CHAPITRE III
Paris loui Gharlet V, dît le Sage (1364-138<^ ).
Charles V était formé à la dure école de Tadversité; il en mita profit les leçons. Ce fut un prince prudent, habile, ami de la paix, et sachant diriger la guerre du fond de son cabinet.
L'intérieur du royaume était pillé, ravagé, désolé par des bandes de militaires licenciés et d'aventuriers audacieux, qui se donnaient le nom de grandes compagnies; les coffres de l'État étaient épuisés par la rançon de Jean; l'autorité royale affaiblie par des révoltes., celle des états généraux mal définie et contestée. L'anarchie et le désordre étaient partout.
Par les soins d'Edouard III, roi d'Angleterre, le corps du roi Jean fut ramené à Paris, déposé d'abord à l'abbaye Saint-Antoine des Champs , puis conduit en cérémonie à la cathédrale, et de là à Saint-Denis, oîi il fut inhumé le 7 mai. Le cercueil royal était porté , suivant la coutume, par les gens du parlement de Paris, « pour ce qu'ils représentent, disent les chroniques, la personne du roi au faict de la justice, qui est le principal membre de sa couronne, et par lequel il règne et a seigneurie (t). » Ce pieux devoir n'aurait pu être rendu au prince par les officiers du parlement si le nouveau roi ne les eût , dès le 28 avril
(i) Chron^ de Saint-Denis ^ U VI, p. a3i.
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précédent, oonBrmës dans leurs fonctions; car à cette épocpie les charges de justice étaient censées vacantes par la mort du roi (i). Aussitôt après la meste des fiinérailies Charles < alla au préau du cloistre de Téglise de Saint- Denis, et là, appuyé à un figuier estant audit préau, reçut l'hommage des Pairs et des grands barons (2) ; » puis il partit pour Reims, x>u il fut sacré, le 19. mai , avec la reine sa fenime, Jeanne de Bourbon^ par l'archevêque Jean de Craon.
Au retour de leur sacre le roi et la reine firent leur entrée solennelle à Paris le 2/4 mai. «c Ils allèrent d'abord faire leurs prières à Notre-Dame, et se rendirent ensuite au palais, où il y eut festin et joutes Taprès-dinée. Le recteur de l'Université, à la tête des quatre facultés, harangua le roi le même jour sur son avènement à la couronne. I^ lendemain il y eut encore au palais un festin où tous les éf êques présents à Paris furent invités. Le repas fiit suivie comme la veille , d'une grande jo(ute où le roi de Chypre se distingua (3). »
Charles, justement surnommé le Sage , travaillait à rétablir à Paris b sécurité et l'ordre, à. faire rentrer ses vas- . saux dajis l'obék^noeet k délivrer la France des Anglais. Il ne nous app^irtient pas d'aborder le récit de ceux de ces grands événements qui nç se rattachent pas directement aux annales de Paris; i\ nous suffira de les indiquer.
La guerre avait éclaté de nouveau entre . les. Anglais et la France. L'Angleterre se mit en devoir de conserver ses conquêtes. Pendant que le pfince4e Galles marchait vers
(i) Félibien, t. , p. 65a.
(a) Chron, de Saint-Venis, t. Y!, p a3^.
(3)FéUbiemt.I,p.6$3.
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le Poitou avec une armée et ternissait sa gloire en livrant la malheureuse ville de Umoges à la fureur de ses troupes, un chef d'aventuriers, nomme Robert Knolles, envaliissail le nord, à l'instigation d'Edouard III, et poussait ses ravages jusqu'aux portes de Paris. Dans ce double danger du Guesclin, malgré ses refus, se vit contraint d'accepter l'épée et le rang de connétable. Ainsi un pauvre cheva* lier breton occupait la seconde place du royaume, et le roi plaçait sous ses ordres même les princes du sang. Cette haute confiance ne fut point trompée ; la victoire suivit partout le connétable. Pendant qu'il triomphait sur terre , les flottes française et castillane , sous les ordres d'Yvain de Galles, détruisaient les vaisseaux du roi d'Angleterre en vue de la Rochelle. La campagne suivante produisit des avantages plus considérables (1371); le Poitou, l'Aunis, la Saintonge rentrèrent sous la domination de la France. Edouard voyait toutes ses conquêtes lui échapper pièce à pièce, et dans son dépit disait, en parlant de Charles V : « Jamais roi ne s'est moins armé et ne m'a donné tant à faire. i>
Vers le même temps ( 1372) une puissante armée an* glaise débarqua à Calais et traversa du nord au midi toute la France. On ne risqua contre elle aucune bataille rangée ; on se contenta de fermer les places et d'affamer les campagnes. Ce système réussit; l'armée anglaise brûla beaucoup de villages et de moissons, mais elle périt presque tout entière par la famine ou les maladies.
IjCS premières années du règne de Charles V n'avaient pas entièrement été absorbées par la guerre ; les chroniques mentionnent des cérémonies et desfêtes, des améliorations et des travaux qui réjouirent le peuple de Paris ou
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attestèrent le soin que prenait le roi d'assurer le bien -tire et la splendeur de cette ville.
En 1 366 le duc de Bretagne, Jean IV, était venu à Paris rendre Thommage féodal à Charles V, son suzerain^ et la solennité avait eu lieu en grande pompe, u £t le nouveau vassal y disent les naïfs historiens de Tépoque, se partit du roy en bonne grâce et amour^ comme il sembloit j et si lui fist le roy de beaux dons de joyaux et de chevaux (i). » Félibien ajoute que dès l'année i364 '^ roi Charles avait donné au duc de Bretagne V hôtel de Bourbon ou de Forests^ situé rue de la Harpe, près de la rue Pierre-Sarrazin (2).
Tandis que les Français et les Anglais guerroyaient en Espagne pour ou contre don Pèdre, la courtoisie chevaleresque du roi de France accueillait avec magnificence à Paris l'un des fils d'Edouard. « L'an de grâce i368, le dimanche 16 avril, jour de Quasimodo, messire Lyonnel , duc de Clarence , second fils du roi d'Angleterre , vint à Paris, allant en Italie. Monseigneur Jehan, duc de Berry , et messire Philippe , duc de Bourgogne, frères germains du roi de France , allèrent jusqu'à Saint-Denis à sa rencontre et le menèrent descendre droit au Louvre, où étoit ledit roi, qui le reçut fort honorablement. 11 eut sa chambre bien parée et ornée , et dîna et soupa au Louvre avec le roi. Le lendemain ledit Lyonnel dîna avec la reine en l'hôtel du roi, près de Saint-Pol, et l'on y fist une très-grande feste. Et après dîner, quand on eut dansé et joué , ledit Lyonnel et les deux frères du roi , qui l'accompagnoient partout , s'en 'retournèrent au Jjouvre
(i) Chron, de Saint^Denis, t. VI, p. !à43. (2)Félibîen, 1. 1. p. 657.—
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vers le roi et soupèrent avec lui. Et le mardi ensuivant, dix-huitième jour du mois d'avril , lesdits ducs de Berry et de Bourgogne donnèrent à dîner et à souper audit Lyonnel et à ses chevaliers et à d'autres personnes/ en l'hôtel d'Artois, puis ils allèrent coucher au TjOûvre. £t le mercredi ensuivant ledit Lyonnel dîna et soupa avec le roi, qui lui fit, ainsi qu'à ses gens , de grands dons qu'on estimoit à vingt mille florins et plus (i). »
Bientôt après , le 3 décembre 1 368 , l'enfant royal , qui fut depuis le malheureux. Charles VI , naquit en Vos* tel près Saint'-PoL Le roi, disent les chroniques, alla à Notre-Dame , et fit chanter une belle messe devant rimage de la sainte Vierge, à Ventrée du chœur; après quoi il fit donner aux ordres de Paris grand foison de florins y jusques au nombre de trois mille et plus.
ce Le mercredi ensuivant ledit fils du roi fut baptisé en l'église de Saint-Pol par la manière qui s'ensuit. Dès le jour de devant avoîent été faites des enceintes de bois devant l'église, et dans l'église devant les fonts baptismaux, par crainte qu'il n'y eust trop presse de gens. Premièrement il y avoit devant ledit enfant deux cents valets portant des torches, qui tous demeurèrent dans la rue, à l'exception de vingt-six qui entrèrent dans l'église. Après étoient messire Hue de Châtillon, seigneur de Dampierre, maître des arbalétriers , qui portoit un cierge en sa main , et le comte de Tancarville , qui portoit une coupe en laquelle étoit le sel , et il avoit au cou une toile dont ledit sel étoit couvert. Et après venoit la reine, Jeanne d'Evreux, qui presque portoit ledit enfant sur ses bras. Monseigneur Char- Ci) Chron, de Saint^Denis.y l. VI, p. aSi.
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les, seigneur de Montmorency, et monseigneur Charles, comte de Dammartin , étoient à coté d'elle. Ils sortirent ainsi dudit hôtel du roi par la porte qui est au plus près de l'église. Et tantôt après ledit enfant étoient le duc d'Orléans, oncle du roi , le duc de Berry , le duc de Bourbon, frère de la reine, et plusieurs autres grands seigneurs et dames ; la reine Jeanne, la duchesse d'Orléans, sa fille, la comtesse d'Harcourt et la dame d'Albret, sœur de la reine y lesquelles étoient bien parées en couronnes et en joyaux ; et après plusieurs autres dames et demoiselles bien parées et bien ornées (i). El ainsi fut apporté l'enfant jusqu'à la porte de l'église de Saint*Pol y à laquelle porte étoient, attendant ledit enfant, le caixlinal de Beauvais, qui baptisa l'enfant , et le cardinal de Paris , en sa chape de drap, sans autres ornements, et les archevêques de I^yon , de Sens, et les évêques d'Évreux, de Coutances, de Troyc , d'Arras , de Meaux , dé Beauvais , de Noyon et de Paris , et les abbés de Saint-Denis , de Saint-Gtermain des Prés, de Sainte-Geneviève , de Saint» Victor, d« Saint-Magloire , tcwïfe en mitres et en crosses. Et le tint sur les fonts ledit seigneur de Montmorency, et fut appelé Charles y du nom desdits seigneur de Montmorency et comte de Dammartin. Et après fut reporté ledit enfant à Thôtel de Saint-Pol , par le cimetière de l'église et par une porte par laquelle on entroit audit hôtel, pour la presse qui estoit devant ladite église. Et celui jour le
(i) m Le tableau de cette prpcesaioD, fort exact/ du moins pour les premiers personnages jusqu'au comte dé Dammartin, inclusivement, se reconnaît dans une miniature en manuscrit de Charles V, f<> 446, v^. » Bibl. impér., ancien fonds, a« 83 9 5, în«*foUo. {Cànti, de Saint'^Venis, t. VI, note de M. Paris.)
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roi fît distribuer, en la couture Sainte-Catherine (du Valdes-Écoliers), huit parisis à tous ceux qui se présentèrent; et il y eut si grant presse que plusieurs femmes y furent mortes (i).»
Vers la même époque on eut à réprimer à Paris une nouvelle secte. « Le dimanche 4* jour de juillet 1372 furent ars en Grève, à Paris, la secte, les abits et les livres des Turlupins^ autrement nommés la compaignie de pouretéj condamnés de hérésie par messire Mile de Dormans, lors évêque d'Angers et vicaire de Tévêque de Paris , et par l'inquisiteur des hérétiques. Et ce jour en furent deux condamnés : un homme qui étoit mort en la prison de l'évêque de Paris durant son procès , par l'espace de quinze jours ou environ avant ladite condamnation , et une femme appelée Péronne d'Auben* ton , autrement de Paris. Et ce dimanche furent ars (brûlés) audit lieu de Grève l'abit et les livres ; et le lendemain , jour de lundi , furent ars , en la place aux Pourceaux, à Paris, ladite Péronne et ledit mort, qui toujours, depuis sa mort , avoit esté gardé en un tonneau plein de chaux (2).»
Charles V, rebuté par le souvenir des troubles qui avaient agité le dernier règne et mis sa vie en péril, se défiait des états généraux et s'abstenait autant que possible de les convoquer. Pour se passer de leur contrôle il établit^ sous la dénomination d'aides ordinaires, la permanence de l'impôt, violant du même coup les franchises féodales et les franchises municipales.
Sous le règne de Charles V, et par les soins de ses ha-
(i) Chron^ de Saint-Denis^ t. VI, p. 297. (a) Ibid.
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biles ministres, les contributions, bien que fort augmentées, se percevaient avec régularité et étaient employées avec économie, si bien que la charge du peuple semblait moins lourde. L'ordonnance du a4 janvier l'iyS, sur la vente du sel, avait déjà indiqué un progrès marqué dans le controleet la simplicité des perceptions. Les aides, portant sur les objets de consommation, frappaient tout le monde, le noble et le clerc comme le roturier, et c'était un grand soulagement pour le peuple pauvre. Charles "V fut le premier à contraindre cliaque famille à acheter aux greniers royaux la quantité de sel qu'on supposait lui être nécessaire, sans qu'elle pût se dispenser de faire cette onéreuse acquisition. Il y avait là oppression et violence, mais les besoins de l'Etat étaient si impérieux qu'on se trouvait forcé de recourir à ce dangereux expédient. Au lieu de payer lui-même le gage des gens de justice Charles V eut l'étrange idée de leur donner pour salaire les amendes qu'ils prononceraient. Cette innovation n'était point heureuse; elle devait tourner contre les contribuables et faire suspecter l'impartialité des juges. Les états convoqués sous le dernier règne avaient institué des commissaires généraux, et au-dessous d'eux des élus pour la répartition et la perception de l'impôt. Charles V conserva ces officiers, qui devinrent des fonctionnaires choisis par la couronne et ne relevèrent plus de l'élection, sinon dans quelques ressorts. Ces officiers , multipliés dans la suite , firent donner aux pays oîi ils furent établis le nom à' élections et celui de généralités. Les élus veillaient à la perception et à la répartition des impôts, et jugeaient en première instance les questions contentieuses en matière de finances ; les a généraux pour le fait de finances m centralisaient les
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fureur; les hommes et les chevaux périssaient. Alors Tintrépide Edouard reconnut l'intervention miraculeuse du Ciel; il sejeta à genoux, et, les yeux tournés vers les hautes tours de la cathédrale , qu'on peut apercevoir à la distance de plusieurs lieues, il implora l'intercession de Notre- Dame de Chartres et fit vœu d'accorder la paix à la France. L'orage ayant cessé , le roi d'Angleterre n'oublia point ses engagements et la paix fut signée à Brétigny ; elle coûta à la France une partie considérable des États de la langue d'Oc , entre autres le Poitou , le Limousin et l'Aquitaine ; mais Edouard rendit toutes ses conquêtes du Nord, à l'exception de Calais et de Guines (i36o). On convint en même temps que la rançon du roi Jean serait de trois millions d'écus d'or.
Jean revint en France ; mais, le duc d'Anjou, son fils, l'un des otages qu'il avait laissés pour sa rançon, s'étant évadé d'Angleterre, le malheureux roi retrouva toute sa loyauté chevaleresque et retourna à Londres prendre ses fers. Ce fut deux mois après qu'il mourut dans cette ville (i364).
Le roi Jean, peu de temps après son avènement au trône, avait rendu une ordonnance pour assurer la tran* quillité des bourgeois et améliorer la police intérieure de la ville. Cette ordonnance commençait par proscrire les mendiants valides , les truands , comme on les appelait , gens de vagabondage et d'oisiveté , toujours à charge et souvent redoutables aux bourgeois paisibles. Il leur fut ordonné de vider la ville sous trois jours après la promue gation de l'ordonnance^ sous peine d'être mis en prison, au pain et à l'eau, pendant quatre jours, la première fois, exposés au pilori, la seconde et la troisième marqués d'un
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fer chaud. Défense aux fidèles de faire la charité à ces mendiants indignes; défense aux gouverneurs des hôpitaux de donner retraite dans leurs maisons à personne si ce n'est aux malades , ou pour une nuit seulement aux pauvres passants, et surtout défense d'y recevoir les truands sains de corps et de membres. Défense aux taverniers de garder chez eux des joueurs de dés ou autres personnes diffamées, sous peine de soixante sous d'amende, et de donner à boire après le couvre-feu sonné à Notre-Dame, sous la même peine. L'ordonnance réglait fort au long la police relative à chaque corps de métiers : boulangers , marchands de vin, bouchers, chandeliers, poulaillers, marchands de draps, corroyeurs, et atteignait jusqu'aux revendeurs, auxquels elle défendait de vendre aucune marchandise en prélevant plus de deux sous par livre au-dessus du prix coûtant. Elle contenait jusqu'aux dispositions les plus minutieuses , telles que la défense de balayer les rues pendant la pluie pour ne pas trop salir la rivière.