‹ Histoire de Notre-Dame de BoulogneChapitre 50 sur 89 · IG · texte numérisé non relu

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rivaliser de zèle et de travaux pour acquérir le droit de se dire le berceau d’un homme de génie.

Aussi Godefroid de Bouillon â-t-il été mentionné dans les biographies comme ayant reçu le jour en divers lieux auxquels il ne pouvait appartenir. Il est vrai de dire que les biographes et les historiens ne se sont , à cet égard, livrés à aucune de ces recherches minutieuses qui seules dissipent , à la lueur du flambeau d’une exacte investigation , les ténèbres de l’erreur. Il est encore vrai , et cela efface les reproches qu’on serait disposé à leur adresser , qu’ils ne pouvaient sans doute se procurer une partie importante des renseignements manuscrits nécessaires pour fixer leurs doutes. .

Ces doutes nous espérons les faire cesser auj ourd’hui , en démontrant par des autorités irrécusables queGodefroid de Bouillon est né à Boulogne-sur-mer. Le soin de résoudre ce problème historique n’appartenait-il pas surtout à l’un des membres d’une société établie dans la capitale des anciens comtes boulonnais ?....,

Les écrivains de l’histoire du Brabant , qui sont les causes premières de l’erreur dans laquelle sont tombés plusieurs historiens et biographes sur la question qui nous occupe , fixent le lieu de la naissance de Godefroid à Bayly, village situé au sud-est de Nivelles , et près de Fleurus.

Il est à remarquer qu’à l’appui de celte assertion ils ne citent aucun acte , aucune preuve , qui puissent la rendre tant soit peu plausible , et qu’elle se trouve démentie d’abord par la situation même dans laquelle se

trouvait la famille de Godefroid au moment de sa

naissance, „ .

Son père Eustache II , surnomme 1 aux Grenons , était comte de Boulogne, et tenait dans cette ville une cour brillante , qui le fit appeler par le chroniqueur Paul-Émile , U petit roi de Boulonnais.

« En visitant, dit le père Lcquien , la Basse-Lor- » raine , il s’arrêta à Bouillon , résidence habituelle » de Godcfroid-le-Barbu , son parent, et y épousa sa » fille Ide, qu’il emmena avec lui à Boulogne, et dont il » eutplusieurs enfants. »

Ces renseignements, puisés dans l’histoire du père Lequien, réfutent déjà lasscrtion des écrivains du Brabant. Né parmi nous , en 1661 , Lequien était un des hommes les plus érudits de son siècle , et avait passé une partie de son existence à faire des recherches sur les chroniques et les antiquités du Boulonnais. Si , comme il l’affirme , et comme des faits incontestables l’attestent , le comte Eustache-aux-Grenons a emmené sa femme dans scs états après son mariage, il est tout simple de penser que ses enfants y ont vu le jour. Il y a d’autant plus de raison pour croire qu'il en fut ainsi , que lorsqu'une reine ou l'épouse d’un grand exerçant une espèce de pouvoir souverain , doivent devenir mères, elles ne quittent pas la ville où siège le gouvernement. Cela a lieu surtout quand il s’agit d’un premier né que le droit d’hérédité appelle à succéder aux titres, et au pouvoir de son père.

Quelle a donc été la cause de l’erreur dans laquelle les écrivains 4u Brabant sont tombés? Elle est facilo à découvrir. Godefroid-le-Bossu , frère d’Ide, mère de

(jOdekroid nn bouillon.

Godefroid de Bouillon , ayant adopté ce dernier, lui transmit le duché de Lorraine , et ce fut cette transmission qui fit depuis écheoir le comté de Boulogne à Eustache, son cadet. Par suite de cette adoption, Godefroid de Bouillon passa une partie de son enfance auprès de son oncle. Il habitait avec lui le château de Bayly, et l’on s’était accoutumé à le regarder comme son fils. De là vient que plusieurs ont cru qu’il était né dans ce château , et que les écrivains du Brabant , et après eux non seulement les biographes , mais encore l’auteur de l’IIistoire des Croisades , dans une note de cet important ouvrage , ont reproduit ce fait comme certain.

Une autre opinion, soutenue par de Locres, dans sa Chronique Belgique , et par le père Malbrancq , tend à établir que Godefroid reçut le jour à Wasta, ou Wastenie, près de Saint-Omer. Tous deux ajoutent « que » du château de ce nom il fut conduit à Boulogne, et » élevé dans l’endroit où se voit l’abbaye de Saint- » Wulmer. » Ils s'appuient du texte d’un passage des Antiquités de Wasserbcrg , chanoine de Verdun.

Cette désignation de Wasta ou Wastenée , château situé dans les environs de Saint-Omer , est le résultat de la confusion de noms de lieux à peu près les mêmes quant à l’orthographe et à la consonnance. En effet, il existe dans le Boulonnais un bourg nommé le Wast , où les comtes faisaient souvent leur résidence, dans un château qu’Ide , mère de Godefroid, affectionnait. Cette noble dame, placée à cause de ses vertus au rang des saintes, y avait fondé un prieuré dont les annales et chartes brûlées par le vandalisme de 1 793 rapportaient

les faits que nous venons de citer; La piété des fidèles y fit en outre élever, après la mort de la comtesse Ide , une petite chapelle qui était derrière l’église , à côté du cimetière, et que j'ai encore vue en son entier.

Dansla table de marbre décorant le devant de l’autel de cette chapelle on avait incrusté un beau reliquaire contenant quelques os de la sainte. L’insouciance des autorités locales a laissé détruire ce monument appartenantà l’histoire de notre pays, et maintenant iln’enreste ' que quelques pierres enfoncées dans le sol. Le séjour des comtes de Boulogne, et en particulier d’Ide, dans le château du Wast , la fondation religieuse et le petit moustier qui y existait, ont porté plusieurs annalistes à penser que Godefiroid y était né. De là l’auteur de la Chronique Belgique et Malhrancq ont confondu le Wast avec WasUs, ou Wastenée en Artois.

Cette confusion des noms est d’autant plus certaine, qu’eu la faisant Malbrancq se mettait en contradiction avec une autre partie de son ouvrage’où if avait dit :

« Il y avait dans le Boulonnais un lieu appelé Wal- » convilliers, depuis surnommé le Wast, où les reli- » gieux de St.-Bertin avaient un petit monastère que » sainte Ide avait fait rebâtir. »

Au surplus, cet auteur, tel érudit qu’il soit, est loin d’être toujours exact. De même qu’il a fixé à Saint- Omer le pçrtus Itius \ opinion dont le ridicule a été victorieusement démontré , il a cru devoir faire honneur à cette ville de la naissance de Godefroid de

Bouillon ; tandis qu'il est constant que les comtes de Boulogne n’ont jamais résidé dans l'Artois, etnyposr

GODEFROII» 1>E BOUILLON.

sériaient aucune châtellenie. Le fVast ne pcut.au reste, pas plus prétendre à cet honneur que Saint-Omer. Les autorités que nous ne tarderons pas à invoquer ont réfuté de la manière la plus claire les assertions de Locrcs et de Malbrancq.

Enfin, des annalistes , maisen très-petit nombre , vint prétendu que Godefroid était né dans le château île Longvilliers.

Pour réduire an néant cette prétention , il 'suffit de faire observer que jamais ce château n’a appartenu en propre aux comtes de Boulogne , mais à des seigneurs du nom de Longvilliers, qui l’occupaient. Il est vrai que peu de temps avant la révolution on voyait encore à Longvilliers une vieille tour crénelée, appelée la tour de Godefroid ; mais la tradition expliquait comment cette dénomination lui avait été donnée , en rapportant que ce prince y avait été transporté dans son enfance , pendant une peste qui causait à Boulogne d’affreux ravages. Ces indications de lieux divers où Godefroid eût reçu le jour, ne prouveraient-elles pas, abstraction faite des raisonnements que nous venons de leur opposer , que leurs auteurs n’avaient aucune certitude pour les établir?... Pourquoi, en effet, lorsque les documents authentiques leur manquaient , se sont-ils éloigné de cette idéesi Simple, si naturelle, que Godefroid était né dans la ville où son père et sa mère résidaient , où était le siège du comté auquel il devait succéder?... Si ces indications se réunissaient pour présenter un même lieu , autre que Boulogne , il y aurait quelque raison de douter : mais , loin qu’il en

G0DEFR01D DE BOUILLON. 247

soit ainsi, c’est tour à tour Bayly, fV attente , près de Saint-Omer, le fVa&t et Longvilliers , qui se disputent la naissance du chef de la première croisade.

Nous arrivons maintenant à des preuves positives r et parfaitement en harmonie avec toutes les vraisemblances.

M. Dufaytelle, de Calais, qui s'occupe avec succès de recherches historiques sur l’arrondissement de Boulogne , a découvert , il y a peu d'années , une histoire manuscrite de la ville capitale des comtes boulonnais , par le prêtre Luto. Cet ecclésiastique vivait au commencement du siècle dernier , et il était l’ami , le correspondant de Lequien. C’était un savant très-laborieux, qui a compilé tous les manuscrits des bibliothèques nobiliaires et religieuses du pays , pour éclaircir les points historiques sujets à contestation. Il dessinait avec exactitude, et l’on a de lui plusieurs vues de Boulogne j l’une entre autres de l’année 1725.

Voici comment il s’explique sur le sujet qui nous intéresse : - '

« Les registres de la ville de Boulogne marquent un » lieu où Godefroid , surnommé de Bouillon , est né ; » c’est dans l’endroit où sont anjourd'hni lesbouche- ». ries de la ville , au-dessous du beflroy, où était au- » trefois le palais des comtes. »

L'opinion de Luto mérite d’autant plus de confiance' qu’il avait feuilleté nos archives , et que c’est dans les registres qui lescomposaient qu’il avait copié les détails que transmet son manuscrit. La mention faite dans ces; registres, dont la collection remontait à des dates très-

anciennes, formait une preuve authentique , un titre irréfragable. Cette collection, il est vrai, a été détruite lors des exploits des niveleurs révolutionnaires , qui poursuivaient jusque dans l’histoire , et sans faire la part des temps, tout ce qui était entaché de féodalité ; mais f attestation de Luto nous parait plus que suffisante pour obvier à cet inconvénient. Comment supposer que ce vertueux et savant ecclésiastique eût inventé un fait de cette importance , et qu’il eût eu l’impudeur d’assurer qu’il se trouvait consigné dans un dépôt ouvert à tout le monde, si ce fait n’avait pas été de la plus exacte vérité ?...

Il n’est pas le seul qui ait parlé ainsi. Dans un manuscrit de 1650, provenant de la bibliothèque de notre modeste et laborieux compatriote Henry, et dont l’auteur est inconnu, on lit ce passage, confirmatif du fait énoncé par Luto ;

« Aucuns disent que Ide , la mère de Godefroid ,

» accoucha en la ville de Boulogne, en l'hostel-de-ville » qui est sur la place, et auquel on a élevé un beffroy » ou clocher pour servir à ladite ville pour les décou- » vertes; autres, qu’il est né dans le bâtiment vis-à-vis,

» qui a été depuis dédié en abbaye nommée Saint- » Wilmer» (Saint Wulmer, devenu l’Oratoire).

Ainsi ce manuscrit , contenant une foule de faits dont l'exactitude a été vérifiée, est d’accord avec celui de Luto pour fixer à Boulogne la naissance de Godefroid Quant à l'édifice dans lequel elle a eu fieu , la préférence nous paraît incontestablement devoir être donnée à l'emplacement où se trouve maintenant la

GODEFROID 1)E BOCILLDH.- 249

mairie. En effet , antérieurement à 1231 , le palais des comtes boulonnais existait sur le terrain qu'occupe aujourd’hui l’hôtel-de-ville, et était bien certainement la résidence d’Eustache-aux-Grenons , père de Godefroid ; aussi est-ce dans ce palais qu’après de consciencieuses recherches, nous avons placé les principales scènes de la nouvelle de Marie de Boulogne.

Mais il est , s’il est possible , une preuve bien plus concluante encore en faveur de notre opinion : c'est . le témoignage de Guillaume de Tyr, dans son histoire des faits et gestes dans les régions d’outre-mer, livre ix".

On y lit le passage suivant :

« Godefridus , oriundus verô fuit de regno Fran- » ciæ, de Rbemensi provinciâ , civitale Boloniensi, quœ » est secùs mare anglicum sita. b — que M. Guizot a traduit ainsi : « Godefroid était originaire du royau- » me de France , de la province de Rheims , et de la » ville de Boulogne , située sur le rivage déjà mer » d’Angleterre. »

Rien de plus précis , de plus authentique ', qu’une semblable autorité.

Guillaume de Tyr, surnommé avec raison le prince des historiens des Croisades , avant que M. Michaud eût publié son bel ouvrage, écrivait en l’année 1169. Il habitait les lieux témoins des grands évènements qu’il raconte, eteela soixante-neuf ans seulement après la mort de Godefroid, au milieu des souvenirs si récents encore de la gloire et des vertus de ce héros. Entouré de tout ce qui pouvait éclairer son jugement

sur ses exploits et son origine , il est impossible qu'il se soit trompé en le faisant naître à Boulogne. Son témoignage rend donc complète la démonstration d’une vérité qui , jusqu’à ce jour , avait été couverte de quelques nuages. *• -

En terminant , messieurs , qu’il me soit permis de former un vœu que l’amour que vous portez à notre pays vous fera sans doute accueillir. Il y a quelques années, vous avez, sur ma proposition, placé solennellement une inscription au-dessus de l’entrée de la maison oii est mort le célèbre Lesage ; cette inscription a contribué à rendre plus intéressante aux yeux des étrangers une ville qu’ils se plaisent à visiter , non seulement à cause de la beauté de son site, de la salubrité de l’air, et de ses bains, mais encore de ses nombreux souvenirs historiques. Pourquoi ne solliciteriezvous pas de l’autorité la permission de poser sur la partie extérieure de notre hôtel-de-ville , correspondant avec le beiTroi , une inscription constatant que c’est dans cet emplacement que Godefroid de Bouillon a reçu le jour ?. . Bien des villes pourraient nous envier l’honneur de compter au nombre des citoyens nés dans leurs murs, le héros du Tasse, l’homme dont cet illustre poète a dit :

• Ce digne chevalier , ce prince magnanime ,

» Brûlait du seul espoir eje conquérir Solimc ;

» Et, rie ce grand projet incessamment frappé ,

» Des trésors d'ici-bas n'était point occupé ! »

Calais a obtenu du gouvernement un buste en marbre d’Eustache de Saint-Pierre : peut-être obtiendrions—

nous que celui de Godefroid nous fût donné. S’il en était ainsi , ce buste pourrait être placé sur un socle en stinkal des carrières boulonnaises , au centre de la grande allée de la promenade des Tintclleries , qui prendrait alors le nom de Cours Godefroid.

Faire revivre le souvenir des hommes qui ont honoré l’humanité, illustré leur pays, c’est offrir à leurs descendants des modèles à suivre, et le tableau de talents et de vertu dont l’imitation fait la gloire et le bonheur des peuples !!..

CÊfoitnJss, BttUafrfs it ^po«eU’s ,

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