CHAPITRE IV
Suite de la domination anglaise* — Règne de Henri VI et régence du duo de Bedford. — Première période du règne de Charles VIÎ (1415-1436).
Au moment où les funérailles du malheureux Charles VI furent accomplies un héraut d'armes cria : Le roi est mort ; vive Henri de Lancastre, roi de France et a" Angleterre ! Les Anglais qui formaient le cortège accueillirent cette proclamation avec transport , et le duc de Bedford, frère de Henri V, oncle du jeune Henri VI, fît porter devant lui l'épée royale, comme régent du royaume. Les seigneurs bourguignons et les magistrats vendus à l'étranger s'en réjouirent, mais le peuple murmura.
Cependant la plus grande partie du royaume était conquise; la capitale reconnaissait un roi anglais; les actes publics et la justice étaient rendus au nom de Henri VI. Un parlement sanctionnait toutes ces hontes , et le roi légitime , le successeur de Philippe- Auguste et de saint Louis, déclaré traître et rebelle, errait dans les provinces, mendiant quelques sympathies pour sa couronne proscrite. C'était un faible jeune homme âgé de dix-neuf ans, livré aux plaisirs, dépourvu d'expérience, et incapable de triompher par lui-même de tant d'obstacles.
Nous renonçons à dire les calamités que trente ans de guerres civiles ou d'invasions étrangères avaient accumulées sur la France septentrionale. Les villages avaient été incendiés, les fermes dévastées, les maisons détruites. Des
bandes de brigands féroces se répandaient dans les campagnes et y commettaient mille borreurs. Les populations entières, chassées au hasard, ne demandaient des ressources qu'à la mendicité, à la débauche et au crime. D'un autre côté la guerre continuait avec un acharnement sans égal. Chaque ville assiégée par les Anglais n'ouvrait ses portes qu'après une résistance longue, désespérée, souvent héroïque. Pour prix de tant de courage les vaincus étaient quelquefois traités comme rebelles et livrés au supplice au nom de Henri VI, encore au berceau. Les généreux citoyens[qui conspiraient à Paris pour le rétablissement du roi capétien étaient cousus dans des sacs et jetés à la Seine. Paris demeura pendant seize ans sous le joug des Anglais, tandis que Charles VII, avec l'aide de Dieu et de quelques Français fidèles, cherchait à reconquérir pièce à pièce son royaume. Le duc de Bedford n'épargnait aucun soin pour comprimer le peuple de Paris, au besoin pour lui faire accepter sans trop de murmures la domination étrangère. Peu de mois après l'avènement de Henri VI le régent anglais convoqua au Parlement les présidents et les conseillers de la cour, l'évêque de Paris, les maîtres des requêtes de l'hôtel, les maîtres des comptes, le recteur et les députés de l'Université, les chefs et les députés des chapitres, des monastères et des collèges, les deux prévôts, les échevins, les avocats et les procureurs du Parlementât du Châtelet, les quarteniers, cinquanteniers, dizainiers et autres notables, et leur fit jurer l'observation du traité déplorable qui soumettait la France à la dynastie de Lancastre. Non content d'avoir pris ses précautions contre l'élite de la population et des magistrats, il exigea, au mois de février i423, un nouveau serment de la bour-
geoisie et des classes ouvrières. Tandis qu'il inaugurait ainsi l'autorité de Henri VI, les armées anglaises continuaient à désoler le royaume, et les environs de Paris étaient particulièrement en proie à l'incendie et au pillage.
Le 8 septembre \l\il\ le duc de Bedford voulut faire une entrée solennelle à Paris avec la sœur du duc de Bourgogne qu'il venait d'épouser. La municipalité et le clergé des églises se rendirent au-devant d'eux jusqu'à la Chapelle Saint-Denis, vêtus de vermeil et chantant le Te Deuni. Toutes les rues étaient ornées et décorées, et l'on y représenta des mystères et des jeux. Le duc se rendit ensuite à Notre-Dame, ou il fut reçu comme si c'eût été Dieu. « Bref, ajoute le Journal d'un Bourgeois de Paris, on ne fit oncques plus d'honneur faire quand les Romains faisoient leur triomphe qu'on lui fit en cette journée et à sa femme, qui alloit toujours avec lui, quelque part qu'il allast (i). » La même année, le 21 avril, jour du vendredi saint, il était venu loger au Palais (2), et avait montré, suivant l'usage, la sainte croix au peuple, prérogative qui n'appartenait qu'au roi de France.
Paris, gouverné par les Anglais, devait encore souffrir beaucoup de misères avant d'abjurer ses passions bourguignonnes et ses entraînements anarchiques. Le régent cherchait d'ailleurs à amuser les bourgeois et le menu peuple par des divertissements dont le détail révèle les penchants
(1) Journal a" un Bourgeois de Paris sous Charles Fil. Collection de MM. Michaud et Poujoulat, ire série, t. III, p. 243.
(2) « Lorsque le duc de Bedford n'habitait pas l'hôtel des Tournelles, sa résidence ordinaire, il logeait à l'hôtel delà Rivière, ainsi nommé de Bureau de la Rivière, qui possédait deux maisons, rue de Paradis et rue du Chaume; l'une était appelée Y hôtel de la Grande -Rivière et l'autre V hôtel de la Petite-Rivière, » Félibien, t. II, p. 806.
grossièrement naïfs de nos pères. On représenta, pendant plusieurs mois, au cimetière des Innocents , le singulier spectacle connu sous le nom de Danse macabre. Quelque temps après, le dernier dimanche d'août 14^5, dans l'hôtel d'Armagnac, on enferma, en champ clos, quatre aveugles couverts chacun d'une armure et munis de gros bâtons ; un fort pour 'tel, renfermé avec eux, devait être le prix de celui d'entre eux qui parviendrait à tuer cet animal. Les aveugles frappaient au hasard, et le plus souvent, au lieu d'assommer le pourcel, se blessaient assez grièvement, à la grande joie de la populace. « S'ils eussent été armés pour vrai ils se fussent tués l'un l'autre. » La veille de cette bataille si estrange « les aveugles avoient esté conduits dans les rues de Paris, couverts de leurs armures et précédés d'un homme qui jouoit du bedon (tambour). Le Ier septembre delà même année, dans la rue aux Ours, en face de la rue Quincampoix, on planta un mât qui avoit trente-six pieds de haut. A la cime estoit placé un panier contenant une oie grasse et six blancs de monnoie (deux soux six deniers). On oignit le mât et on promit à celui qui monteroit jusqu'au haut le mât le panier et ce qu'il contenoit. Pendant le cours de la journée on essaya, à diverses reprises, de grimper jusqu'au bout du mât; mais nul ne put y atteindre. Les directeurs de ce nouvel esbaltement donnèrent seulement l'oie a un jeune varlet qui estoit monté le plus haut (i). »
Ces spectacles, qui charmaient la foule par moments, n'avaient pas la puissance de faire oublier aux Parisiens la longue série des calamités qui pesaient sur eux. La popu-
(i) Journal (P un Bourgeois de Paris, p. 245.
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lation gémissait d'ailleurs sous le fardeau des taxes de guerre et subissait des exactions de toute nature. « Pour surcroît d'infortune , la Seine crut tellement au mois de juin 1427 que l'île de Notre-Dame fut inondée; l'eau montoitaux environs de l'église Saint-Paul jusqu'au premier étage des maisons, et quelques jours après elle couvrit tout entière la croix de la Grève. On fit une procession solennelle à Saint-Germain l'Auxerrois. L'année suivante, nouvelle inondation et nouvelle procession. L'eau, quiétoit plus haute de deux pieds que l'année précédente, envahit jusqu'à la rue de la Vannerie. Quelques jours après, le 1 1 juin, les habitants de Villejuif et de quelques autres villages des environs se rendirent en procession à Notre- Dame pour implorer du Ciel la fin de tous leurs maux (i). » Mais leur délivrance devait encore se faire attendre.
Un concile provincial fut convoqué à Paris et se tint au collège Saint-Bernard ; cette assemblée chercha à rétablir un peu de discipline dans le clergé et à réprimer les abus scandaleux qui affligeaient les fidèles. Elle fit « défense de s'occuper d'aucune œuvre servile les dimanches et fêtes, et nommément aux maréchaux et aux barbiers d'exercer leur métier. » Tandis que les prélats voulaient établir la réforme dans le clergé , un Cordelier, nommé frère Richard ', qui arrivait, disait-il, de Jérusalem, venait prêcher au peuple. Il se fit construire dans l'église des Innocents un échafaud de huit à neuf pieds de haut, du haut duquel il prêcha tous les jours, pendant le mois d'avril, depuis cinq heures du matin jusqu'après dix heures. Son auditoire se composait toujours de cinq à six mille per-
(l) Félibicn, t. II, p. 808.
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sonnes. Au retour d'un sermon qu'il prononça à Notre- Dame de Boulogne il s'alluma dans Paris plus de cent feux dans lesquels les hommes jetèrent les dez, les cartes, les boules et autres jeux; les femmes, animées du même zèle , brûlèrent les ornements de leurs coiffures, que l'on nommait bourreaux et truffes, et les pièces de cuir ou de baleine qu'elles portaient à leurs chaperons. Elles quittèrent leurs cornes {Jiennins en Flandre), raccourcirent les queues de leurs robes, et renoncèrent pour quelque temps aux vains ornements de la toilettte. Le prédicateur réussit également à faire brûler plusieurs manclagaires, mandragores ou mains de gloire que certaines gens conservaient précieusement dans des linges ou des sachets de soie, et qui, suivant l'opinion populaire, empêchaient leurs possesseurs de tomber dans la détresse. Frère Richard devait prononcer son dernier sermon, un dimanche, à Montmartre. Dès le samedi soir une multitude immense se dirigea vers l'endroit désigné et coucha dans les champs en attendant le célèbre prédicateur ; mais celuici ne put venir, et il sortit de Paris , prêchant dans les villes et villages en faveur de son souverain légitime. Dès qu'il fut parti les Parisiens oublièrent ses conseils et leur propre enthousiasme ; les femmes reprirent les bourreaux et les truffes, les longues queues, les cornes; on jeta les médailles d'étain sur lesquelles était gravé le nom de Jésus, et l'on y substitua la croix de saint André (i).
Vers le même temps une ordonnance promulguée au nom de Henri VI par le duc de Bedford transféra à Paris la chambre des comptes que Henri V avait établie à Caen,
(i) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 811.
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lorsqu'il n'était point encore maître de la capitale du royaume. Ce n'était point assez pour rendre à Paris un peu de splendeur; cette ville se dépeuplait d'une manière effrayante, et vingt-quatre mille maisons , au témoignage des chroniques contemporaines, étaient alors désertes et abandonnées de leurs habitants.
Le régent Bedford était un capitaine expérimenté et un habile politique ; chaque jour il étendait la domination anglaise dans le Nord , étouffant l'une après l'autre , par la force, toutes les résistances. Vainement Charles VII voulut-il s'opposera ses progrès; ses troupes fidèles, auxquelles une armée écossaise était venue se joindre , furent battues à Crevant en Bourgogne ( iZp3) et l'année suivante à Verneuil (1424). Cette dernière défaite fut très-désastreuse; les meilleures troupes du roi y périrent. Le Mans, Mayenne, et plusieurs autres places qui jusqu'alors avaient tenu pour sa cause, tombèrent au pouvoir des armées de Henri VI. Cependant Charles VII, plongé dans la mollesse, semblait se résigner à la chute de la France , pourvu que ses plaisirs ne fussent pas troublés. Obligé chaque jour de se retirer devant l'armée anglaise, il ne songeait qu'à inventer des fêtes. Un jour qu'il consultait La Hire sur le projet d'un nouveau divertissement, ce loyal militaire lui répondit : « Je pense qu'on ne peut perdre plus gaiement son royaume. » Déjà les ennemis eux-mêmes l'appelaient par dérision le roi de Bourges. Bedford, voyant que pour soumettre à l'Anglais les débris de la France il n'y avait plus qu'un coup à frapper, envahit subitement la Bretagne, soumit le Maine par ses lieutenants, et dirigea une armée sur Orléans pour en faire le siège, Pressé de toutes parts , le roi Charles VU songeait déjà à se replier derrière l'Au-
vergne et à chercher un refuge au delà du Rhône et de l'Isère; mais les représentations de la reine Marie d'Anjou le déterminèrent à différer cette résolution fatale. Or Dieu, qui veille sur elle pour qu'elle serve d'instrument à ses volontés, et qui semble l'avoir élue entre toutes les nations pour lui faire porter les plus lourdes croix et les plus éclatantes couronnes, Dieu ne voulut pas que la France descendît au tombeau où dorment déjà tant d'empires. Il la trouva assez humiliée, assez couchée à terre, et jugea , dans sa miséricorde et dans sa sagesse, que le moment était venu de faire éclater pour elle la grandeur de ses desseins. La France ne pouvait être sauvée que par un miracle : le miracle fut accompli. Pour le rendre plus manifeste Dieu suscita un faible instrument, une femme ; nous avons nommé Jeanne d'Arc.
Nous n'entrerons point ici dans le détail des actes et des victoires qui signalèrent la mission de cette héroïne populaire ; ces événements appartiennent aux annales générales de la France et non à l'histoire restreinte de Paris. Quand elle eut délivré Orléans et fait sacrer Charles Vil à Reims, la Pucelle voulait qu'on marchât droit à Paris , afin d'attaquer cette ville avant que les Anglais fussent revenus de la profonde stupeur où les avaient plongés les exploits de l'amazone. Mais on perdit, à conquérir quelques villes , un temps que Redford mit à profit ; la capitale fut pourvue d'une forte garnison. Cependant la Pucelle, avec un corps d'armée d'environ douze mille hommes, arriva sous les murs de Paris le 8 septembre i429 et l'attaqua. Nous copions ici le Journal d'un Bourgeois de Paris sous le règne de Charles Vil : « Les troupes royales commencèrent a assaillir entre la porte
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Saint-Honoré et la porte Saint-Denis ; et fut l'assaut très-cruel. Et en assaillant disoient moult de vilaines paroles à ceux de Paris ; et là estoit leur Pucelle avec son estendard sur les conclos du fossé, qui disoit à ceux de Paris : Rendez-vous, de par Jésus, à nous lost ; car se ne vous rendez avant quCl soit la nuit, nous y entrerons par force , veuillez ou non, et vous serez mis à mort sans merci. — Voire, dit un, paillarde, rU baude; et trait de son arbalète droit à elle et lui perce la jambe tout outre, et elle de s'enfuir (i). Un autre perça le pied tout outre à celui qui portoit son estendard. Quand il se sentit navré il leva sa visière pour voir à oster le vireton de son pied ; un autre lui trait et le single entre les deux yeux, et le navre à mort, dont la Pucelle et le duc d'Alençon jurèrent depuis que mieux ils aimassent avoir perdu quarante des meilleurs hommes d'armes de leur compagnie. »
D'après la chronique en vers de Martial d'Auvergne (2), on voit qu'avant l'attaque de Paris le roi s'était avancé jusqu'à Saint-Denis. Son armée vint ensuite camper à la Chapelle, ou il y eut une vive escarmouche, puis à Mousseaux. Enfin elle s'embusqua derrière une petite montagne, voisine du marché aux Pourceaux, et que l'on croit être la butte Saint-Roch.
« Cependant, dit le Bourgeois de Paris, l'assaut continuoit avec un grand courage de part et d'autre, et jus-
(1) Jeanne ne s'enfuit pas; elle tomba sur le revers du fossé; elle fut laissée plus d'une heure sans secours.
(2) D'un costé et d'autre canons Et coulevrines ruoient,
Et ne voyoit-on qu'empanons De flèches qui en l'air tiroient.
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qu'à quatre heures de l'après-midi on ne savoit de quel costé seroit l'avantage; mais un peu après quatre heures ceux de Paris prirent cœur en eux, et tellement maltraitèrent les assiégeants de canons et d'autres traits qu'il leur fallut reculer et se sauver, au plus vite ; car les Parisiens a voient de grands canons qui tiroient de la porte Saint-Denis jusque par delà Saint-Lazare largement. Les assaillants épouvantés furent ainsi mis en déroute; mais personne ne sortit de Paris pour les poursuivre, de peur de leurs embusches. En s'en allant ils mirent le feu à la Grange-des-Mathurins, près des Porcherons , et, comme faisoient jadis les païens, ils jetèrent dans ce feu moult de leurs gens qui étoient morts à l'assaut et qu'ils avoient emportés sur leurs chevaux. Et ils maudissoient leur Pucelle, qui leur a voit promis que sans nulle faute ils prendroient Paris par force, qu'elle y coucheroit cette nuit ainsi qu'eux tous, et qu'ils passeroient à l'épée ou brusleroient dans leurs maisons tous ceux qui feroient résistance. Mais Dieu, qui mena la grande entreprise d'Olopherne par une femme nommée Judith, ordonna, dans sa miséricorde, autrement qu'ils ne pensoient. Le lendemain ils vinrent, par sauf-conduit, chercher leurs morts, et le héraut qui
Adoncques Jehanne !a Pucelle Se mit dans l'arrière-fossé, Où fit de besogne merveille D'un courage en ardeur dressé.
Un vireton que l'on tira La vint à la jambe assener; Et si point n'en désempara, Ne ne s'en voulut oncques tourner.
* Boys, huis, fagots faisoit getter
Et ce qu'estoit possible au monde Pour aider sur les murs monter ; Mais l'eau estoit trop profonde, etc.
vint avec eux affirma par serment au capitaine de Paris qu'ils avoient eu au moins quinze cents hommes hors de combat, dont cinq cents tués ou blessés à mort... Il ne pouvoit, en effet, leur advenir que malheur, d'avoir voulu faire une telle occision le jour de la sainte Nativité Notre- Dame (ï). »
Suivant d'autres chroniqueurs, le boulevard extérieur situé aux abords de la porte Saint-Honoré (2) fut d'abord emporté par les troupes que commandaient l'héroïne et le duc d'Alençon. Jeanne voulut passer outre et assaillir le rempart ; mais elle n estoit pas informée de la grande eaue qui estoit es fossés ; et il y en avoit aucuns qui le sçavoient et qui eussent bien voulu par envie qu il lui arrivast malheur . Jeanne faillit se noyer dans les fossés ; une lance à la main, elle monta sur la contrescarpe pour sonder l'eau; ce fut alors qu'un trait d'arbalète lui perça la jambe et qu'elle vit tuer à coté d'elle son porteétendard. « Ce nonobstant elle ne vouloit partir de ce lieu ; couchée sur le bord du fossé, elle continuoit d'exciter l'ardeur des assaillants, et faisoit toute diligence de faire apporter et jeter des fagots et du bois dans le fossé, espérant pouvoir passer jusqu'au mur ; mais la chose n'estoit pas possible, vu la grande eaue qui y estoit. » Elle resta là jusqu'au soir. L'assaut avait duré six heures « sans que on sceust qui eust le meilleur. » Il n'y avait nul espoir de passer ce fossé profond ; aucun mouvement ne se faisait
{1) La chronique (Journat cVun Bourgeois de Paris) qui renferme ces détails est assez hostile à Jeanne d'Arc; on voit que son auteur appartenait à la faction bourguignonne.
(1) Cette porte était^située au lieu où la rue Fontaine-Molière se joint à la rue Saint-Honoré.
remarquer dans la ville. Le sire de la Trémouille ordonna de se replier sur Saint-Denis et le duc d'Alençon réussit à grand'peine à déterminer Jeanne à suivre ce mouvement. A la fin elle se retira avec le reste des chefs, qui « estoient tellement percés de canons et aultres traits qu'il leur convint, par force et pour ce qu'il estoit nuiet, reculer et laisser leur assault. » Ainsi la délivrance de Paris fut retardée pour de longues années encore.
Le parti national, en minorité dans cette ville , ne laissa pas de s'agiter pour en finir avec la domination anglaise. Deux conspirations éclatèrent durant l'hiver en vue délivrer Paris aux lieutenants de Charles VIL Trahis et découverts, les généreux conjurés expièrent leur projet dans la torture et dans les supplices. Deux procureurs au Châtelet, un tailleur et un boulanger furent décapités aux grandes halles; le même jour, qui était le dimanche de « Pasques fleuries, » Jehan de la Chapelle et Jehan le François furent écartelés par sentence du Parlement, vendu aux Anglais; mais, s'il faut en croire une patriotique légende, la terre se couvrit de roses blanches et parut honorer les restes de ces deux victimes.
La guerre continua, et la Pucelle, tombée au pouvoir des Anglais, fut conduite à Rouen, jugée comme sorcière, condamnée et brûlée vive sur la place du Grand-Marché. Charles VII n'osa rien entreprendre pour la préserver du supplice ni pour venger sa mort.
Le régent et le duc de Bourgogne étaient rentrés dans Paris l'un après l'autre et en grande pompe. L'opinion publique commençait à se montrer fort hostile à la domination étrangère . Le duc de Bedford résolut de faire venir Henri VI en France, et il ne négligea rien pour rendre
magnifique l'entrée du jeune roi dans la capitale. Le 28 avril, à la nouvelle de son arrivée à Calais, le chancelier et les gens du conseil allèrent à Notre-Dame faire chanter un Te Deum. Le soir il y eut des feux de joie, et le lendemain des processions. Le Parlement décida qu'il irait en robes d'écarlate au-devant du roi, que les conseillers-clercs prendraient des robes violettes, et que, vu l'absence de plusieurs officiers delà cour, le cortège serait augmenté des avocats en longues robes et en chaperons, et des procureurs en robe qui auraient des chevaux. Arrivé à Saint-Denis le i 5 décembre i43i, il y passa la nuit; le lendemain, 16 décembre, dès neuf heures du matin, il continua sa route. « Et alors, disent les chroniques contemporaines, vinrent à l'encontre de lui jusques à la Chapelle d'entre Paris et Saint-Denis, messire Simon Morier, prévost de Paris, pour lui faire révérence et honneur, et plusieurs autres, tous vestus de satin vermeil et chaperons de bleu, avec lesquels estoient grand nombre des plus notables bourgeois de la ville de Paris, vestus et affublés de vermeil. Et après qu'ils eurent fait la révérence, vinrent au-devant dudit roy les neuf preux à cheval, chacun armé des armes à lui appartenant.
« Et après vinrent le chevalier du guet, le prévost des marchands, avecqueeuxles officiers de la cour, tous vestus de pers et chaperons vermeils. Et un petit après en suivant vint maistre Philippe de Morvillier, premier président, en habit royal, et tous les seigneurs du Parlement, vestus de longs habits de vermeil .
« Et après suivoient les seigneurs de la chambre des comptes, les gens des finances, lesmaistres des requestes et les secrétaires, et avoient robes vermeilles. Et ainsi, comme ils venoient l'un après l'autre, chacun selon son état, ils
faisoient au roy la révérence, et aux seigneurs étant avecque lui; et quant est du commun il y en avoit sans nombre.
« Et quand le roy vint à l'entrée de la porte Saint-Denis, les armes de la ville y estoient si grandes qu'en la nef d'icelles armes y avoit six hommes, l'un en guise d'un évesque; le second, l'Université; le tiers, les bourgeois, etles trois autres estoient comme sergents. A l'entrée de ladite porte présentèrent au roy trois cœurs vermeils, dont au premier avoit deux colombes, et au second de petits oiselets qu'ils laissèrent voler par-dessus le chef du roi ; et le tiers cœur estoit plein de violettes et autres fleurs qu'ils jetèrent sur les seigneurs. Et là tantost le prévostdes marchands et lesdits échevins apportèrent un ciel d'azur semé de ileurs de lys d'or, et le mirent et portèrent tout parmi la ville par-dessus le roy. Si avoit au poncelet Saint-Denis un échafaud sur lequel estoit comme une manière de bois, où estoient trois hommes sauvages et une femme, qui ne cessèrent de combattre l'un contre l'autre tant que le roy et les seigneurs fussent passés. Et avoit dessous ledit échafaud une fontaine jetant hypocras, et trois seraines dedans, et estoit ledit hypocras abandonné a chacun. Et depuis le poncelet, en tirant vers la seconde porte de la rue Saint-Denis, avoit personnages, sans parler delà nativité Notre-Dame, de son mariage et de l'adoration des trois Roys, des Innocents et du bon homme qui semoit son blé; et furent ces personnages très-bien joués. Et sur la porte Saint-Denis fut jouée la légende saint Denis, qui fut volontiers vue des Anglois.
c< En outre, devant les Innocents avoit une manière de foresten la rue, dedans laquelle avoit un cerf vif. Et quand le roy passa devant en fit courre ledit cerf et des chiens
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et veneurs. Après fut grand' pièce chassé à force, et se vint rendre emprès les pieds du cheval du roy, lequel roi lui fit sauver la vie.
« Et a l'entrée de la porte du Châtelet avoit encore un échafaud sur lequel avoit en personnage un petit enfant, en semblance de roy, vêtu de fleurs delys, deux couronnes sur son chef; et à costédextre estoit en son personnage le duc de Bourgogne, et le comte de Nevers, qui lui présentoient l'écu de France, et au costé senestre le duc de Bedford, son oncle, et les comtes de Warwick et de Salsebery , qui lui présentoient l'écu d'Angleterre. Et estoient tous vestus, par personnages, des cottes d'armes des dessusdits seigneurs. Et de là s'en alla au Palais, où lui furent montrées les saintes reliques, et à ceux qui estoient avecque lui ; et puis fut mené en l'hostel des Tournelles pour prendre son repas. Et quand il eut disné il alla voir la reine, sa grand'mère, à l'hostel de Saint-Pol. Et le lendemain fut mené au bois de Vincennes, oii il fut jusques au quinzième jour du mois de décembre, qu'il retourna au Palais. Et le dix-septième jour d'icelui mois se partit de la atout grand seigneurie tant de gens d'église comme séculiers, et s'en vint en l'église Notre-Dame de Paris, pour estre sacré. Auquel lieu de Notre-Dame de Paris avoit en la nef un grand échafaud de bois de quatre-vingts pieds de longs, et haut jusques au crucifix. Si montoit-on dedans icelui par la nef, et descendoit-on par autre lieu par le chœur. Et fut ledit roy sacré par le cardinal de Vincestre (Winchester),
« Et après que le messe fut finie le roy retourna au Palais, et se sit, etdisna à la table de marbre, environ le milieu d'icelle. Et, au costé delà chambre de Parlement, à
table, ledit cardinal de Vincestre , et maistre Pierre Cauchon, évesque deBeauvais, et maistre Jean de Mailly, évesque de Noyon, comme pairs de France, étoient en suivant. Et, à l'autre costé, les comtes d'Estanfort, de Mortains et deSalsebery.
«Auquel disner furent présentés quatre entremets devant la table ; c'est à savoir le premier d'une image de Notre- Dame, etun petit roy couronné emprès; le second fut une fleur de lys couronnée d'or, tenue de deux anges ; le tiers, une dame et un paon, et le quart, une dame etun cygne.
« Et pareillement y fut joué de plusieurs instruments de musique. Et le lendemain en suivant furent faites de moult belles joustes en l'hostel de Saint-Pol ; desquelles joustes emportèrent le cri et eurent la voix des dames le comte d'Arondel, et messire Jean, bastard de Saint-Pol, comme les mieux joustants. Et après , le dessusdit roy séjourna en ladite ville de Paris aucuns jours ; et puis, peu de temps après, s'en retourna en la ville de Rouen (i). »
Les chroniques anglo-bourguignonnes qui décrivent ces cérémonies officielles omettent de dire qu'elles furent vues avec un amer déplaisir par la bourgeoisie parisienne, déjà lasse du joug des Anglais. Cette population railleuse, et ordinairement malveillante pour le pouvoir, commençait à remarquer, mais tout bas, que, lorsqu'un riche orfèvre mariait sa fille, il faisait les choses mieux que les ministres du roi Henri VI. On n'avait distribué aucune aumône aux malades de l'Hôtel-Dieu , on n'avait mis en liberté aucun prisonnier, et , ce qui ne s'était fait à aucun avènement de souverain , on n'aviat diminué aucune des
(1) Monstrclcî, t. VI.
taxes assez lourdes qui étaient prélevées aux barrières sur les denrées alimentaires de première nécessité. Il n'était bruit que de la pénurie du trésor anglais , et les officiers royaux, les gens de justice eux-mêmes, n'obtenaient plus le payement de leurs gages. Le conseil du jeune Henri VI parut s'émouvoir de ces plaintes; il accorda des exemptions et des privilèges d'abord à l'Université de Paris , puis a la ville elle-même, dont il affecta de louer l'antique fidélité. Malgré ces témoignages d'une faveur bypocrite ou cauteleuse la population parisienne continua d'endurer des privations et des souffrances de toute nature, et la détresse publique s'accrut chaque jour à ce point qu'il fallut , par ordonnance royale, régler la façon de mettre en vente les maisons inhabitées, afin qu'elles ne vinssent pas aux mains des gens qui voulaient lentement les démolir, pour vendre les bois et les châssis des fenêtres. Le 21 décembre le nouveau roi vint au Parlement avec un nombreux cortège. Outre les serments habituels on en fit un spécial dont voici la forme : ut Vous jurez et promettez que à nostre souverain seigneur Henri , par la grâce de Dieu roy de France et d'Angleterre, ci-présent, vous obéirez diligemment et loyalement, et serez des loyaux officiers et vrais sujets, et de ses hoirs perpétuellement, comme vrayroy de France, et que jamais à nul autre pour roy de France n'obéirez ou favoriserez. Item , que vous ne serez en aide , conseil ou consentement que nostredit souverain seigneur, ne ses hoirs, roys de France et d'Angleterre , perdent la vie ou membre, ou soient pris de mauvaise prise, ou qu'ils souffrent dommage ou diminution en leurs personnes , de leurs estats, seigneuries ou biens quelconques; mais, si vous saviez ou connoissiez aucune chose estre faite, pour?
pensée ou machinée qui leur pust porter dommage ou préjudice, ou à leurs adversaires profit, aide ou confort, ne faveur, comment que ce soit, vous l'empescherez en tant que vous pourrez et saurez, etc. » Dès que les magistrats et les habitants eurent prêté ce serment, la ville de Paris fut comblée par l'usurpateur étranger de beaucoup de privilèges et de prérogatives, dont elle fut dépouillée lorsque se levèrent les jours de la justice et de la réparation nationale.
Ils ne devaient pas tarder, et déjà les ministres de Charles VII avaient ouvert des intelligences avec le duc de Bourgogne, pour le détacher des Anglais et le ramener aux intérêts deladynastie capétienne. Lejeune Henri VI venait d'être ramené à Rouen par les soins du régent, et la guerre se prolongeait de part et d'autre, sans résultats décisifs. Or, le i3 novembre 14^2, la sœur du duc de Bourgogne, qui avait épousé le duc de Bedford , mourut à Paris des suites d'une maladie contagieuse. Cette princesse était aimée des Français et des Parisiens. Elle n'avait que vingthuit ans et ne laissa point d'enfants. Ainsi toute alliance de famille cessait entre le duc Philippe et la maison de Lancastre.
Bientôt se firent sentir les effets de cette mort. Le duc de Bedford montra d'abord quelque douleur publique et fit célébrer en l'honneur de sa femme de solennelles obsèques; mais il lui importait de contracter quelque alliance utile à son pouvoir en France. Louis de Luxembourg , évêque de Thérouane , chancelier de France pour les Anglais, avait une nièce belle et sage , fille de son frère le comte de Saint-Pol. Son crédit sur le duc de Bedford était grand ; d'ailleurs la maison de Luxembourg était riche,
puissante, illustre. L'affaire fut conduite avec habileté et discrétion. Le duc de Bedford ayant quitté Paris se rendit à Rouen pour y recueillir une taille nouvelle et excessive qu'il avait ordonnée. De là il s' en alla àThérouane, où son mariage avec madame Jacqueline de Saint-Pol fut pompeusement célébré.
Le duc de Bourgogne n'avait pas été consulté ; c'était à son insu que son beau-frère contractait un nouveau mariage ; c'était sans son agrément et sans le consulter que le comte de Saint-Pol, l'un de ses vassaux et de ses parents, mariait sa fdle. L'évêque de Thérouane, qui avait conclu cette alliance, lui devait tout son pouvoir et toute sa grandeur et l'abandonnait aussi. Il se trouva offensé, et l'on commença à parler des Anglais et du duc de Bedford en assez mauvais termes à la cour de Bourgogne. Le duc de Bedford s'irrita à son tour ; la chose allait ainsi s'envenimant , et les conseils des deux princes voyaient avec déplaisir que cette discorde pouvait amener les plus funestes suites. On ne pouvait se dissimuler à Londres, encore moins à Rouen, que le succès de la cause des Anglais tenait surtout à leur bon accord avec les Bourguignons.
Dans cette situation les hostilités étaient fréquemment interrompues par des trêves, et les conseillers de Charles VII travaillaient chaque jour avec plus de succès à concilier à leur maître les dispositions du duc de Bourgogne. Ce prince s' étant vu obligé de se rendre dans ses provinces du Nord eut à traverser Paris ; à son passage dans cette ville on lui rendit de grands honneurs. Tandis qu'il conférait avec le duc de Bedford, une députation des dames et des bourgeoises parisiennes se présenta à la duchesse pour la supplier d'engager son époux à faire tous ses efforts^ pour
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rétablir la paix dans le royaume, e Mes amies, leur ré- (c pondit-elle, la paix est une des choses de ce inonde dont « j'ai le plus de désir et pour laquelle je prie jour et nuit « le Seigneur notre Dieu , à cause du très-grand besoin « que je vois que nous en avons , et je tiens pour certain o que Monseigneur le duc a la ferme volonté d'y exposer « son corps et son bien. »
Un congrès fut assemblé à Arras; les principales puissances de l'Europe s'y firent représenter, et les négociateurs entreprirent de réconcilier le duc de Bourgogne et le roi de France. Le duc de Bourgogne imposa à Charles VII de très-dures conditions, qui furent acceptées, après avoir été longuement débattues ; le roi de France dut fléchir sous la nécessité et la paix fut jurée. On était au 1 1 septembre i435. Peu de jours après mourut dans l'oubli de tous la vieille reine Isabeau de Bavière. Elle laissait à l'histoire, en descendant au tombeau, l'un des noms les plus odieux et les plus méprisés dont nos pères aient gardé le souvenir. Les Anglais qui occupaient encore Paris ne rendirent aucun honneur à la dépouille mortelle de celle qui avait été leur appui et leur complice.
Les Anglais accusèrent de trahison le duc de Bourgogne et continuèrent la guerre ; mais leur situation était changée. En i436 les lieutenants de Charles VII, l'Ile-Adam et le connétable de Richemont, s'occupèrent d'enlever Paris àla domination étrangère.
A la tête de cinq ou six mille combattants ils se portèrent de Pontoise vers la capitale du royaume, où ils comptaient entrer sans coup férir et par surprise. « Si furent illec de quatre à cinq heures; » puis, voyant que les ennemis étaient sur leurs gardes, ils se replièrent et prirent position dans
les villages voisins, particulièrement à Àubervillers et à Montmartre. Le lendemain ils attaquèrent Saint-Denis, encore au pouvoir des Anglais, et s'en emparèrent après une lutte vive et opiniâtre qui coûta la vie à sept ou huit cents ennemis. On pouvait moins aisément se rendre maître de Paris, et toutefois il n'y avait que deux mille Anglais dans cette ville ; mais, à force de vigilance et de cruauté, ils comprimaient les habitants, et la terreur régnait avec la misère dans la capitale de la France. Tant de tyrannie ne put cependant empêcher les complots qui se formèrent. Les honnêtes bourgeois, n'ayant plus de raison de rester attachés au parti anglais, depuis que les Bourguignons avaient fait la paix avec les Français, prêtèrent l'oreille aux propositions des commissaires du connétable. « Et adonc les Parisiens , qui étoient moult favorables au duc de Bourgogne, c'est à savoir le quartier des Halles, aucuns (quelques-uns) de l'Université, Michaut Laillier (Michel Lallier) et plusieurs autres bourgeois de Paris, se mirent ensemble par diverses compagnies, et conclurent de bouter les Angloys hors de leur ville, et y mettre les François et Bourguignons dessusdits. » Ces bons citoyens, dirigés surtout par Michel Lallier, firent savoir à Richemont et au sire de l'Ile-Adam qu'ils promettaient de leur ouvrir une des portes de la ville pourvu qu'on leur donnât la garantie que personne ne serait recherché pour ce qui avait pu être fait contre la cause royale et que la ville serait préservée de tout pillage. Le connétable leur en donna l'assurance, fit un choix de ses soldats les plus disciplinés, et se présenta pendant la nuit à la porte Saint- Jacques (i 3 avril 1 436) . Les ennemis étaient d'ailleurs sur leurs gardes. « Et entre temps Louis de Luxembourg,
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évesque de Thérouenne, les évesques de Lisieux et de Meaux, le seigneur deVilleby (Willoughby), et plusieurs autres, tenant le parti des Angloys, doubtant ce qui leur advint, c'est à savoir que le commun ne se tournast contre eux, firent loger leurs gens en la rue Saint- Antoine, auprès de la Bastille; et firent ladite Bastille bien garnir de vivres et babillemens de guerre; et avec ce se tinrent leurs gens armés pour eux y retraire si besoing y estoit . Et les dessusdils François et Bourguignons venus devant ladite ville de Paris, vers la porte Saint-Jacques , outre l'eau vers Montlbéry, envoyèrent leur cbef parlementer à ceux des murs , lequel leur montra une abolicion (amnistie) générale de par le roy Charles de France, scellée de son grand scel, en les admonestant très-instamment qu'ils se voulsissent réduire en l'obéissance du dessusdit roy... Lesquels Parisiens, oyant les douces paroles et offres que leur faisoit le seigneur de l'Ile- Adam, s'inclinèrent et conclurent assez brief en suivant l'un avecque l'autre de mettre les dessusdits seigneurs en leur ville. » Ces pourparlers prenaient un temps précieux , et à tout prix il fallait se bâter. Déterminé à livrer Paris aux chefs de l'armée royale, le détachement de la milice bourgeoise, sans se donner le temps d'ouvrir la porte, tendit aussitôt une échelle. Ce fut le maréchal de l'Ile-Adam qui monta le premier, ce même llle-Adam que le complot de Perrinet Le Clerc avait introduit dans Paris de la même manière dix-huit ans auparavant. Cette fois il portait la bannière du même roi qu'il avait chassé autrefois de la capitale, lorsqu'il n'était encore que Dauphin. Pendant ce temps on brisait les serrures de la porte et on abaissait le pont-levis. Aussitôt Je connétable, monté sur un superbe cheval, fit son entrée
eu compagnie des seigneurs armagnacs et bourguignons confondus sous le même drapeau. Tous criaient : « Vive la paix! vivent le roi et le duc de Bourgogne! » Les bourgeois se hâtaient de coudre sur leurs habits ou d'étaler devant leur maison , les uns la croix droite de France , les autres la croix penchée de Saint-André ou de Bourgogne; mais les vainqueurs ne faisaient aucune différence entre eux et faisaient à tous bon visage. Le connétable, d'un air satisfait et plein de courtoisie, serrait la main aux bourgeois, leur répétant : « Mes bons amys, le roy Charles vous « remercie de ce que si doucement vous lui avez rendu la « maîtresse cité de son royaume ; tout est pardonné tant « aux absents qu'aux présents, et si aucun, de quelque « état qu'il soit, à méprins par devers Monsieur le roy, il « lui est tout pardonné » « Et tantost, sans descendre , fit crier à son de trompe que nul ne fust si hardy , sous peine d'estre pendu par la gorge , de soi loger en l'hostel des bourgeois outre leur volonté , ne de reprocher, ne de faire quelque desplaisir, ne piller personne (i). »
Les Anglais ne se laissèrent point enlever Paris sans résistance. L'évêque de Thérouane et lord Willoughby, comprenant d'ailleurs les difficultés d'une lutte inégale , armèrent les Anglais et leurs partisans , et, se divisant en trois compagnies, ils essayèrent de remettre la ville dans la soumission ou du moins d'assurer leur retraite. Le prévôt s'en alla aux halles; lord Willoughby et l'évêque de Thérouane prirent la rue Saint-Denis, et un lieutenant du prévôt, nommé Jean Larchcr, que les Parisiens avaient dans une horreur extrême à cause de sa cruauté, suivit la
(i) Monstrelet, t. VI. — Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 47$.
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rue Saint-Martin. Legoix, l'ancien boucher, défendait la porte Baudet. Les Anglais criaient : « Saint-Georges! « Saint-Georges! Traîtres de Français, vous tous à mort! » Mais les habitants se retirèrent d'abord dans leurs maisons, et l'on ne rencontrait personne dans les rues. Seulement deux braves bourgeois, Jean Lepretre et Jean des Croûtes, furent massacrés et mis en pièces devant l'église de Saint-Merry. Le prévôt commit aussi un acte odieux : un de ses amis, nommé Le Vavasseur, riche boulanger du quartier des Halles, était venu au-devant de lui. « Mon « compère, lui avait-il dit, songez à vous; je vous pro- « mets que cette fois-ci il faut faire la paix ; autrement « nous sommes tous perdus. — Ah! traître , répondit le « prévôt, tu as donc tourné de l'autre côté! » Et il le frappa de sa hache, puis ses gens l'achevèrent. Ces violences ne pouvaient suffire pour paralyser l'élan national des citoyens de Paris. De toutes parts on tendait des chaînes dans les rues; le peuple prenait de plus en plus courage et s'animait de fureur contre les Anglais. Les hommes et les femmes leur lançaient par les fenêtres des pierres , des bûches, des tables, des tréteaux ; ils avaient beau tirer des flèches et faire mille menaces, personne n'avait plus peur d'eux. Leurs anciens partisans > ceux mêmes qui venaient de s'armer en leur faveur et qui tout à l'heure criaient contre la trahison , voyant le succès de l'entreprise, s'en allaient l'un après l'autre se joindre aux honnêtes bourgeois, et disaient -bien haut que c'était pour le roi qu'ils s'étaient armés; ils n'étaient pas les moins empressés à se montrer bons Français (i). Sur ces entre-
(i) M. de Barante.
faites le connétable, le sire de ITle-Adam, Dunois s'avancèrent au milieu des acclamations de la foule, faisant lire dans tous les quartiers les lettres de pardon. Toutes les cloches sonnaient; chacun remerciait Dieu d'une délivrance aussi miraculeuse. Les gens des princes de France ne commirent aucun désordre , aucune violence. Le connétable se rendit à Notre-Dame, où il entendit la messe tout armé. Les écorcheurs qui assiégeaient la tour du Venin, entendant retentir le beffroi, comprirent que Paris était au pouvoir des troupes de Charles .VII et accoururent pour avoir part au pillage. Le connétable les fit arrêter aux portes. Le sire de Ternant, Bourguignon, fut nommé prevot de Paris; Michel Lallier, qui avait présenté au connétable ses soumissions au nom de la bourgeoisie, fut nommé prévôt des marchands. Quelques vaillants Français furent faits chevaliers, et parmi eux on remarqua Sanse de Lalaing et Robert de Neuville , tous deux nés en Picardie. Le Parlement prit en main le gouvernement de la ville. Les Anglais, réfugiés à la Bastille, effrayés des menaces qu'ils entendaient gronder autour d'eux, la rendirent par capitulation et se retirèrent en hâte vers Rouen, poursuivis par les injures du peuple. « Si eurent sauf-conduit du connétable de France, sous lequel ils s'en allèrent, par eau et par terre, et à leur département ( départ ) firent lesdits Parisiens grande huée en criant : A la queue ! Et issirent iceux Angloys par la porte des champs. »