‹ Histoire de Notre-Dame du DésertChapitre 32 sur 33 · VI. — Autrefois · texte numérisé non relu

VI. — Autrefois

Nous avons vu dans Fhistoire des Baux de Breteuil par M. Goberville^ que les processions des paroisses se rendent au pèlerinage annuel dans l’ordre suivant :

(( Le mardi des Bogations : les Baux de Breteuil et Guernanville.

Le lundi de la Pentecôte : Comlé-sur-Iton.

Le jour de la Fête-Dieu : Bémécourl, Breteuil^ Franeheville, la Guéroulde^ Cïntray ^ ISeaiiphles , Bois-Arnaut, le Chesne^ Amhenay.

Le jeudi, octave de la Fête-Dieu : Barquet^ Séhécourt.

Le lundi d’après l’octave delà Fête-Dieu : Conciles^ Sainte- Marthe^ Louversey, Séez-Mesnil.

Le jour de la saint Jean-Baptiste : Sainte-Marguerite de h Autel ^ etc.

La fête de sain te Suzanne a lieu le 11 aoiit ; ce jour-là on dit toujours une messe à la chapelle ainsi que le mardi et le jeudi de chaque semaine. La personne qui doit rendre le hâton de la confrérie, le dimanche suivant, jour de la grande solennité de sainte Suzanne, invite à dîner à sa volonté un nombre de parents et d’amis. Le bâton est repris aux vêpres et celle qui l’a accepté le rend l’année suivante à pareille époque. »

Autrefois le grand pèlerinage avait aussi lieu le 11 août.

Nous avons vu que noble dame Odeline de Sainte-Suzanne, comtesse de Laigle, veuve de Boger III, fils du fondateur de Chaise-Dieu, ami de Hugues du Désert avait été passer les longues années de son veuvage avec les Fontebraldines.

Elle n’avait point tardé à faire les délices des religieuses et de tous ceux qui l’approchaient. Grande et toujours droite

^ Avignon 1872.

PAUL-LOUIS-FÉLIX LE VACHER D’URCLÉ 207

GO

iO

Cm

tq

LxJ

QJ

CJ

malgré son grand âge, elle portait haut la tête encadrée de belles boucles blanches et ce n’était point une petite surprise de voir tant de gracieuse majesté descendre comme en se jouant aux plus infimes détails de la maison.

Elle savait tout voir, tout diriger sans paraître s’occuper de quoi que ce soit. Elle avait pour chacun l’attention délicate, le mot approprié, la pensée qui gagne le cœur à ce point qu’il était impossible de la quitter sans emporter l’impression qu’on avait été de sa part l’objet d'une attention particulière.

Quand elle avait un re])rocbe à formuler, on eût dit qu elle seule était répréhensible, qu’elle seule souffrait d’avoir à blâmer, de telle sorte que la coupable fondait en larmes ayant moins de regret de sa faute que de la peine qu’elle occasionnait à la vénérable abbesse. On en était arrivé à éviter les plus légers écarts pour lui épargner l’ombre d’un

chagrin.

Or, en l’année 1^30, pensant qu’elle approchait de la mort elle désira visiter solennellement la chapelle de Notre- Dame du Désert par elle dédiée à Suzanne, patronne de sa famille et de sa patrie. Souvent, depuis quelque temps, elle revoyait par la pensée le vieux manoir des vicomtes ses ancêtres, dont les magni tiques ruines se dressent encore vers les deux. Les plus lointains souvenirs de son enfance voltigeaient autour d’elle, faisant éclore sur ses lèvres un sourire mélancolique. Douce attention du créateur qui pare les avenues de la tombe des fleurs respirées jadis, sollicitude bien paternelle du bon Dieu qui donne â ceux qui vont partir l’étonnante mémoire du plus lointain passé !

Odeline iitpart de son projet aux religieuses, aux paroisses, aux bourgeois des villes voisines et à la noblesse de la contrée. C’est ainsi que le 11 août par une délicieuse matinée de ce bel été de Normandie un grand concours de pèlerins

PAUL-LOUIS-FÉLIX LE VACHER D’üRCLÉ

au son des cloches partit processiomiellement de Chaise- Dieu. Les églises, les châteaux et les villes avaient été exacts au rendez-vous.

Suivant le chemin qui serpente en descendant le val du Lesme, les pèlerins s’avancent au chant des litanies et des psaumes.

En tête, bannière déployée, marche la plus ancienne charité du pays, précédée du tintenellier et, immédiatement après, les archers aux couleurs des seigneurs portant les étendards qui flottent dans la brise matinale.

Puis viennent à pied les bourgeois des villes vêtus d’étofîes riches, de couleur sombre, qui causent bruyamment dans les intervalles des chants sacrés. Nous remarquons les bourgeois de Breteuil, parmi lesquels Bucselin et Leloup, Hubert et Desmares, Cibole et Bonin, Loysel, Mongrédien, Bosse, Flauney, Buzot, Chapé, Prestrel et quantité d’autres. Ils sont escortés par deux files de Coutiliers munis de haubergeons, salades, gantelets, et harnois de jambe et portant de la main droite l’épée courte à pointe aiguë qui leur a valu leur nom.

Dans les sentiers se pressent des paysans à cotte hardie ou à coteron coiffés du chapel à larges bords. On les voit s’agenouiller, prier, puis prendre la suite du cortège avec les conducteurs des chariots branlants.

Un groupe de moines paraît, le chapelet flottant entre le scapulaire et la tunique, chantant à de longs intervalles sur le signal d’un clerc les versets des chants sacrés. Au milieu d’eux, cause Balhélemy Bruon, celui-là même qui leur donna peu après la belle vigne de l’étang de Breteuil pour une redevance d’un quarteron de Cumin.

Alors s’avançaient les nobles dames revêtues de longues robes aux couleurs éclatantes serrées dans le justaucorps, les tresses formant couronne autour de leur tête, laissant le

visage encadré de cheveux légèrement ondulés que la brise soulevait en nuages blonds. Voici Agnès de Lallier, Marguerite de Courtenay, Agnès de Guernanville, Julie de Bosc-Chevrel, Louise de Gastinel, Amicie de Chantelou.

Les moines chantaient :

Ut frucüis terræ dare et conservare digneris.

Te rogamiis audï nos^ répondait la foule d’un bout à l’autre du cortège.

La dame des Minières s’appuie sur le bras de son fils Gilbert, robuste et beau jeune homme de seize ans. Elle porte la longue robe noire et son chaperon laisse flotter sur l’épaule droite les rubans sombres des veuves. Elle vient d’éviter les regards haineux d’Arnault du Bois, lequel s’était vu privé par Philippe-Auguste d’une partie de ses biens pour avoir pris le parti de l’Anglais. Elle regarde son fils, portrait vivant de Boger des Essarts et celui-ci devinant sa pensée : « Mère, je serai fidèle et loyal comme un Cbambray, je ne mentirai jamais aux fleurs de lis. Je serai le plus dévoué seigneur du futur roi Louis, neuvième du nom, quand je serai moi-même le sire de Lombelon des Essarts La Poultière ! »

Ut regem nostrum^ Blancham de Castilla custodïre digne ris.

Te rogamus audi nos !

Alors paraît Odeline, la grande abbesse, vicomtesse de Sainte-Suzanne, comtesse de Laigle, soutenue par sa fille, veuve de Corbin de Tillières tout heureuse de voir un si grand concours de peuple.

Elle retrouve chemin faisant les noms des villages témoins de ses jeux d’enfant. Elle revoit même les allées ombreuses du Maine, les carrefours où elle donnait aux pauvres ses petites économies.

Quelle est donc la rivière qui coule au fond du ravin ?

PAUL-LOUIS-FÉLIX LE VACHER D’URCLÉ

Est-ce le Lesme, est-ce l’Erve? Voici l’étang! une frêle embarcation qu’elle connaît bien, guidée par un vieux serviteur obéissant au moindre de ses caprices le parcourait jadis en tous sens.

Quel est cet arbre isolé dans une clairière? N’est-ce pas sous son ombrage qu’elle jouait avec ses sœurs quand on la fît rentrer brusquement au château pour la présenter à l’envoyé du comte de Laigle qui venait solliciter sa main pour son fils aîné !

Les religieuses attentives évitent de parler pour ne pas interrompre la douce rêverie de l’abbesse. Mais les enfants de Corbin en dépit de deux gouvernantes courent sans cesse après les grands papillons aux ailes blanches et pour éviter tout reproche se blottissent autour de grand’mère et la ramènent au présent.

A ce moment le prieuré de Notre-Dame du Désert signale l’arrivée des pèlerins, et l’on distingue le tintement lointain de Marie-Suzanne.

Super flumina Bahylonis illic sedimus et flemmus Cum recordaremur Slon.

De tous les chemins de la forêt s’avancent les paroisses conduites par leur curé. Guillaume, doyen de Breteuil, entouré de ses prêtres, arrive par cette belle route droite qui depuis des siècles unit le château du conquérant au Prieuré.

Li sallkibus in medïo ejus Siispendimus organa nostra.

On arrive. La foule, devenue énorme, se divise en deux groupes laissant entre eux un large chemin par lequel s’avance Odeline. Précédé de douze thuriféraires, le prieur Durand marche à sa rencontre.

Tout un essaim de jeunes filles jonchent de pétales de roses la route laissée libre, s’effacent un instant, tandis

que les encensoirs, avec un ensemble parfait, embaument l’air à la ronde.

Odeline va prendre dans le chœur la place qui lui est réservée : l’église se remplit en un instant et le long des murs de la chapelle, dans les jardins du prieuré, dans le pré de l’enclos, la foule h genoux suit le saint sacrifice célébré toutes portes ouvertes.

Alors le curé de Breteuil élève vers les deux l’hostie sainte.

Adjiitorium nostrum tu nomine Domini.

D’une seule voix la foule entière répond :

Qui fecit cœliim et ter mm.

Le doyen reprend :

Benedicat vos^ Omnipotens Deiis., Pater et Filius et Spiritus Sanctus.

Amen., dit le peuple.

Les chariots branlants se dispersent dans l’enclos, dans les clairières de la forêt, les coffres de chêne attachés par des courroies sont descendus, tel est assis sur une hotte de foin, tel autre sur un riche coussin armorié, là s’élèvent des tentes aux ornements byzantins, plus loin le sol se couvre de riches tapis.

La douce gaîté, santé de l’ànie, coule à pleins bords, ce ne sont que chansons et gais propos. Les repas sont égayés par la liqueur blonde qui depuis quelques années chasse la bière. Le vinum piraceum. le vïniim ex malh prend une brillante place à côté des meilleurs vins du pays.

Puis, le soir, comme le soleil disparaît dans la vallée de la Risle, Odeline descend de son char et rentre à Chaise- Dieu radieuse.

Le bon Dieu voulut qu’il lui fût donné pendant bien des années encore de refaire ce même pèlerinage, car elle attei-

PAUL-LOUIS-FÉLIX LE VAGUER D’üRGLÉ

giiit Tcige de quatre-vingt-dix-huit ans et Gilbert était déjà revenu de la croisade quand elle mourut. Nous avons vu qu’elle fut inhumée dans un admirable tombeau au milieu du chœur des religieuses de Chaise-Dieu. De pauvres inconscients ont dispersé ses ossements et brisé la merveilleuse dentelle de pierre qui les renfermait depuis six siècles.

YII. — Pèlerinages et Pèlerins

Et puis les pèlerinages ont continué. Les siècles ont succédé aux siècles et aujourd’hui encore les humbles cierges, les chapelets, les plaques commémoratives, s’accumulent près de l’autel de Suzanne. Les institutions ont été maintes fois modifiées, la surface apparente des choses a beaucoup changé, le cœur humain n’a point varié. Le pèlerinage actuel est en somme ce qu’il a toujours été, ce qu’il sera toujours, un groupe chrétien venant remercier Dieu des faveurs obtenues par l’intercession de Marie et de Suzanne, et en solliciter de nouvelles pour l’avenir.

Les personnes qui aiment les phrases faites s’en vont répétant que la foi est morte, est-ce bien certain? ne seraitil pas plus exact de formuler que l’irréligion est bruyante et la foi calme, trop calme? Si nous savons regarder au fond des âmes et éviter de juger du nombre d’après le bruit, nous verrons avec joie que la foi rayonne dans tout l’univers, l’étincelle vivifiante jaillit au moindre choc et nous ressemblons tous au fameux incrédule Volney qui sortait son chapelet pendant la tempête.

De nos jours le grand pèlerinage a lieu le jeudi de la Fête- Dieu. Cette année, dès cinq heures du matin, un vent tiède du sud poussait devant lui quelques nuages très bas et nous apportait en même temps le son des cloches lointaines.

Depuis longtemps des voitures, bondées de pèlerins, venant de Condé, de Gouville, des Essarts, de Chanteloup, de Damville et de plus loin encore, traversent la grande rue de Breteuil au grand trot de leurs chevaux. De temps en temps la clochette d’un tintenellier annonce le passage d’une congrégation de charité. Dans les paroisses les plus proches du Désert, les groupes se rassemblent, on prend en toute hâte le café matinal, déjà la voiture bâchée qui doit accompagner la procession est attelée et attend devant la porte du sacristain. On part. On est parti.

De tous les chemins de la forêt arrivent des voitures qui se hâtent vers l’enclos du Désert. Les processions paroissiales sont en route ; les deux localités chères aux ferrons luttent de vitesse. Au carrefour du Lesme, Franche ville prend les devants, la Guéroulde suit immédiatement après. Le vent a grandi^ les nuages ont précisé leurs formes estompées, le soleil apparaît radieux. De tous côtés retentit le chant des litanies et des psaumes, les clochettes des charités et le refrain du cantique de sainte Suzanne.

Ave, ave, ave, Suzaywa,

Ave, ave, ave, Suzamia!

Chaque fois qu’une nouvelle procession est en vue, Marie- Suzanne fait retentir Lair de ses joyeux tintements.

Lorsque Francheville aperçoit l’antique chapelle les frères de charité chantent :

Ave, Maris Stella,

Del mater aima Atque semper Virgo,

Félix cœli porta.

et les jeunes filles reprennent aussitôt la suite de l’hymne â la Vierge.

On entre dans l’église, car les premiers arrivés ont droit

PAUL-LOUIS-FÉLIX LE VACHER D’URGLE

-J iNYûc. BEAT® MARiŒiiE DESERÎ’O atove SANCTCf SVSANNŒ CCCCLX MCXXV,MDCCCC1

mfn

à la première messe et, par une bien originale fiction, la chapelle est réputée appartenir à la paroisse dont le curé célèbre la messe pendant tout le temps du saint sacrifice. C’est dire que la Guéroulde attend son tour au dehors et ainsi de suite, chaque clocher n’admettant que les siens pendant qu’on célèbre sa messe.

De demi en demi-heure, l’antique sanctuaire change de fidèles et de maître. Les offices terminés, la fête foraine commence.

Les prés, les clairières, les parties du terrain qu’abritent les vieux charmes plantés par Avenelle sont envaliis par les familles en quête de leur salle à manger champêtre ; les voitures s’entassent dans le grand pré, il y en a plus de cent quand nous arrivons, un bien plus grand nombre occupe les cours des maisons voisines, les clos et les fermes; d’autres restent avec les familles, le cheval attaché à la roue et dégarni, cherchant dans l’herbe, trop sèche cette année, le maigre commencement de son repas. Puis on court aux établis des boulangers, des pâtissiers, des bouchers, des charcutiers, on va chercher à la ferme le bon cidre et rinévitahle café qui sera tout à l’heure copieusement étendu d’eau-de-vie. Les repas commencent, se continuent, s’animent, cependant que les cuivres des chevaux de bois et du cirque Carric déchirent l’air et sollicitent leur clientèle habituelle.

Et quand une procession quitte la chapelle pour regagner son pays, Marie-Suzanne l’accompagne de ses tintements et comme par enchantement la fête foraine devient absolument silencieuse. A la nuit, chacun a regagné sa maison. Quelques pèlerins isolés et pauvres s’en vont chez eux à pied.

Le lendemain, je rencontrai dans la forêt près de la croix du Tilleul, un vieillard marchant péniblement que je n’avais

PAUL-LOUIS-FÉLIX LE VACHER D’URGLÉ

jamais vu dans le pays. La douceur mélancolique de son regard m’attira vers lui et comme nous suivions le même chemin il me raconta des choses que je n’oublierai jamais.

(( Je suis venu de bien loin, disait-il, pour prendre part à votre pèlerinage parce que le Seigneur Jésus ne saurait refuser à une pauvre âme ce qui lui est demandé en même temps par sa bonne mère la bienheureuse Marie du Désert et par sa fille bien-aimée Suzanne qui lui sacrifia sa fortune, sa beauté, la pourpre impériale et la vie.

(( J’ai jeté à leurs pieds le lourd ferdeau de mes fautes et je les ai suppliées d’obtenir du Nazaréen qu’il me rende l’ame chrétienne que j’avais reçue de mes pères. J’ai longtemps prié, puis je suis reparti. En route mes forces m’ont abandonné, je me suis reposé sur la terre et, dans un rêve, le Christ m’a montré le ciel.

« Comme je m’élevais dans la nuit étoilée, tout ce que j’avais connu et aimé sur la terre prenait des proportions infimes. J’éprouvais la sensation que je m’étais passionné pour le néant et je voyais mon corps, poussière sur poussière, disparaître peu à peu. Alors, dans une auréole immense, j’aperçus Pierre le Galiléen, Paul l’apôtre, Augustin et Jérôme, les saints du Désert, Mélaine, Vital, Hugues, le bon serviteur de Dieu, et une foule innom])rable d’élus. Je passai près de Jean Eudes qui causait avec Vincent de Paul et j’entendis autour d’eux comme des rires d’enfants. Tournant les yeux vers l’Orient, l’avenir m’apparut et je distinguai Marie et Suzanne qui ouvraient, à ceux qui les avaient invoquées sur la terre, la porte du royaume des cieux ; un doux espoir pénétra dans mon àme. Bientôt après je vis distinctement deux saintes, prosternées devant l’Eternel, qui priaient en se donnant la

main; je pensai tout d’abord à Mélanie ou à Paula, puis je me rappelai que je les avais connues sur la terre... \ »

* Bien que contrariée par le temps la fête, cette année, n’a pas été moins belle. Comme toujours les localités qui, dans les siècles passés, ont eu le plus de relations avec le prieuré de Notre-Dame du Désert sont généralement celles qui ont conservé l’habitude de se rendre processionnellement au pèlerinage. Cette pieuse pratique a survécu, alors que les faits qui l’ont déterminée à l’origine sont sortis depuis bien longtemps de la mémoire des hommes.

Page 1