dignités militaires et l'honora noblement de plusieurs faveurs. Ayant considéré la fragilité des choses humaines , il préféra l'abjection dans la maison du Seigneur à Ja vanité des tentes des pécheurs 4 , pour y fleurir un moment comme l'herbe. Il se rappelait souvent les dangers de la milice séculière , auxquels son père et une innombrable quantité d'autres personnes avaient été en butte , quand , attaquant l'ennemi , ils tombaient
' On a dil depuis Beaufour, par euphonie, comme Echaufonr pour Kchaufou; Bar fleur pour Rarflcu , etc.
* Flumen Loiry. Ce nom a beaucoup de ressemblance avec Saint- Lanrien ou Lorieri, chapelle dans la commune de Saint-Dcnis-le- Thibout.
i Saim-Deuis-le-Thibout. — < Psaume lxxxiu, v. ii.
dans les pièges qu'ils avaient tendus aux autres. En effet, Robert son père, de concert avec Robert de Toëni , combattit contre Roger de Beaumont : dans ce combat , Roger fut tué avec ses fils Elbert et Elinance , et Robert reçut une blessure mortelle dans les entrailles. Rapporté du champ de bataille, il vécut encore trois semaines et distribua ses terres à ses fils Hugues et Robert. Il mourut le i4 des calendes de juillet ( 18 juin) , et fut inhumé en dehors de l'église de Sainte-Marie de Norrei. Cet événement causa beaucoup d'émotion à son fils Robert , qui fit tous ses efforts pour s'exercer dans une meilleure milice. C'est ce qui le détermina à fonder un couvent dans ce lieu, comme nous l'avons dit plus haut , pour son salut et celui des siens , et à lui donner librement tout son patrimoine , du consentement de son frère Hugues.
Son oncle Guillaume , fils de Giroie, lui fit changer d'avis : il fit avec Hugues, son frère , l'acte dont nous avons parlé, et se rendit à Ouche , où , suivant la règle de saint Benoît , il fit dévotement sa profession monacale. Il éprouva beaucoup de peine pour subvenir à l'indigence de l'église, et fut souvent obligé de ravir des biens de ses parens , qui étaient dans une grande opulence : il en fit pour leur salut une charitable distribution aux fidèles, qui avaient besoin de secours. Ayant donné à sa mère Hadvise soixante livres rouennaises, il parvint à lui soustraire sa dot, c'est-à-dire, Noyer-Ménard , Vieux-Ménil, le Tanet, ainsi que Ménil-Dode * , qu'il donna à l'église
* Peut-eUrc IcTanet ( Tanacetum) est-il Saint-Ânhin, ou Saint-Jean» du-Thcnnci , et Mt'nil-Dode , Mcnil-Eude. Il a déjà « : tc question rie ees deintnoms dans le commencement de ce livre.
d'Ouche. Il procura en outre à cette église, du don de sa mère , un grand psautier orné de différentes peintures, dont, jusqu'à ce jour, les moines occupés à psalmodier se servent fréquemment pour chanter les louanges de Dieu. Emma, femme d'Edelred, roi des Anglais, avait présenté ce volume à son frère Robert, archevêque de Rouen , et Guillaume , fils de ce prélat , l'avait enlevé familièrement de la chambre de son père , et lavait apporté à Hadvise, son épouse bien-aimée, à laquelle il cherchait à plaire de toutes les manières. Robert de Grandménil procura encore beaucoup d'autres biens à son église , et se rendit agréable à ses frères, tant par les ornemens qu'il donna à l'église que par les choses utiles dont il les fit jouir.
Le vénérable abbé Théoderic observait avec une constante ferveur les règles de la vie monastique , et cherchait tous les moyens d'être utile par ses discours et par ses œuvres à la congrégation qui lui était confiée. Il était Normand de nation, originaire du pays de Talou ; sa taille était moyenne , sa voix douce , sa figure vermeille. Il était instruit dans les lettres sacrées, et il s'exerça au culte divin, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Mais comme l'ivraie s'élève avec importunité dans la moisson de froment, pour être ensuite, au temps de la récolte, extirpée complètement par les moissonneurs diligens, et jetée aux flammes qui ne l'épargneront pas, de même des enfans pervers viennent se mêler au troupeau des hommes pieux; mais, au temps fixé, ils sont découverts par le juge équitable, et livrés sévèrement au supplice qu'ils méritent. Sous cet abbé existait, au milieu du troupeau d'Ouche, un certain moine, nommé Romain, qui,
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. III. 3j
poussé par l'instinct du démon, volait les linges, les culottes et les autres objets de cette nature. Interrogé fréquemment par le père Théoderic pourquoi il commettait ces crimes , il niait formellement tous ses yols , qu'il avouait souvent peu de temps après. Une certaine nuit qu'il était couché dans son lit, il fut saisi par le démon , qui le tourmenta violemment. Les moines l'ayant entendu crier horriblement, se rendirent auprès de lui, le poussèrent, l'aspergèrent d'eau bénite, et parvinrent avec beaucoup de peine à le déKvrer un moment des tortures diaboliques ^ revenu à lui, il comprit que les vols dont il s'était rendu coupable avaient pu seuls donner au diable un tel pouvoir sur lui-même, et promit que dorénavant il se garderait de semblables méchancetés. Peu de temps après, il revint comme le chien à son vomissement; ce qui força l'abbé Théoderic à lui faire couper son capuchon , et à le renvoyer du monastère. Chassé du collège de ses frères, il entreprit, dit-on, le voyage de Jérusalem ^ mais nous ignorons entièrement quelle fut sa fin. Un certain prêtre , nommé Ansered, demeurait dans le territoire du lieu qu'on appelle Le Sap, et menait une vie dissipée de plusieurs manières. S'étant trouvé fort incommodé par la maladie , il pria les moines d'Ouche de lui donner l'habit de saint Benoît ; l'ayant reçu, il fut conduit au couvent et mis à l'infirmerie. Entré en convalescence , il retournait, autant qu'il le pouvait, à l'étourderie de sa vie séculière. Comme dit un certain sage en pareille circonstance :
Cœlum , non animum mutant qui irons mare currunt ' . • Horace , liv. 1 , tpit. xit , v. 17.
38 ORDERIG VITAL.
Ce prêtre changea seulement d'habit, mais il conserva ses habitudes. L'abbé Théoderic s'étant aperçu combien étaient répréhensibles la vie et les habitudes de cet homme, apprit d'ailleurs qu'il détestait la vie religieuse. En effet, il avait écrit à son père et à sa mère d'élever des difficultés , et de le retirer du monastère. Théoderic craignit que les vices d'Ansered ne corrompissent ses frères ; il voulut accomplir en lui le précepte de l'apôtre, qui dit : « Eloignez « le mal de vous-même ; » et ces autres paroles : « Si « l'infidèle se retire , laissez-le aller. » Ainsi il lui permit de se retirer du cloître et de retourner au siècle. Bientôt, accumulant péchés sur péchés, il se lia avec une femme de peu de considération ; mais comme elle ne suffisait pas à ses passions, il inspira de l'amour à une autre femme nommée Pomula , et convint avec elle de la conduire à Saint-Gilles. Il voulait ainsi cacher à ses parens et à ses amis l'objet de son amour. Il désigna à cette femme le lieu où ils devaient se rejoindre ; ils partirent en même temps , et il alla se réunir à quelques pèlerins qui se ren* daient à Saint-Gilles. Cependant, àl'insu de son amant, Ja femme manqua à ses engagemens, et se lia avec un autre clerc. Ansered étant parvenu au lieu qui! avait désigné à sa maîtresse, et ne l'y ayant pas trouvée > il dit à ses compagnons de voyage : « Il faut que « je retourne chez moi , parce que j'ai oublié une « chose qui m'est très-nécessaire; quant à vous, ne « perdez pas de temps dans votre voyage \ je ne tar- <i derai pas à vous suivre. » Comme il entra de nuit dans la maison de cette femme , il la trouva au lit avec le clerc : elle fit aussitôt connaître cette arrivée
HISTOIRE DE NORMANDIE} LIV. III. 3g
à sou amant, qui, ayant saisi une hache, frappa Ansered à la téte , et le tua. 11 le mit ensuite dans un sac et le traîna au loin \ puis le couvrit de terre pour le dérober à la vue : on le trouva plusieurs jours après. Les animaux l'avaient dépouillé et lui avaient mangé une cuisse et une jambe-, il sortait de son corps une odeur si fétide, que personne ne pouvait en approcher. Ce fut cette odeur qui, en se répandant au loin , le fit découvrir. Son père et sa mère , qui l'aimaient tendrement, le recueillirent et l'ensevelirent hors du cimetière de l'église. Voilà de quelle mort fut puni celui qui aima mieux retourner aux vanités du siècle, que mener parmi les serviteurs de Dieu la vie régulière qui pouvait le conduire au royaume céleste.
Un autre prêtre , nommé Adélard , ayant , à cause de ses infirmités, pris l'habit monacal, donna en perpétuelle possession à Dieu , à Saint -Evroul et à ses moines , l'église du Sap avec la dîme qu'il tenait en fief. Lorsqu'il eut recouvré la santé, il se repentit de ce qu'il avait fait, et résolut de retourner au monde. Aussitôt que l'abbé Théoderic eut entendu parler de ce projet , il lui fit lire la règle de saint Benoît , et lui dit : « Voilà la loi sous laquelle vous avez voulu coma battre. Si vous pouvez l'observer , entrez $ si vous « ne le pouvez pas, sortez librement. » 11 ne voulait retenir de force aucun homme de ce genre. Adélard , malheureusement endurci dans son opiniâtreté , sortit du couvent et reprit l'habit séculier qu'il avait d'abord quitté. Lorsqu'il voulut se faire rendre l'église du Sap qu'il avait donnée aux moines , Hugues de Grandménil , qui possédait alors le fief du Sap, ne permit pas
cette rétrocession. Il fut donc obligé de se retirer à Friardel chez ses parens, car il était d'une bonne famille : il y vécut près de quinze ans. Depuis ce moment , il ne jouit jamais d'une bonne santé ; il souffrit beaucoup d'infirmités continuelles ; enfin , quand il vit la mort qui le menaçait , il craignit les supplices éternels , pour la punition du crime de son apostasie. 11 supplia l'abbé Mainier, qui gouvernait l'abbaye , le quatrième depuis le vénérable Théoderic, de lui rendre l'habit de saint Benoît, qu'il avait abandonné pendant ses péchés. Il le reçut, vécut encore trois semaines et termina sa vie monacalement. Son infirmité était si grave, qu'il ne pouvait se passer des services d'une femme : c'est pourquoi il ne put être apporté vivant au monastère qu'il avait abandonné.
Du temps de Guillaume , duc de Normandie, Ives , fils de Guillaume de Belléme, gouvernait l'évéché de Seès 5 ses frères , Guerin , Robert , Guillaume étant venus à manquer, il obtint la ville de Belléme de la succession de son père , par droit héréditaire. Il était instruit , beau de corps , spirituel et éloquent , gai et même facétieux. Il aimait les clercs et les moines comme un père ses enfans, chérissait surtout, et vénérait, parmi .ses meilleurs amis, l'abbé Théoderic. Il avait souvent avec lui des entretiens familiers. En effet, la ville de Seès n'est éloignée de l'abbaye d'Ouche que de sept lieues. Roger de Mont-Goméri , vicomte d'Exmes , avait épousé Mabille , nièce de ce prélat : ce qui lui avait fait obtenir une grande partie des possessions de Guillaume de Belléme. Par l'inspiration et le conseil d'Ives , Roger donna à l'abbé Théoderic l'église de Saint-Martin de Seès , et le pria instamment ,
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de concert avec Mabille , d y faire construire un monastère. Le travail fut commencé avec une grande activité , au nom du Seigneur. Le prêtre Roger, moine d'Ouche , Morin et Engelbert , y furent établis par Théoderic, ainsi que plusieurs autres de ses disciples. Il visitait souvent lui-même ce lieu ; quelquefois il y passait trois ou quatre semaines , et s'appliquait de tous ses efforts à conduire à sa perfection l'ouvrage qu'il avait commencé pour l'amour de Dieu et l'avantage de ceux qui le suivent. Quant à Mabille, elle était fière et mondaine , rusée et bavarde , et même extrêmement cruelle. Toutefois elle aimait beaucoup Tbéoderic , l'homme de Dieu , et ne laissait pas de lui obéir en certaines choses , quoiqu'elle se montrât toujours trèsdure envers les autres religieux. Elle présenta à Roger et aux autres moines de Seès, pour être lavé dans la sainte fontaine du baptême, son fils aîné Robert de Bellême, dont la cruauté a été de nos jours si terrible contre le malheureux peuple.
La vraie charité rend celui chez lequel elle règne agréable aux bons et formidable aux méchans : aussi l'abbé que nous avons souvent nommé était à bon droit chéri des gens de bien et redouté des pervers. Charmé de la douceur de la contemplation intérieure, il évitait autant qu'il le pouvait tous les soins du dehors , et se livrait avec une fervente assiduité au culte divin. Toujours occupé de prières il ne négligeait pas les travaux manuels qui étaient de sa compétence. Il écrivait bien , et il a laissé aux jeunes religieux d'Oùche d'illustres monumens de son talent. Le livre des Collectes, le Graduel et Y Antiphonier, furent écrits de sa propre main dans le couvent même. 11 obtint
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par de gracieuses demandes , de ses compagnons qui étaient venus avec lui de Jumiège , plusieurs précieux, volumes de la divine loi. Son neveu Radulphe copia Y Eptateuque ainsi que le Missel dans lequel on chante journellement la messe au couvent. Son compagnon Hugues fit une copie de l'exposition sur Ezéchiel , du Décalogue , et de la première partie des livres moraux. Le prêtre Roger est celui auquel on doit une copie de la troisième partie des livres moraux, des Paralipomènes , et des livres de Salomon. Le respectable père dont je viens de parler procura à notre bibliothèque, par ces écrivains et par quelques autres autiquaires qu'il forma à ce travail , durant les huit années qu'il gouverna le couvent , tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, ainsi que tous les ouvrages du très-éloquent pape Grégoire.
C'est de cette école que sortirent plusieurs excellens copistes 2 , tels que Bérenger, qui depuis fut promu à l'évêché de Venosa , Gosceiin et Radulphe , Bernard , Turquetil , Richard et plusieurs autres , qui remplirent la bibliothèque de Saint-Evroul des traités de Jérôme et d'Augustin, d'Ambroise et d'Isidore , d'Eusèbe et d'Orose , et de divers docteurs \ leurs bons exemples aussi encouragèrent les jeunes gens à les imiter dans un pareil travail. L'homme de Dieu, Théoderic, leur donnait des instructions et les avertissait souvent d'éviter entièrement l'oisiveté de l'esprit , qui a coutume de nuire beaucoup au corps ainsi qu'à l'ame. Il avait l'habitude de leur parler en ces termes : « Un certain frère demeurait dans un cer-
• Les sept premiers Tivrcs de l'Ancien Testament. 9 Librarii.
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« tain monastère $ il était coupable de beaucoup d'in- « fractions aux institutions monastiques -, mais il était « écrivain , il s'appliqua à l'écriture et copia volon- « tairement un volume considérable de la divine loi. . « Après sa mort , son ame fut conduite pour être exa- « minée devant le tribunal du juge équitable. Comme « les malins esprits portaient contre elle de vives ac- « cusations et faisaient l'exposition de ses péchés in- <* nombrables, de saints anges , de leur côté , présente taient le livre que le frère avait copié dans la maison « de Dieu , et comptaient lettre par lettre l'énorme vo- « lume, pour les compenser par autant de péchés. « Enfin une seule lettre en dépassa le nombre, et tous « les efforts des démons ne purent lui opposer aucun « péché. C'est pourquoi la clémence du juge suprême « pardonna au frère , ordonna à son ame de retourner « à son corps , et lui accorda avec bonté le temps de « corriger sa vie. Pensez fréquemment àcet événement, «. mes très-chers frères , et purgez vos cœurs de tous « désirs frivoles et nuisibles -, sacrifiez continuellement « au Seigneur votre Dieu les ouvrages de vos mains, « évitez de tous vos efforts l'oisiveté comme un mortel « poison , parce que , comme le dit notre saint père Be» « noît , l'oisiveté est l'ennemie de l'aine. Rappelez-vous « souvent aussi en vous-mêmes qu'il est rapporté dans « les vies des Pères, par un docteur éprouvé , que tout « moine qui travaille au bien n'est tourmenté que par n les tentations d'un seul démon , tandis que mille « démons attaquent l'homme oisif, et , par les innomu brables traitsdes tentations dont ils le percent de tous « côtés, le forcent de haïr le cloître monacal, et lui « font désirer les pernicieux spectacles du siècle, ainsi
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« que la jouissance des voluptés coupables. Puisque « vous ne pouvez nourrir les pauvres par d'abon- « dantes aumônes, puisque vous ne possédez pas les « biens terrestres , puisque vous ne pouvez élever des « temples magnifiques, comme les rois et les autres « grands du siècle , puisque vous êtes renfermés dans « la régularité du cloître et privés de toute puissance, « suivez du moins l'exhortation de Salomon : con~ « servez vos cœurs par une surveillance assidue , et « sans cesse employez tous vos efforts pour plaire à « Dieu. Priez, lisez, psalmodiez, écrivez, livrez-vous à « toutes les occupations de ce genre, et par elles armez- « vous sagement contre les tentations des démons. »
C'est par de tels avertissemens que Théoderic formait ses disciples. Il attaquait , il priait , il réprimandait , il excitait avec vigilance aux bonnes œuvres , auxquelles il était le premier à se livrer, tant en priant qu'en écrivant , et en faisant beaucoup d'autres actions utiles. Pour ces occupations il était blâmé par quelques moines qui préféraient les soins mondains aux divins offices. Quelle douleur ! ils le blâmaient d'autant plus qu'il méritait davantage d'être vénéré ; ils disaient : « Un tel homme n'est pas propre à être abbé , « puisqu'il est étranger aux soins extérieurs et qu'il « les néglige. Qui fera vivre ceux qui prient , si ceux « qui labourent viennent à manquer? Celui-là est * « vraiment insensé qui préfère lire et écrire dans un « cloître , à chercher les moyens de procurer la sub- « sistance de ses frères. » Quelques orgueilleux disaient ces choses et d'autres semblables, et outrageaient par tant d'injures le serviteur de Dieu. Mais Guillaume, fils de Giroie, l'honorait beaucoup à cause
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de sa sainteté , et par une sévérité convenable comprimait la violence des rebelles que je ne veux pas nommer ici. 11 soutenait au dedans comme au dehors de courageuses discussions contre toutes les attaques que Ton dirigeait vers l'homme de Dieu. Quelque temps après, l'héroïque Guillaume résolut de se rendre dans la Pouille , pour l'avantage de l'église d'Ouche. Quand il fut parti, comme il tardait beaucoup à revenir, l'homme de Dieu , Théoderic, resté en Normandie , fut profondément désolé.
De même que la vie des méchans déplaît beaucoup aux gens de bien , de même la conduite de ces derniers a coutume d'être insupportable aux gens de mauvaises mœurs. C'est pourquoi comme les bons enflammés par l'esprit divin s'appliquent de mille manières à ramener les hommes pervers ; ainsi les méchans, poussés par une méchanceté diabolique , font de fréquens efforts pour détourner les justes vers la dépravation. Quoiqu'ils ne puissent y réussir entièrement, quelquefois cependant ils parviennent à les troubler dans la voie de Dieu , et à les rendre plus négligens dans l'accomplissement des saintes œuvres où ils ne cessent de les tourmenter. C'est ainsi que , pendant que l'église d'Ouche s'élevait, et, accrue par ces bonnes œuvres , brillait devant Dieu et les hommes , quelques scélérats entreprirent de réunir contre elle plusieurs causes d'inimitié , de faire naître le trouble et de l'affliger dans tout ce qui avait été donné aux serviteurs de Dieu pour leur nourriture , leur habillement et leurs pieuses agapes-, mais le Christ qui est le véritable époux del'Eglise, tandis que les flots de la mer se soulevaient en fureur pour engloutir le vaisseau de l'Eglise,
parut avec un éclat merveilleux pour délivrer ses serviteurs, en déjouant les entreprises de leurs ennemis.
J'expliquerai avec vérité , mais plus tard, ce qui à cette époque concerne Ma bille, fille de Guillaume Talvas.
Pendant que la loi monastique était régulièrement observée dans ces commencemens , par ces moines d'Ouche , et qu'on rendait tous les services de la charité à ceux qui se présentaient, comme c'est encore aujourd'hui la coutume, cette princesse, qui haïssait les fondateurs du couvent , essayait de lui susciter beaucoup de désagrémens, dont son méchant esprit était sans cesse occupé. Elle , son père et toute sa famille nourrissaient une haine durable contre les Giroie. Comme Roger de Mont-Gomeri , son mari, aimait et honorait les moines, elle n'osait employer ouvertement sa méchanteté à leur nuire. Elle venait sans cesse an couvent avec une multitude de soldats comme pour y recevoir l'hospitalité , et se rendait ainsi fort à charge aux moines qui, placés dans un lieu stérile , subissaient toutes les afflictions de la pauvreté. Un jour qu'elle s'était établie dans le monastère avec cent soldats, le seigneur abbé Théoderic lui en fit des reproches, lui demanda pourquoi elle venait avec tant de pompe chez de pauvres cénobites , et la pria de mettre un terme à ces visites déplacées. Mabille, enflammée de colère, lui répondit : « Je reviendrai avec un nombre de « troupes plus considérable que celui que j'ai amené. » L'abbé reprit : « Croyez-moi , si vous ne renoncez pas « à cette prétention , vous éprouverez des choses qui « ne vous feront pas plaisir. » C est ce qui arriva -, car
la nuit suivante elle éprouva des souffrances qui commencèrent à la tourmenter beaucoup. Aussitôt elle ordonna qu'on l'emportât de ce lieu. Pendant qu'elle se hâtait , épouvantée , de fuir de la terre de Saint-Evroul, et qu'elle passait devant la maison d'un certain bourgeois, nommé Roger Snisuar, elle fit prendre une petite fille à la mamelle, et lui donna à sucer sa mâchoire, où s'était réunie la plus grande partie de sa douleur. L'enfant suça le mal et mourut peu après, tandis que Mabille convalescente retourna chez elle. Elle vécut ensuite près de quinze ans ; mais elle n'osa jamais revenir à Ouche , après y avoir été , comme nous l'avons dit, châtiée du fléau de Dieu. Elle se garda bien désormais de s'occuper des habitans du couvent, soit pour les servir, soit pour leur nuire, tant qu'elle vécut dans les félicités , mêlées d'amertume, de cette vie. Cependant elle aima l'abbé Théoderic, et, comme nous l'avons dit par anticipation, elle lui confia, beaucoup plus qu'à l'église d'Ouche, le , couvent de Saint-Martin.
Le pape Benoît était assis sur le siège apostolique ; les Sarrasins passaient tous les ans sur leur flotte d'Afrique dans la Pouille et levaient impunément , dans toutes les villes du pays , toutes les contributions qu'ils voulaient , sur les lâches Lombards et les Grecs qui habitaient la Calabre. A cette époque, Osmond surnommé Drengot , entendant Guillaume Repostel se vanter insolemment à la cour de Normandie d'avoir déshonoré sa fille , le tua sous les yeux du duc Robert , dans une forêt où l'on chassait. Ce crime le força de fuir la présence du prince. H se retira d'abord en Bretagne, puis en Angleterre , et enfin à Bé-
névent avec ses fils et ses neveux. Il fut le premier Normand qui s'établit en Pouille. 11 reçut une ville du prince de Bénévent , pour s y fixer lui et ses héritiers. Ensuite, un certain Drogon, chevalier normand , se rendit en pèlerinage à Jérusalem avec cent autres chevaliers. A son retour , le duc Waimaleh 1 le retint quelques jours à Salerne avec ses compagnons, par pure humanité et pour les rétablir de leurs fatigues. Alors vingt mille Sarrasins descendirent sur les côtes d'Italie , et vinrent avec de grandes menaces demander le tribut aux citoyens de Salerne. Pendant que le duc et ses gens faisaient la collecte du tribut dans la ville , les Sarrasins descendirent de leur flotte et s'établirent dans une plaine couverte d'herbe, qui est située entre Salerne et la mer, pour faire leur repas avec joie et sécurité. Les Normands ayant su cet événement et voyant le duc occupé à recueillir l'argent propre à se concilier la bienveillance des barbares, firent amicalement des reproches aux habitans de ce qu'ils se rachetaient avec de l'argent, comme des veuves sans protection , au lieu de se défendre en hommes courageux, par la force du fer. Aussitôt ils coururent aux armes, tombèrent à l'improviste sur les Africains, qui attendaient avec sécurité le tribut , et, après en avoir tué plusieurs mille , forcèrent le reste à fuir honteusement vers les vaisseaux. Les Normands revinrent chargés de vases d'or et d'argent, ainsi que de beaucoup d'autres dépouilles précieuses ; ils furent vivement sollicités par le duc de résider avec honneur à Salerne ; mais comme ils avaient un vif désir de revoir leur patrie ,
1 Guaimar.
ils n'obtempérèrent pas à cette demande. Cependant ils promirent ou de revenir eux-mêmes ou d'envoyer promptement une élite de jeunes Normands. Après qu'ils eurent touché le sol natal , ils racontèrent à leurs compatriotes tout ce qu'ils avaient vu ou entendu, fait ou souffert. Ensuite quelques-uns d'eux, voulant s'acquitter de leurs promesses, retournèrent en Italie par le même chemin, et par leur exemple déterminèrent à les suivre un grand nombre de jeunes gens dont le cœur était léger. En effet , Turstin surnommé Citel , Ranulphe , Richard , fils d'Ansquetil de Quarel , les fils de Tancrède de Hauteville , Drogon et Onfroi, Guillaume et Herman, Robert surnommé Wiscard ', Roger et ses six frères, Guillaume de Montreuil % Ernauld de Grandménil et beaucoup d'autres quittèrent la Normandie et se rendirent en Pouille non pas ensemble, mais à différentes époques. Parvenus dans ce pays , ils se mirent d'abord à la solde du duc "Waimalch et des autres princes voisins, pour les servir contre les païens. S'étant ensuite brouillés avec eux, ils attaquèrent ceux qu'ils avaient précédemment défendus et soumirent bientôt à leurs armes puissantes Salerne, Bari, Capoue, toute la Campanie et la Calabre -, ils conquirent aussi en Sicile Païenne , Catane , le château de Jean , avec d'autres villes et plusieurs belles forteresses, que leurs successeurs possèdent encore aujourd'hui.
Parmi les Normands qui passèrent le Tibre , Guillaume de Montreuil , fils de Guillaume Giroie, se distingua principalement, et devenu chef des troupes de
1 Robert Guiscard.
a Montreuil l'Argile.