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Paris sous le roi Jean (1350-1364).
Le nouveau roi était encore mpins propre que son père a rendre à la France la prospérité et la paix. On ne sait quelles qualités ont pu lui mériter le nom de Bon, qu'il porte dans l'histoire; les actes de son gouvernement ne révèlent en lui qu'un homme intrépide à la guerre, mais doué d'un esprit médiocre, soupçonneux et opiniâtre. Toute sa vie ne fut qu'un tissu de faits contradictoires, les uns marqués au coin de l'injustice, de la cruauté et d'une tyrannie étroite et mesquine, les autres portant, au contraire, l'empreinte de la loyauté et de la grandeur d'âme. C'est lui qui a dit cette belle parole que, si la justice et la bonne foi étaient bannies du reste de la terre, elles devraient encore trouver un asile dans le cœur des rois; lui qui voulait mourir dans les fers par respect pour sa parole; et ce même homme, au cœur chevaleresque , commença son règne par une sorte d'assassinat que rien ne justifiait, et se déshonora plus d'une fois par des vengeances sanglantes ou brutales. En résumé, roi sans intelligence, sans talents , et dont le souvenir se lie à de grands désastres publics.
Jean, pressé comme son père par d'immenses besoins d'argent, et ne pouvant défendre le pays sans ressources pécuniaires et sans armée, convoqua les états du royaume et leur demanda des subsides (t35i). On ne connaît
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point les actes de cette assemblée, qui se tint à Paris ; mais il est vraisemblable qu'en accordant de nouveaux impôts pour les besoins de la France ils manifestèrent un esprit d'opposition et d'indépendance qui alarma le roi. Ce prince se procura , en outre , des ressources en altérant les monnaies , c'est-à-dire en leur donnant une valeur forcée et fictive supérieure à leur valeur réelle.
En l'année i355 les embarras croissants du trésor ne pouvaient plus être conjurés par de pareils expédients; il importait d'avoir recours à des mesures plus décisives, et le roi Jean, malgré son antipathie pour l'institution des états généraux, se vit dans la nécessité de faire de nouveau appel à ces assemblées politiques et de convoquer à Paris les députés de la langue d'Oil , autrement dit ceux des provinces qui parlaient le roman wallon.
Jean demanda à l'assemblée de l'argent et des soldats. On ignore les incidents qui signalèrent les états de Paris en i355, mais il est permis de croire que les députés des trois ordres firent un sombre tableau de la misère publique et des fautes du gouvernement, puisque les ordonnances qui datent de cette époque et furent promulguées à la suite de la session des états attestent, de la part de l'assemblée , des défiances et des précautions jalouses : Ils votèrent une imposition assez forte pour un an et arrêtèrent que cette contribution serait à la charge de la noblesse, du clergé et des communes. Or, en faisant ces sacrifices à la sûreté du pays menacé par des armées étrangères, les députés s'enhardirent. Habitués à l'ordre, à l'économie, a la probité dans la gestion des deniers municipaux, ils s'indignèrent de l'affreux gaspillage auquel étaient livrées les finances de l'État et deman-
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dèrent nettement des réformes : l'établissement d'une monnaie invariable, la suppression du droit de prise par les officiers du roi, qui, sous prétexte du service de sa maison, pillaient les fermes dans les voyages de la cour et autour des résidences royales. Les états nommèrent des commissaires choisis dans les trois ordres, qui devaient les représenter après leur séparation et que le roi s'obligea de consulter, soit pour l'exécution des conditions qu'il avait souscrites en réclamant des subsides, soit qu'il fût question de traiter de la paix ou seulement d'une trêve. Les états envoyèrent dans chacune des circonscriptions territoriales, appelées bailliages, trois députés chargés de tenir la main a ce que les promesses du roi ne fussent point éludées et de surveiller le recouvrement des impôts. Enfin l'emploi des deniers publics votés par les états fut soumis au contrôle de neuf commissaires délégués par cette assemblée et résidant à Paris. Ces derniers furent en outre autorisés, en cas de violence ou de voies de fait de la part du roi ou de ses ministres, à repousser la force par la force , et tout Français devait leur prêter son concours.
Le plus redoutable vassal de la couronne était Charles le Mauvais , roi de Navarre et petit-fils , par sa mère , de Louis le Hutin. Souverain d'une partie de la Normandie, ce prince pouvait ouvrir la France aux Anglais. Jean le fit traîtreusement arrêter à Orléans et enfermer à Paris dans la tour du Ghâtelet. « On lui fit, dit Froissait, endurer moult de malaises et de peurs ; tous les jours et toutes les nuits, cinq ou six fois, on lui donnoit à entendre qu'on le feroit mourir une heure, qu'on lui trancheroit la tête l'autre, qu'on le jetteroit en un sac en Seine . Il lui convenoit tout
ouïr et prendre en gré, car il nepouvoit là faire le maître. Et parloit si bellement et si doucement à ses gardes, toujours en soi excusant si raisonnablement, que ceux qui ainsi le demenoient et traitoient par le commandement du roi de France en a voient pitié. »
Le prince de Galles, que la couleur de ses armes avait fait surnommer le Prince noir, venait de ravager plusieurs provinces du Midi et du centre et envahissait en ce moment le Poitou. Le roi de France marcha contre lui, et, par sa faute, perdit la trop fameuse bataille de Poitiers. Fait prisonnier par les Anglais, il fut conduit à la Tour de Londres, et le Dauphin Charles son fds, âgé de dix-neuf ans, prit en main la régence sous le titre de lieutenant général du royaume. Son premier acte fut de convoquer à Paris les états généraux de la langue d'Oil. Les députés qui avaient siégé dans la dernière session revinrent au nombre de plus de huit cents, dont quatre cents au moins appartenaient a la bourgeoisie. Le travail de réforme ébauché l'année précédente fut repris et continué sous l'entraînement des idées populaires. L'assemblée commença par concentrer son action dans un comité d'environ quarante membres, délibérant , à ce qu'il paraît, sans distinction d'ordres. La noblesse n'ayant pu se faire représenter aux états que par un très-petit nombre de délégués, toute la prépondérance appartenait à l'assemblée des communes , présidée par le célèbre Etienne Marcel , député de Paris et prévôt des marchands.
« Les députés du royaume, dit Froissard , voulurent savoir et ordonner comment le royaume seroit gouverna jusques adone que le roi leur sire seroit délivré ; et voulurent encore savoir plus avant que le grand trésor qu'on
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avoit levé au royaume du temps passé, en dixième, en maltôtes, en subsides et en forges de monnoies, et en toutes autres extorsions, dont leurs gens avoientété formenées et triboulées et les soudoyers mal payés, et le royaume mal gardé et défendu, étoit devenu; mais de ce ne savoitnul à rendre compte. » Ainsi les états, après avoir revendiqué et obtenu le droit d'accorder ou de refuser l'impôt , réclamaient et exerçaient le droit qui consiste à inspecter et à surveiller les dépenses publiques. Ce qui leur paraissait tout naturel, ce qu'on n'osait leur contester, était tout simplement une révolution politique, une de ces conquêtes que font les peuples clans les rares intervalles où la puissance leur appartient. Au quatorzième siècle Etienne Marcel et quelques légistes hardis le comprenaient sans doute; mais la France elle-même ne s'en doutait guère.
Les commissaires nommés par les états pour s'enquérir des abus découvrirent aisément qu'il y avait eu, depuis plus d'un demi-siècle, prodigalité, malversation, concussion. Forts de leur mandat et puisant dans les misères du pays une audace jusqu'alors inconnue aux assemblées nationales de la France , ils demandèrent une entrevue au Dauphin et lui firent connaître qu'ils avaient l'intention de proposer aux états généraux , dans la prochaine séance publique, des résolutions d'un ordre majeur, savoir : la mise en accusation des ministres ; la mise en liberté du roi de Navarre, arrêté dans un guet-apens ; enfin l'institution d'un conseil permanent, formé de prélats, de chevaliers et de bourgeois, tirés des députés des trois ordres, et qui désormais auraient mission d'assister le prince dans l'administration du royaume. Si jeune que fût le Dauphin il comprit que ces prétentions exorbitantes devaient avoir
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pour résultat, si elles étaient accueillies, défaire passer l'autorité souveraine aux mains des états généraux et d'avilir le droit monarchique dont il était le légitime dépositaire. N'osant refuser de front et déjà dominé par la reaction populaire, il eut recours à la ruse; il éluda de répondre ; il prit des mesures pour ajourner la séance publique dont il était menacé; puis il prorogea la session des états généraux (3 novembre i356).
Cependant le pays était en proie à des agitations, à des misères qui facilitaient l'œuvre des novateurs et hâtaient la crise. Las de servir de jouet aux gens de guerre, d'être pillés par les condottieri et les soldats licenciés, et de consacrer leurs épargnes à payer le luxe insolent ou les lourdes rançons des nobles, les paysans et les serfs se laissèrent aller aux excitations de la faim et du désespoir, et, à l'exemple des pastoureaux du dernier siècle, se soulevèrent dans quelques provinces et commencèrent à faire la guerre aux seigneurs.
Le 5 février 1 357 s'ouvrit à Paris la nouvelle session des états généraux de la langue d'Oil. Parmi les chefs populaires qui dominaient l'assemblée on vit reparaître Robert Le Cocq , éveque de Laon, et le fameux Etienne Marcel , prévôt des marchands , l'homme en qui se personnifiait le mouvement révolutionnaire de Paris.
Pour la première fois la capitale du royaume, jusque-là dévouée à ses princes et à ses comtes, cette grande cité qui avait résisté aux Normands et s'était armée pour défendre les droits de saint Louis, la ville de Paris, en un mot, se montrait animée de sentiments hostiles, de dispositions mauvaises à l'égard du pouvoir royal. Sa prospérité s'était développée dans une proportion rapide,
et son orgueil avait grandi plus promptement encore. On peut évaluer à trois cent mille le nombre de ses citoyens de tout âge et de tout sexe, vers le milieu du quatorzième siècle, et aucune cité d'Europe n'aurait pu rivaliser avec elle en splendeur, en influence, en autorité. Ses puissantes corporations, commandées par leurs syndics, ses marchands et ses bourgeois, représentés par leurs échevins et leur prévôt, sa nombreuse et turbulente Université, qui campait sur la rive gauche du fleuve , étaient autant d'éléments d'agression et de résistance dont les rois commençaient à tenir compte. La Bastille non plus que le fort de Vincennes n'existaient point encore pour dominer la ville et les faubourgs. Les Parisiens avaient déjà fait l'essai de leurs forces; ils se rappelaient le jour où Philippe le Bel , si dur et si opiniâtre, avait été assiégé dans les murs du Temple et s'était vu contraint de renoncer à certaines exactions; ils avaient vu de près avec quelles précautions minutieuses ce même roi, qui faisait trembler l'Europe , s'était cru obligé de procéder, afin de faire accepter à sa capitale l'arrestation imprévue des Templiers. Les idées de liberté et d'indépendance leur étaient plus familières qu'on ne le croit de nos jours lorsque l'on parle dédaigneusement des ténèbres du moyen âge. La démocratie triomphait en Suisse et en Flandre. Les républiques italiennes s'agitaient aux portes de la France, et de la rue des Mathurins-Saint-Jacques à la rue Saint-Denis, du Louvre à la rue Barbette, on parlait de la république romaine et de Rienzi , deux noms dont on exagérait la portée et la puissance. Pour tout dire le bourgeois et l'artisan de Paris étaient ce qu'on les a vus depuis, toujours prêts à tendre des chaînes dans les rues, toujours
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armés pour transformer une querelle en émeute, un attroupement en révolution. Etienne Marcel et les hommes de son parti ne l'ignoraient pas, et c'est ce qui augmentait leurs prétentions et leurs espérances.
Dès la première séance des états Marcel et Robert Le Cocq présentèrent le cahier des doléances qu'avaient récemment rédigé les hauts commissaires désignés dans la précédente session ; ils demandèrent que chaque député le communiquât à sa province, et cette communication, très -rapide pour ce temps-là, surtout en hiver, se fit en moins d'un mois. Le 3 mars le Dauphin reçut les doléances. L'évêque de Laon, qui portait la parole au nom des états, fît entendre au prince un discours qui tenait à la fois du sermon religieux et de la harangue politique. Il exhorta le Dauphin à craindre Dieu, à honorer les clercs, à garder les commandements du Seigneur, à éloigner de lui les méchants , à ne rien faire par le conseil « des jeunes, des simples et des ignorants, » à priver de tous les offices royaux vingt-deux de ses conseillers et de ses ministres dont l'administration soulevait les plaintes les plus graves, et parmi lesquels figuraient les hommes qu'on avait vainement signalés à sa sévérité dans le cours de la dernière année.
Cette attitude des états força le Dauphin à quelques concessions importantes; il souscrivit au renvoi de ses ministres, promit de convoquer deux fois par an les états, et se soumit à prendre conseil de trente-six députés élus dans leur sein. On ordonna ensuite qu'il ne serait fait aucun changement dans les monnaies sans l'aveu des états , et plusieurs autres abus graves furent corrigés ou abolis. C'était une révolution politique, et
il est permis de dire que , si ces établissements avaient été maintenus, la France serait entrée sans autres secousses, et quatre ou cinq siècles plus tôt, dans les voies où elle marche aujourd'hui. Mais les temps n'étaient point murs, et cette tentative devait être vaine.
Le parti populaire ne se contenta pas des concessions qu'il avait obtenues; plein de défiance dans les promesses du Dauphin, lieutenant général du royaume, et appréhendant cet esprit de domination absolue qui paraît en effet avoir été la base du caractère des Valois, il songea ( on peut le supposer du moins ) à transférer la couronne à Charles de Navarre, qui en était privé en vertu de l'interprétation donnée à la loisalique. Cet arrangement, s'il eût réussi, aurait eu pour résultat de réunir les deux royautés de France et de Navarre sur une même tête, et de donner à la France, pour résister aux Anglais, un roi plus capable et plus habile que Jean. Cependant le parti populaire était dans l'erreur en se confiant aux promesses libérales dont Charles le Mauvais se montrait fort prodigue. Il est probable que, si cet ambitieux eût été appelé à régner, il se serait joué de ses serments et aurait étouffé dans le sang des magistrats de Paris le souvenir de ses promesses. La conduite qu'il tint plus tard, la perfidie de son caractère, la scélératesse de ses mœurs permettent de le croire. Toutefois, comme, a l'époque dont nous parlons, ce jeune prince n'avait pu se faire connaître pour ce qu'il devint dans la suite, il était encore possible de se tromper sur son compte et de placer en lui ses espérances. En des temps calmes la conduite de Marcel , de Robert Le Cocq et des états généraux, aurait pu être flétrie du nom de révolte ; mais, dans les circonstances où se trouvait alors le
pays, la France étant pillée au dedans, menacée au dehors, et exposée à périr sur toutes ses faces, le parti qui appelait a sa tête Charles de Navarre, petit-fils de Louis le Hutin et prince capétien, pouvait alléguer pour sa défense la nécessité de sauver le royaume et la loyauté de ses intentions. Le Dauphin venait à peine de subir la volonté des états de la langue d'Oil lorsque l'archevêque de Sens, le comte d'Eu et le comte de Tancarville arrivèrent de Bordeaux, où ils avaient conclu avec le prince de Galles une trêve de deux ans, qui fut publiée à Paris le 5 avril. Rassuré au point de vue de la guerre, n'ayant plus à craindre l'invasion de l'ennemi, le Dauphin jugea que les circonstances lui permettaient de s'affranchir de la surveillance et du contrôle des états généraux. Il déclara qu'il voulait dorénavant gouverner seul et en dehors de la tutelle des hauts commissaires délégués par les états pour l'assister dans la direction des affaires. En ces temps oii les questions politiques étaient assez mal posées et plus mal comprises encore, ce que le peuple de Paris entrevit de plus clair dans ces actes, c'est qu'il était dispensé de payer au gouvernement l'aide évidemment très-lourde que les états avaient décrétée pour solder des troupes. Il n'en fallait pas davantage pour que l'opinion se rangeât du coté du prince qui dispensait le pays de cet impôt. Les Parisiens commençaient d'ailleurs à abandonner la cause des états et des hauts commissaires. Us avaient beaucoup espéré de l'intervention de ces députés dans les affaires publiques, et déjà ils s'étonnaient de ne pas jouir d'un plus grand bien-être, d'une sécurité plus grande, et de n'avoir réussi qu'à favoriser des changements de ministres et des distributions d'emplois. Les populations du moyen âge, pas plus que les nations contemporaines, ne savaient
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souffrir dans le présent pour récolter dans l'avenir, et peu a peu le parti de la royauté absolue et indépendante l'emportait dans l'opinion sur le parti de la royauté limitée et responsable, telle que les états généraux l'avaient voulu faire. Vers le mois d'août les trente-six commissaires qui représentaient les états, inquiets de l'abandon dans lequel la bourgeoisie parisienne persistait à les laisser, considérèrent leur mandat comme impossible et se séparèrent pour rentrer dans leurs provinces.
La révolte des serfs désolait alors les plus belles régions de la France et les villes voisines de Paris. Le Dauphin, également menacé par la révolution et l'anarchie, convoqua de nouveau les états généraux, et l'assemblée ouvrit sa session, le 7 novembre i35y, dans la grande salle du couvent des Cordeliers. Les députés des communes revenaient à Paris pleins d'une juste défiance à l'égard du Dauphin. Un de leurs premiers actes fut d'exiger la mise en liberté de Charles, roi de Navarre. Ce prince, appuyé sur une faction redoutable, se rendit à Amiens. De cette ville, qui lui servait de camp et de capitale, il demanda au Dauphin, son beau-frère, l'autorisation de se rendre à Paris, et le jeune prince n'osa s'y opposer. Saisi de crainte, mais prenant le parti de dissimuler, il fit expédier un sauf-conduit au roi de Navarre, qui fit son entrée à Paris le 29 novembre. Jean de Meulan, évêque de la ville, et Marcel, prévôt des marchands, se portèrent à sa rencontre et s'entendirent avec lui pour qu'une grande affluence de bourgeois et de peuple se rendît au Pré aux Clercs, autour de l'abbaye Saint-Germain des Prés. Il s'y trouva dix mille personnes, et dans ce nombre le prévôt et les principaux échevins. En même temps on dressa, près
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de la muraille de l'abbaye, une sorte d'estrade qu'entoura la multitude et sur laquelle prit place le roi de Navarre. « La, dit la chronique, il prêcha et remontra, premièrement en latin, moult courtoisement et moult sagement, en se complaignant des griefs et des villenies qu'on lui avoit faites à tort et sans raison. Et dit que nul ne se voulsist de lui doubter, car il vouloit vivre et mourir en défendant le royaume... et donna adonques par ses paroles assez à entendre que, s'il vouloit chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit qu'il en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que ses serinons et ses langages furent volontiers ouïs et moult recommandés. Ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avoient au régent ( le Dauphin), duc de Normandie (i). »
Les chroniques attestent que le Dauphin était présent à cette harangue. Ce qui est certain , c'est qu'au lieu de parler longtemps en latin Charles le Mauvais se servit promptement de la langue vulgaire , à l'aide de laquelle il réussissait si bien à passionner le peuple. Il avait choisi pour texte , selon l'usage du temps, des paroles de la sainte Écriture (2) , et son discours fut si long « qu'on avoit soupe dans Paris quand il cessa (3). » De Paris le roi de Navarre se rendit à Rouen, laissant le Dauphin prêcher à son tour le peuple , mais sans beaucoup de succès.
A Paris ce prince était de nouveau retombé sous le
(1) Froissart, livre I , partie II , chap. lxiii,
(2) « Justus Dominus et dilexit justitiam ; vidit œquitatem vultus ejus. »
(3) Chroniques de Saint-Denis , fol. 238, verso, col. 2.
ll[2 HISTOTRE DE PARIS. (1350-1364)
joug du parti populaire et d'Etienne Marcel , le principal moteur de l'agitation ; on déclamait publiquement contre son autorité et sa personne ; on lui imputait à crime les misères publiques et les calamités de toutes sortes que causaient l' insurrection des campagnes et le brigandage des routiers et des compagnies ; on invitait les bons citoyens à secouer le joug d'un tel maître et à s'associer pour sauver la France. Cbaque jour était marqué par des assemblées séditieuses dont nos clubs modernes ont à peine égalé la violence. Comme il fallait un signe de ralliement aux démocrates du quatorzième siècle , on adopta le chaperon ou capuce rouge et bleu , et bientôt les amis du Dauphin, ses partisans et ses fidèles eux-mêmes , craignant d'être exposés aux fureurs du peuple , se résignèrent à adopler cette coiffure , qui leur parut une sauvegarde. Toutes les révolutions passent par le même chemin.
Paris était en état de tenir tête aux Anglais, aux troupes royales et aux Jacques , et , par les soins d'Etienne Marcel, on l'avait transformé en place de guerre. Doué d'une active énergie, le prévôt des marchands, étendant l'enceinte tracée par Philippe-Auguste, répara les anciennes fortifications , munit les murailles de canons, construisit des bastilles et fit creuser au delà des remparts de larges fossés. Ce fut lui qui imagina , autant par défiance de certains ennemis intérieurs que par mesure de sûreté contre les assaillants anglais et navarrais , de barricader les rues avec des chaînes de fer que l'on tendait pendant la nuit. « La capitale sembloit devenue tout à coup une place de guerre. On y montoit la garde nuit et jour, et on examinoit soigneusement ceux qui y entroient
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ou en sortaient. Les ravages des Navarrais et les pillages des voleurs obligèrent les gens des villages voisins à se retirer dans la ville avec leurs familles. Les religieuses dont les monastères étoient à la campagne se trouvèrent si maltraitées que plusieurs, pour éviter un plus grand danger, abandonnèrent leurs maisons et se réfugièrent dans la ville. Ce fut le parti que prirent entre autres les religieuses de Poissy , de Longchamp , de Maubuisson , de Saint-Antoine, et les Cordelières du faubourg Saint-Marceau ; et, comme Paris se remplissoit ainsi de nouveaux botes, les vivresy éncbérissoient de jour en jour(i). » Enfin, dans ces tristes circonstances, les Parisiens implorèrent, comme dernier recours, l'appui du Ciel , et remirent en usage les dévotions publiques qu'ils semblaient avoir oubliées depuis le temps de saint Louis. Ils firent vœu d'offrir chaque année à Notre-Dame une chandelle de cire d'une longueur égale à celle des murs de la ville. L'offrande eut lieu pour la première fois le i/| août i3o7, où elle fut pompeusement présentée à l'éveque par le corps municipal.
En même temps les insurgés tenaient Péchafaud dressé pour effrayer leurs ennemis. Plus d'un exemple fut fait, entre autres celui-ci que racontent les chroniques de Saint- Denis, a Les gouverneurs de Paris firent décoller et écarteler en Grève le corps de Poret, maître du pont de Paris, et celui du maître charpentier du roi, appelé Henry Metret, le tout à tort et sans cause ? si ce n'est, disoit-on , parce qu'ils dévoient avoir traité , avec quelques-uns des gens de monseigneur le duc régent, de mettre gens d'armes dans
(1)Félihien, t. Ier, p. 637.
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Paris pour ledit régent. Ils firent pendre les quartiers des deux suppliciés aux entrées de la ville. Quelques-uns virent que quand le bourreau Raoulet, appelé, voulut couper la tête au premier maître , il tomba et fut tourmenté d'une cruelle passion , tant qu'il rendoit l'écume par la bouche , dont plusieurs de Paris disoient que c'était un miracle , et qu'il déplaisoit à Dieu qu'on les fit mourir sans cause. Alors un avocat du Châtelet, appelé maître Jehan Godard, lequel étoit aux fenêtres de l'hôtel , dit hautement au peuple : Bonnes gens , ne vous veuillez émouvoir si Raoulet est ainsi tombé de mauvaise maladie , car il en est entaché et il en choit souvent (i). »
Réduit à tolérer les manifestations du roi de Navarre , à lui restituer des châteaux et des places fortes , à le subir comme protecteur ou allié , le Dauphin Charles ne cédait pas volontiers le terrain à ses ennemis et cherchait parfois à rallier à lui le peuple parisien. Tantôt il convoquait des assemblées où il cherchait à justifier ses actes calomniés par les factieux ; tantôt il se concertait avec des seigneurs et des gentilshommes non moins menacés que la royauté elle-même , et alors il donnait des ordres ou publiait des édits destinés à jeter l'alarme dans le camp de ses ennemis. Dans ces jours de réaction ou de hardiesse il ne craignit pas de rendre des ordonnances sur la monnaie et d'en altérer de nouveau la valeur, afin de se procurer des ressources. Ces dangereux expédients soulevaient une irritation de plus en plus vive dans la population parisienne.
Un changeur, nommé Perrin Macé, ayant vendu deux
(i) Colleciion Micbaud , lre série, t. II, p. to3.
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chevaux au Dauphin, et n'étant pas payé , insulta et tua, clans la rue Neuve-Saint -Merry, le trésorier des finances. Poursuivi, il se réfugia dans l'église Saint- Jacques la Boucherie. Alors les gens du Dauphin, Robert de Clermont, maréchal de France, Jean de Chàlons et Guillaume Staise , prévôt de Paris , forcèrent l'asile, traînèrent Perrin au Châtelet , lui coupèrent le poing et le firent pendre. L'évêque de Paris réclama hautement contre cette violation des immunités ecclésiastiques ; il se fit livrer le corps de Perrin Macé et lui fit décerner une sépulture honorable. Marcel assista au service, et le Dauphin suivit l'enterrement de Baillet. Une collision était imminente. Parmi ceux qui cherchaient à exaspérer la multitude et à fomenter des soulèvements démagogiques on remarqua un bourgeois nommé Rouissac, homme accrédité dans la ville et l'un des plus dévoués partisans d'Etienne Marcel. Un autre acolyte du prévôt des marchands et du roi de Navarre était Simon de Langres, religieux jacobin , qui , dans une allocution insolente adressée au Dauphin , lui signifia d'avoir à donner satisfaction au peuple s'il ne voulait pas être déposé. Le Dauphin promit de faire à cet égard tout ce qui dépendrait de lui.
Le 2 3 février, date qui reparaîtra dans nos annales révolutionnaires, le prévôt des marchands assembla en armes , à Saint-Éloi , tous les corps de métiers , et les invita à le suivre pour aller avec lui forcer le Dauphin de rendre justice au peuple. Les séditions invoquent toujours le même prétexte. Suivi de cette multitude, que ses excitations poussaient à la révolte, Marcel se dirigea vers le palais du Dauphin, monta jusqu'à sa chambre et lui de-
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manda de s'occuper enfin delà défense du royaume donl il devait hériter et de protéger le peuple qui était abandonné aux brigandages des soldais. « Si le ferois-je volontiers sij'avois de quoi le faire, répondit Charles ; mais c'est à celui qui a les droits et profits à avoir aussi la garde du royaume (i). » D'autres paroles plus aigres furent encore échangées; enfin Marcel dit au prince : « Sire, ne vous esbahissez de chose que vous voyiez: il faut qu'il en soit ainsi. » Puis, se tournant vers quelques-uns de ceux qui l'avaient suivi : « Allons , dit-il , faites en bref ce pour quoi vous êtes venus ici (2). » Ils se jetèrent sur les maréchaux de Champagne et de Normandie, principaux conseillers du Dauphin , et les égorgèrent si près de lui que sa robe en fut ensanglantée. Charles, effrayé, priait Marcel de l'épargner ; le prévôt l'assura qu'il ne courait aucun danger. Cependant il lui mit sur la tête son chaperon bleu et rouge, aux couleurs de Paris, et prit le sien, qu'il porta toute la journée. Il vint ensuite rendre compte, du haut de l'hôtel de ville (3) , au peuple assemblé sur la place de Grève , de ce qui avait été fait contre les deux maréchaux, deux mauvais traîtres, disait-il; et tous de crier : « Nous avouons le fait et vous soutiendrons. » De retour au palais il tro'uva le Dauphin frappé de saisissement et de douleur, et lui dit : « Monseigneur, ne vous affligez; ce qui s'est fait s'est fait de la volonté du peuple (4). »
(1) Froissart, livre 1, partie II , chap. l\ii.
(2) Continuateur de Guillaume deNangis, p. 117.
(3) Marcel avait acheté sur la place de Grève un hôtel appelé la Maison aux Piliers, c'est là que , depuis ce temps , les magistrats de Paris délibérèrent.
(4) Chroniques de Saint- Denis, t. II, fol. 244.
Les générations modernes, qui ont assisté à tant de secousses révolutionnaires, se feront aisément une idée de Témotion a laquelle Paris était alors en proie. Elles pourront rapprocher les souvenirs dont nous venons d'esquisser le récit avec les attentats dont Paris fut le théâtre vers le déclin du règne de l'infortuné Louis XVI, le 20 juin 1792. Ce jour-là aussi l'héritier de la race capétienne, le petit-fils de saint Louis et de Henri IV, vit des hordes envahir son palais, et il eut a subir l'humiliation déporter le bonnet rouge, signe de ■ ralliement de la populace. Quoi qu'il en soit, le Dauphin Charles fut réduit à tout approuver, et, quelques heures après, le prévôt lui envoya deux pièces de drap, l'une rouge et l'autre bleue, pour faire tailler des chaperons parisiens qui furent distribués à tous les gens de la maison royale. Vers le soir Marcel envoya relever les deux cadavres gisants sur la place du palais et les fit transporter à l'église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, ou on les devait enterrer. Mais Tévêque de Paris défendit l'inhumation de Robert de Clcrmont, qu'il avait excommunié pour avoir violé les franchises de l'Eglise en arrachant Perrin Macé à la protection de Saint- Jacques.
Le lendemain les membres des états généraux se réunirent dans leur salle des Augustins. Robert de Corbie, l'un des échevins de Paris, prit la parole au nom du prévôt des marchands, qui se trouvait présent, à la tête d'une escorte de gens armés, et pria les députés des bonnes villes de sanctionner par leur approbation les événements de la veille. Ceux-ci adhérèrent à tout ce qui s'était passé, mais la plupart le firent plutôt par peur que par conviction.
l/[8 HISTOIRE DE PARIS. (1350-136^)
La bourgeoisie et la démocratie parisiennes , se prêtant un appui mutuel , dominèrent durant quelques jours le Dauphin et la capitale. A la fin la noblesse reprit courage; Charles sortit de Paris et se rendit dans les provinces voisines pour y chercher de l'appui et y réveiller des sympathies. Prenant une résolution hardie , il résolut de soustraire les états généraux à l'influence des révolutionnaires de Paris, et il les convoqua à Compiégne pour le Ier mai 1 3 5 8 . Sur ces entrefaites le roi de Navarre était revécu à Paris, suivi d'une grosse escorte, et était descendu à l'hôtel de Nesle, résidence princière. Le prévôt des marchands vint l'y trouver et le supplia de prendre Paris sous sa protection. Charles le Mauvais, cachant adroitement ses projets et ses espérances , se borna à répondre eu termes généraux, exhortant le prévôt a maintenir l'ordre et à veiller au bien-être de l'Etat. Cette modération déplut à Marcel; elle lui fit reconnaître que les rois étaient solidaires dans toutes les questions où il allait de leur prérogative, et que Charles de Navarre le punirait tôt ou tard d'avoir souillé le palais du Dauphin par des exécutions sanglantes. Bien convaincu qu'il fallait songer à s'appuyer sur la démocratie plutôt que sur un prince, Etienne Marcel travailla a former une confédération des villes et des communes, à la tête desquelles il placerait Paris, et dont le signe de ralliement serait le chaperon aux couleurs parisiennes. C'était, en quelque sorte, organiser une république. La tentative de Marcel échoua, et les provinces demeurèrent fidèles à la cause royale. Trompé dans son attente le prévôt des marchands se rallia de nouveau au roi de Navarre.
Cependant, au grand déplaisir de Marcel et des Pari-
siens, une partie des députés du clergé , de la noblesse et des communes, obéissant à l'appel du régent, se rendirent à Compiègne pour y tenir l'assemblée des états. Il y vint un grand nombre de prélats et de seigneurs, dont la vanité souffrait trop des abus du pouvoir anarchique pour qu'ils eussent la générosité d'imiter les barons d'Angleterre, auteurs de la grande charte , et l'habile prévoyance (raffermir leur fortune en faisant de justes concessions et en conciliant les intérêts des divers ordres. L'heure des transactions sociales n'était point encore venue.
L'assemblée de Compiègne se montra énergiquement disposée à rétablir le pouvoir royal et à en finir avec les factieux de Paris. Ceux-ci se montrèrent intimidés. Marcel, leur chef, engagea lui-même l'Université à envoyer une députation au régent pour implorer sa clémence et lui offrir une réparation telle qu'elle pût se concilier avec la sécurité et l'honneur des magistrats de la ville. Le Dauphin répondit qu'il était prêt à pardonner à Paris pourvu qu'on lui livrât les dix ou douze coupables qui soulevaient le peuple et le poussaient au meurtre*, ensuite il déclara qu'il se contenterait de cinq ou six et que leur vie serait épargnée. Marcel savait bien que, si ces conditions étaient acceptées, il serait le premier de ceux qu'atteindrait la vengeance de la noblesse et du prince, et il résolut de montrer qu'au lieu d'être réduit à se rendre à discrétion il était encore assez fort pour faire la guerre. Dans ce but il attaqua le château du Louvre , alors situé en dehors de la ville, et, après s'en être emparé de vive force , il le mit en état de défense et fit réparer avec soin les fortifications de Paris. Des deux cotés on se disposa à la guerre •maii 3 58).
Pour le moment les hostilités ne furent pas menées avec beaucoup d'ardeur; un troisième parti semblait, sinon s'interposer entre la noblesse et le peuple , entre Charles le Mauvais et Charles de Valois , du moins les avertir qu'un autre péril plus redoutable et plus pressant menaçait Tordre social. Les soulèvements des paysans et des Jacques y dont nous avons déjà mentionné les premiers symptômes, venaient de prendre un redoutable développement. La famine et la guerre avaient supprimé toute les ressources du peuple des campagnes, et des multitudes de misérables se réfugiaient dans le crime. Le Beauvoisis et la Brie furent les premiers théâtres de leurs fureurs; les autres provinces voisines de Paris ne tardèrent pas à subir le même sort ; de toutes parts la jacquerie assiégeait les châteaux, forçait les nobles, égorgeait les chevaliers, outrageait et déshonorait les châtelaines, se parait de leurs dépouilles sanglantes et triomphait sur des ruines. Leur chef principal était un paysan qui s'appelait Guillaume Caillet, et plusieurs lui donnaient le titre de roi. L'histoire ne saurait redire leurs excès sans horreur; aucune expression ne pourrait retracer leurs vengeances hideuses; il n'y avait de grâce ni pour l'âge ni pour le sexe ; ils torturaient leurs prisonniers , brûlaient jusqu'aux petits enfants , et ne laissaient que cendres et sang là où ils avaient passé.
Durant cette guerre sauvage, à laquelle les nobles mirent fin par de terribles représailles , Paris était demeuré au pouvoir de Marcel et des chefs du parti populaire. On ignore par quels efforts inouïs le prévôt des marchands trouvait le moyen de faire entrer des vivres dans la capitale et de nourrir le peuple affamé ; on sait seulement que le
Dauphin, qui occupait militairement la campagne aux abords de cette grande ville , interceptait les convois et empêchait les arrivages. Insensiblement les souffrances de la population devinrent intolérables , et Marcel , hors d'état de faire face à des circonstances si difficiles , cherchait tour à tour à s'allier aux Jacques , puis au roi de Navarre, qui les combattait et hâtait leur destruction. Les démagogues de Paris, travaillés en tous sens par des forcenés, prenaient ouvertement parti pour la jacquerie , et reprochaient à Charles le Mauvais, comme un acte de trahison envers le peuple, de faire la guerre aux brigands. Arrivée sur cette pente la révolution accomplissait la destinée de toute révolte antisociale, de toute idée fausse. Ce n'était plus d'institutions modérées et libres qu'il s'agissait de doter le peuple; qu'importait désormais un simple changement de dynastie? Une organisation républicaine et fédérative, analogue aux constitutions des villes italiennes et des cantons suisses, ne pouvait plus suffire aux appétits des multitudes; le dernier mot du mouvement était la facquerie, idée terrible et impitoyable que, depuis les anabaptistes du seizième siècle jusqu'aux communistes des temps modernes, les peuples ont exhumée à plusieurs reprises, sous d'autres noms.
Charles de Valois et Charles le Mauvais , représentant l'un et l'autre une dynastie, ne voulaient s'appuyer ni sur les démagoguesni sur les Jacques. Ils soutinrent l'un contre l'autre une guerre qui désola les villes et les campagnes voisines de Paris, et à laquelle mit fin un traité de paix aux termes duquel le roi de Navarre renonçait à ses' prétentions sur la capitale. A peine eut-il signé cette trêve qu'il essaya de la violer et qu'il renoua d'activés intelligen-
ces avec Etienne Marcel. Le prévôt des marchands, réduit à toute extrémité , prit la résolution d'ouvrir en secret au Navarrais et à ses troupes une des barrières fortifiées de Paris, connue sous le nom de bastille de Saint-Denis. Dans la nuit du 3i juillet au Ier août il essaya de changer la garde qui occupait ce poste et de la remplacer par des hommes à sa dévotion , qui ne mettraient aucun obstacle à l'entrée de Charles le Mauvais. Or, cette nuit-là même , s'il faut en croire le récit de Froissait, l'un des échevins du parti modéré , Jean Maillard , qui jusqu'alors avait agi de concert avec Marcel, se détermina à déjouer ses projets et à livrer Paris au Dauphin. Ayant donc surpris le prévôt des marchands au moment (i) où l'on allait changer la garde de la bastille de Saint-Denis , il le tua d'un coup de hache et fit également massacrer ses acolytes.
A la suite de ces événements , le Dauphin-régent rentra
(1) On lit dans Froissart : « Et trouvèrent ledit prévôt des marchands les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que Jean Maillait lui dit, ce fut qu'il lui demanda par son nom : « Etienne, Etienne! que « faites-vous ci à cette heure? « Le prévôt répondit : « Jean, je suis ici « pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement. — Par Dieu! « répondit Jean Maillart , il ne va mie ainsi ; mais n'estes ci à cette heure « pour nul bien. Et je vous le montre, dit-il à ceux qui estoient delez « lui , comment il tient les clefs des portes en ses mains pour trahir la « ville. » Le prévôt des marchands s'avança et dit : « Vous mentez. — « Par Dieu ! répondit Jean Maillart, traistre, mais vous mentez. » Et tantost férit à lui et dit à ses gens : <« A la mort ! à la mort tout homme de « son costé ! car ils sont traistres. » Là eut grand butin et dur, et s'en fust volontiers le prévost des marchands fui s'il eust pu ; mais il fut si hasté qu'il ne put ; car Jean Maillart le férit d'une hache sur la teste et l'abattit à terre, quoique ce fust son compère, ni se partit de lui jusqu'à ce qu'il fust occis , et six de ceux qui là estoient. et le demeurant pris et envoyé en prison ,»
dans Paris, à la satisfaction du plus grand nombre. « Comme il passoit par une rue, un garnement, traistre outrecuidé par trop grand présomption, va dire si haut qu'il le put ouïr : « Par Dieu! Sire, si j'en fus cru vous a n'y fussiez jà entré. » Et comme le comte de Tancarville voulut aller tuer le vilain, le prince le retint et lui répondit en souriant : « On ne vous en croira pas, bieau sire (i). » Du reste ce n'était qu'une ville reconquise , et la guerre qui s'agitait tout à l'entour arrêtait indéfiniment la réparation du mal . Ainsi , pour venger la mort de Marcel , « commencèrent le roi de Navarre et ses gens , qu'on appeloit Navarrois , à guerroyer fortement et durement le royaume de France , et par espécial la noble cité de Paris (2). »
Tandis que cette guerre civile désolait le royaume , le régent , redevenu maître de Paris , travaillait à y rétablir l'autorité royale et consolidait son pouvoir par le supplice de quelques démagogues. Les chroniques oublieuses ne nous disent pas si le peuple se soumit promptement ou s'il regretta ses chefs ; tout semble indiquer que sa résignation, commandée par la force, ne lui fit pas perdre le souvenir d'une période féconde en agitations et en crimes, mais aussi durant laquelle la France entrevit d'autres institutions politiques, d'autres formes sociales.
On en était là de l'histoire de Paris lorsque le roi Jean, qui , au début de sa captivité , avait répondu aux propositions du roi d'Angleterre : ce Plutôt mourir que de rentrer déshonoré dans mon royaume, « finit par se lasser d'ha-
(1) Christine de Pisan.
(1) Froissait, livre I, partie ir, chap. lxxiv.
biter la Tour de Londres. Il conclut avec Edouard III un traité déplorable par lequel , en échange de sa liberté , il cédait à nos ennemis la moitié de la France. Les états généraux, surexcités par l'exemple du roi de Navarre , refusèrent d'adhérer à ces honteuses stipulations.
Edouard III, déçu dans son attente, recommença la guerre et vint camper sous les murs de Paris, à Bourg la-Reine (i 359). ^e Dauphin ne disposait d'aucune force militaire qui pût tenir tête à la grande armée anglaise , et le petit nombre de troupes encore placées sous sa main réussissait à peine à contenir la population de Paris. S'exposer à un désastre inévitable en livrant un combat inégal, c'était livrer la capitale du royaume aux factions et même aux Jacques, et laisser détruire, sans utilité, des ressources dont on pourrait se servir plus tard. Ne valait-il pas mieux attendre de la mauvaise saison , des maladies contagieuses et des fatigues , un appui sérieux et certain , qui ne manqua pas aux Français? Poussant jusqu'aux extrêmes limites ce système de temporisation , le Dauphin fit livrer aux flammes les faubourgs de la rive gauche , que menaçait l'armée d'Edouard et oii elle aurait pu s'établir. Le roi d'Angleterre parut un moment renoncer à se rendre maître de Paris ; mais il reprit le cours de ses dévastations. « Ainsi tournoyant tout le pa^s cheminoient le roi d'Angleterre et ses gens, qui détruisoient tout devant eux. Ainsi étoit guerroyé le noble royaume de France de toutes parts qu'on ne sa voit auquel entendre. » (Froissart.)
Edouard ne tarda pas à menacer de nouveau Paris. Ce prince s'empara de Montlhéry, d'Arpajon, et ruina villages et châteaux. Son armée s'étendait jusqu'à Mont-
U350-13M) LIVRE VIII. CHAPITRE II. l55
rouge, Issy, Vaugirard et Vanves, c'est-à-dire jusqu'aux portes de la capitale. C'était un spectacle digne de compassion de voir affluer a Paris tous les habitants des villages d'alentour, hommes, femmes et enfants tout éplon>, pour y trouver asile.
« Le jour de Pâques , 5 avril i36o, on vit, dans la seule église des Carmes , dix paroisses de la campagne faire leur communion pascale. Le lendemain il y eut ordre de mettre le feu aux faubourgs de Saint-Germain des Prés, de Notre-Dame des Champs, ou de Saint- Jacques, et de Saint-Marceau , avec permission à tout le inonde d'en enlever ce qu'on pourroit, pour empêcher l'ennemi d'en profiter. Il resta pourtant après cet incendie plusieurs maisons entières. L'armée anglaise demeura toute la semaine de Pâques devant Paris , où s'étoit renfermé le régent avec une forte garnison et bien muni de provisions. Le roi Edouard l'envoya défier au combat; mais, sur son refus, il ne crut pas être en mesure de le forcer dans la capitale (i). »
Bientôt Edouard III se vit hors d'état de maintenir son armée dans un pays dévasté, dépourvu d'abri et de ressources, et où l'on ne pouvait se procurer des vivres qu'en occupant au loin la campagne et en faisant la guerre a des ennemis invisibles et présents partout, c'est-à-dire aux paysans de la banlieue de Paris, qui attaquaient les convois et massacraient les hommes isolés. Alors il se replia sur la Beauce. Or, comme l'armée anglaise approchait de Chartres, un épouvantable ouragan éclata sur le pays; le vent, la pluie, la grêle, le tonnerre mêlaient leurs ravages et leur
(i) Félibien.
l56 HISTOIRE DE PARIS. (1350-1304)
fureur; les hommes et les chevaux périssaient. Alors l'intrépide Edouard reconnut l'intervention miraculeuse du Ciel; il se jeta à genoux, et, les yeux tournés vers les hautes tours de la cathédrale , qu'on peut apercevoir à la distance de plusieurs lieues, il implora l'intercession de Notre- Dame de Chartres et fit vœu d'accorder la paix à la France. L'orage ayant cessé, le roi d'Angleterre n'oublia point ses engagements et la paix fut signée à Brétigny ; elle coûta à la France une partie considérable des Etats de la langue d'Oc , entre autresle Poitou , le Limousin et l'Aquitaine ; mais Edouard rendit toutes ses conquêtes du Nord, à l'exception de Calais et de Guines (i36o). On convint en même temps que la rançon du roi Jean serait de trois millions d'écus d'or.
Jean revint en France ; mais, le duc d'Anjou, son fils, l'un des otages qu'il avait laissés pour sa rançon, s'étant évadé d'Angleterre, le malheureux roi retrouva toute sa loyauté chevaleresque et retourna à Londres prendre ses fers. Ce fut deux mois après qu'il mourut dans cette ville (i364).
Le roi Jean, peu de temps après sou avènement au trône, avait rendu une ordonnance pour assurer la tranquillité des bourgeois et améliorer la police intérieure de la ville. Cette ordonnance commençait par proscrire les mendiants valides , les truands, comme on les appelait , gens de vagabondage et d'oisiveté , toujours à charge et souvent redoutables aux bourgeois paisibles. Il leur fut ordonné de vider la ville sous trois jours après la promulgation de l'ordonnance, sous peine d'être mis en prison, au pain et à l'eau, pendant quatre jours, la première fois, exposés au pilori, la seconde et la troisième marqués d'un
fer chaud. Défense aux fidèles de faire la charité à ces mendiants indignes; défense aux gouverneurs des hôpitaux de donner retraite dans leurs maisons à personne si ce n'est aux malades , ou pour une nuit seulement aux pauvres passants, et surtout défense d'y recevoir les truands sains de corps et de membres. Défense aux ta verniers de garder chez eux des joueurs de dés ou autres personnes diffamées, souspeinede soixantesous d'amende, etde donner à boire après le couvre-feu sonné à Notre-Dame, sous la même peine. L'ordonnance réglait fort au long la police relative à chaque corps de métiers : boulangers , marchands de vin, boucliers, chandeliers, poulaillers, marchands de draps, corroyeurs, et atteignait jusqu'aux revendeurs, auxquels elle défendait de vendre aucune marchandise en prélevant plus de deux sous parlivre au-dessus du prix coûtant. Elle contenait jusqu'aux dispositions les plus minutieuses , telles que la défense de balayer les rues pendant la pluie pour ne pas trop salir la rivière.
Paris sous Charles V, dit le Sage (1364-1380 ).
Charles Y était formé a la dure école de l'adversité; il en mita profit les leçons. Ce fut un prince prudent, habile, ami de la paix, et sachant diriger la guerre du fond de son cabinet.
L'intérieur du royaume était pillé, ravagé, désolé par des bandes de militaires licenciés et d'aventuriers audacieux, qui se donnaient le nom de grandes compagnies; les coffres de l'Etat étaient épuisés par la rançon de Jean ; l'autorité royale affaiblie par des révoltes , celle des états généraux mal définie et contestée. L'anarchie et le désordre étaient partout.
Par les soins d'Edouard III, roi d'Angleterre, le corps du roi Jean fut ramené à Paris, déposé d'abord à l'abbaye Saint-Antoine des Champs , puis conduit en cérémonie à la cathédrale, et de Là à Saint-Denis, ou il fut inhumé le 7 mai. Le cercueil royal était porté , suivant la coutume, par les gens du parlement de Paris, « pour ce qu'ils représentent, disent les chroniques, la personne du roi au faict de la justice, qui est le principal membre de sa couronne, et par lequel il règne et a seigneurie (r). » Ce pieux devoir n'aurait pu être rendu au prince par les officiers du parlement si le nouveau roi ne les eût , dès le 28 avril
(1) Chroru de Saint-Denis, U VI, p. a3i.
précédent, confirmés clans leurs fonctions; car à cette époque les charges de justice étaient censées vacantes par la mort du roi (i). Aussitôt après la messe des funérailles Charles « alla au préau du cloistre de l'église de Saint- Denis, et la, appuyé à un figuier estant audit préau, reçut l'hommage des Pairs et des grands barons (2) ; » puis il. partit pour Reims, où il fut sacré, le 19 mai, avec la reine sa femme, Jeanne de Bourbon, par l'archevêque Jean de Craon.
Au retour de leur sacre le roi et la reine firent leur entrée solennelle à Paris le 24 mai. « Ils allèrent d'abord faire leurs prières à Notre-Dame, et se rendirent ensuite au palais, ou il y eut festin et joutes l'après-dînée. Le recteur de l'Université, à la tête des quatre facultés, harangua le roi le même jour sur son avènement à la couronne. Jje lendemain il y eut encore au palais un festin ou tous les évêques présents à Paris furent invités. Le repas fut suivi, comme la veille, d'une grande joule ou le roi de Chypre se distingua (3). »
Charles, justement surnommé le Sage , travaillait à rétablir à Paris la sécurité et l'ordre, à faire rentrer ses vassaux dans l'obéissance et à délivrer la France des Anglais. Il ne nous appartient pas d'aborder le récit de ceux de ces grands événements qui ne se rattachent pas directement aux annales de Paris; il nous suffira de les indiquer.
La guerre avait éclaté de nouveau entre les Anglais et la France. L'Angleterre se mit en devoir de conserver ses conquêtes. Pendant que le prince de Galles marchait vers
(1) Félihien, t. , p. 652.
(2) Chron. de Saint-Denis, t. VI, p 232.
(3) Félibien, t.I,p. 652.
l6o HISTOIRE DE PARIS. (1364-13SÛ)
le Poitou avec une armée et ternissait sa gloire en livrant la malheureuse ville de Limoges à la fureur de ses troupes, un chef d'aventuriers, nommé Robert Knolles, envahissait le nord, à l'instigation d'Edouard III, et poussait ses ravages jusqu'aux portes de Paris. Dans cedouble danger du Guesclin , malgré ses refus , se vit contraint d'accepter l'épée et le rang de connétable. Ainsi un pauvre chevalier breton occupait la seconde place du royaume, et le roi plaçait sous ses ordres même les princes du sang. Cette haute confiance ne fut point trompée ; la victoire suivit partout le connétable. Pendant qu'il triomphait sur terre , les flottes française et castillane , sous les ordres d'Yvain de Galles, détruisaient les vaisseaux du roi d'Angleterre en vue de la Rochelle. La campagne suivante produisit des avantages plus considérables (1371); le Poitou, l'Aunis, la Saintonge rentrèrent sous la domination de la France. Edouard voyait toutes ses conquêtes lui échapper pièce à pièce, et dans son dépit disait, en parlant de Charles V : « Jamais roi ne s'est moins armé et ne m'a donné tant à faire. )>
Vers le même temps ( 1372) une puissante armée anglaise débarqua à Calais et traversa du nord au midi toute la France. On ne risqua contre elle aucune bataille rangée ; on se contenta de fermer les places et d'affamer les campagnes. Ce système réussit; l'armée anglaise brûla beaucoup de villages et de moissons, mais elle périt presque tout entière par la famine ou les maladies.
Les premières années du règne de Charles V n'avaient pas entièrement été absorbées par la guerre ; les chroniques mentionnent des cérémonies et desfêtes, des améliorations et des travaux qui réjouirent le peuple de Paris ou
attestèrent le soin que prenait le roi d'assurer le bien-être et la splendeur de cette ville.
En i366 le duc de Bretagne, Jean IV, était venu à Paris rendre l'hommage féodal à Charles V, son suzerain, et la solennité avait eu lieu en grande pompe. « Et le nouveau vassal , disent les naïfs historiens de l'époque, se partit du roy en bonne grâce et amour, comme il semhloit; et si lui fist le roy de beaux dons de joyaux et de chevaux (i). » Félibien ajoute que dès l'année i364 le roi Charles avait donné au duc de Bretagne Y hôtel de Bourbon ou de Forests , situé rue de la Harpe, près de la rue Pierre-Sarrazin (2).
Tandis que les Français et les Anglais guerroyaient en Espagne pour ou contre don Pèdre, la courtoisie chevale- ' resque du roi de France accueillait avec magnificence à Paris l'un des fils d'Edouard. « L'an de grâce i368, le dimanche 16 avril, jour de Quasimodo , messire Lyonnel , duc de Clarence, second fils du roi d'Angleterre, vint à Paris, allant en Italie. Monseigneur Jehan, duc de Berry , et messire Philippe , duc de Bourgogne, frères germains du roi de France , allèrent jusqu'à Saint-Denis à sa rencontre et le menèrent descendre droit au Louvre, où étoit ledit roi, qui le reçut fort honorablement. Il eut sa chambre bien parée et ornée , et dîna et soupa au Louvre avec le roi. Le lendemain ledit Lyonnel dîna avec la reine en l'hôtel du roi, près de Saint-Pol, et l'on y fist une très-grande feste. Et après dîner, quand on eut dansé et joué, ledit Lyonnel et les deux frères du roi, qui l'accompagnoient partout, s'en retournèrent au Louvre
(1) Chron. de Saint-Denis, t. "VI, p. 2^3» I» Félibien, t. I. p. 657. —
IirST. DF PARIS. — T. II. 11
l62 HISTOIRE DE PARIS. (1364-1380)
vers le roi et soupèrent avec lui. Et le mardi ensuivant, dix-huitième jour du mois d'avril , lesdits ducs de Berry et de Bourgogne donnèrent à dîner et à souper audit Lyonnel et à ses chevaliers et à d'autres personnes , en l'hôtel d'Artois, puis ils allèrent coucher au Louvre. Et le mercredi ensuivant ledit Lyonnel dîna et soupa avec le roi, qui lui fit, ainsi qu'à ses gens, de grands dons qu'on estimoit à vingt mille florins et plus (i). »
Bientôt après, le 3 décembre i368, l'enfant royal, qui fut depuis le malheureux Charles VI , naquit en V ostel près Saint-Pol. Le roi, disent les chroniques, alla à Notre-Dame, et fit chanter une belle messe devant l'image de la sainte Vierge, à Ventrée du chœur; après quoi il fit donner aux ordres de Paris grand foison de florins ,jusques au nombre de trois mille et plus.
« Le mercredi ensuivant ledit fils du roi fut baptisé en l'église de Saint-Pol par la manière qui s'ensuit. Dès le jour de devant avoient été faites des enceintes de bois devant l'église, et dans l'église devant les fonts baptismaux, par craintequ'il n'y eust trop presse de gens. Premièrement il y avoit devant ledit enfant deux cents valets portant des torches, qui tous demeurèrent dans la rue, à l'exception de vingt-six qui entrèrent dans l'église. Après étoient mcssire Hue de Châtillon, seigneur de Dampierre, maître des arbalétriers , qui portoit un cierge en sa main , et le comte de Tancarville , qui portoit une coupe en laquelle étoit le sel , et il avoit au cou une toile dont ledit sel étoit couvert. Et après venoit la reine, Jeanne d'Evreux, qui presque portoit ledit enfant sur ses bras. Monseigneur Char-
(i) Chron. de Saint-Denis., t. VI, p. 25 1.
(136a 1580; LIVRE VIII. CHAPITRE III. 1 63
les, seigneur de Montmorency, et monseigneur Charles, comte de Dammartin , étoient à côté d'elle. Ils sortirent ainsi cludit hôtel du roi par la porte qui est au plus près de l'église. Et tantôt après ledit enfant étoient le duc d'Orléans, oncle du roi , le duc de Berry , le duc de Bourbon, frère de la reine, et plusieurs autres grands seigneurs et dames; la reine Jeanne, la duchesse d'Orléans, sa fdle, la comtesse d'Harcourt et la dame d'Albret, sœur de la reine, lesquelles étoient bien parées en couronnes et en joyaux ; et après plusieurs autres dames et demoiselles bien parées et bien ornées (i). Et ainsi fut apporté l'enfant jusqu'à la porte de l'église de Saint-Pol , à laquelle porte étoient, attendant ledit enfant, le cardinal de Beauvais, qui baptisa l'enfant , et le cardinal de Paris , en sa chape de drap, sans autres ornements, et les archevêques de Lyon , de Sens, et les évêques d'Evreux, de Coutances, de Troye , d'Arras , de Meaux , de Beauvais , de Noyon et de Paris, et les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain des Prés, de Sainte-Geneviève , de Saint-Victor, de Saint-Magloire, tous en mitres et en crosses. Et le tint sur les fonts ledit seigneur de Montmorency, et fut appelé Charles , du nom desdits seigneur de Montmorency et comte de Dammartin. Et après fut reporté ledit enfant à l'hôtel de Saint-Pol , par le cimetière de l'église et par une porte par laquelle on entroit audit hôtel , pour la presse qui estoit devant ladite église. Et celui jour le
(i) « Le tableau de cette procession, fort exact/ du moins pour les premiers personnages jusqu'au comte de Dammartin , inclusivement, se reconnaît dans une miniature en manuscrit de Charles V, f° 446, v°. » Bibl. impér., ancien fonds, n° 83q5, in-folio. {Chron. de Saint-Denis, t. VI, note de M. Paris.)
l6/[ HISTOIRE DE PARIS. (1864-1880)
roi fit distribuer, en la couture Sainte-Catherine (du Valdes-Ecoliers), huit parisis à tous ceux qui se présentèrent; et il y eut si grant presse que plusieurs femmes y furent mortes (i). »
Vers la même époque on eut à réprimer à Paris une nouvelle secte. « Le dimanche 4e jour de juillet i3^2 furent ars en Grève, à Paris, la secte, les abits et les livres des Turlupins, autrement nommés la campaigm'e de powetéy condamnés de hérésie par messire Mile de Dormans, lors évêque d'Angers et vicaire de l'évêque de Paris, et par l'inquisiteur des hérétiques. Et ce jour en furent deux condamnés : un homme qui étoit mort en la prison de l'évêque de Paris durant son procès , par l'espace de quinze jours ou environ avant ladite condamnation , et une femme appelée Péronne d'Àubenton , autrement de Paris. Et ce dimanche furent ars (brûlés) audit lieu de Grève l'abit et les livres ; et le lendemain , jour de lundi , furent ars , en la place aux Pourceaux, à Paris, ladite Péronne et ledit mort, qui toujours, depuis sa mort , avoit esté gardé en un tonneau plein de chaux (2). »
Charles V, rebuté par le souvenir des troubles qui avaient agité le dernier règne et mis sa vie en péril , se défiait des états généraux et s'abstenait autant que possible de les convoquer. Pour se passer de leur contrôle il établit, sous la dénomination d'aides ordinaires, la permanence de l'impôt, violant du même coup les franchises féodales et les franchises municipales.
Sous le règne de Charles V, et par les soins de ses ha-
(1) Chron. de Saint-Denis, t. VI, p. 1297'.
(2) rbid.
(136^ -1380) LIVRE VIII. CHAPITRE III. l65
biles ministres, les contributions, bien que fort augmentées, se percevaient avec régularité et étaient employées avec économie, si bien que la charge du peuple semblait moins lourde. L'ordonnance du il\ janvier 1 3 7 3 , sur la vente du sel, avait déjà indiqué un progrès marqué dans le cont rôle et la simplicité des perceptions. Les aides, portant sur les objets de consommation, frappaient tout le monde, le noble et le clerc comme le roturier, et c'était un grand soulagement pour le peuple pauvre. Charles Y fut le premier à contraindre chaque famille à acheter aux greniers royaux la quantité de sel qu'on supposait lui être nécessaire, sans qu'elle pût se dispenser de faire cette onéreuse acquisition. Il y avait là oppression et violence, mais les besoins de l'Etat étaient si impérieux qu'on se trouvait forcé de recourir à ce dangereux expédient. Au lieu de payer lui-même le gage des gens de justice Charles V eut l'étrange idée de leur donner pour salaire les amendes qu'ils prononceraient. Cette innovation n'était point heureuse; elle devait tourner contre les contribuables et faire suspecter l'impartialité des juges. Les états convoqués sous le dernier règne avaient institué des commissaires généraux, et au-dessous d'eux des élus pour la répartition et la perception de l'impôt. Charles V conserva ces officiers, qui devinrent des fonctionnaires choisis par la couronne et ne relevèrent plus de l'élection, sinon dans quelques ressorts. Ces officiers, multipliés dans la suite, firent donner aux pays où ils furent établis le nom ày élections et celui de généralités . Les élus veillaient à la perception et à la répartition des impôts, et jugeaient en première instance les questions contentieuses en matière de finances; les « généraux pour le fait de finances » centralisaient les
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recettes, et les « généraux pour le fait de justice » jugeaient en dernier ressort les procès concernant les impôts. Telle fut l'origine de ce qu'on appela, au quinzième siècle, la cour des Aides. Au commencement de son règne Charles V avait essayé d'établir la liberté de l'industrie, permettant « à tous ceux qui pouvoient faire œuvre bonne d'ouvrer (travailler) en la ville de Paris; » mais les mœurs et les préjugés, plus puissants que la loi , ne permirent pas à cette réforme d'avoir quelque durée, et il fallut attendre quatre siècles pour la réaliser.
Le commerce de Paris, déjà fortement organisé, trouva dans le roi Charles V un protecteur intelligent et éclairé. Grâce aux efforts de ce prince et de son gouvernement, la juridiction du prévôt des marchands et des échevins forma un corps municipal qui embrassait presque toute la ville dans son ressort. La nécessité ou se trouva le gouvernement d'imposer différentes aides sur les Parisiens accrut encore l'autorité de ce corps municipal. Les rois lui attribuèrent la connaissance des contestations entre les collecteurs et les habitants, et jusqu'à la révolution de 1 789 l'imposition de la capitation se fit par le prévôt des marchands et les échevins. Us furent chargés d'une partie de la police, de présider les assemblées des jurés , etc. , etc. Les affaires concernant le commerce se traitaient en commun. Les marchands se rendaient, pour tenir leurs conférences, dans un lieu appelé de toute ancienneté le Par louer aux bourgeois. Ces assemblées se tenaient, sous la première race, au lieu occupé dans, la suite par les Jacobins de la rue Saint- Jacques. Sous les derniers descendants de Charlemagne, cette partie de la ville ayant été détruite par les ravages des Normands, le Parlouer aux bourgeois fut
transféré dans une maison près du grand Châtelet , où l'on continua de s'assembler jusqu'aux dernières années du règne du roi Jean. Ce fut pendant la prison de ce prince que Marcel et les échevins firent l'acquisition d'une maison située sur la place de Grève et appelée la Maison aux Piliers. Ce bâtiment avait anciennement appartenu aux Dauphins de Viennois. Le prix de cet achat fut de deux mille quatre cents florins d'or (environ trente-deux mille cinq cents francs).
Charles V avait renoncé à résider en sa demeure royale du Louvre et avait fait construire l'hôtel Saint-Pol ou Saint-Paul , dans un emplacement qui , de nos jours , se trouve près de l'église Saint-Paul-Saint-Louis; il avait donné à cette résidence le nom solennel d'hôtel des grands esbattements . Dans les lettres patentes par lesquelles il réunissait ce palais irrévocablement au domaine de la couronne, il déclara qu'il le faisait « pour la singulière affection qu'il portoit audit hôtel, auquel, en plusieurs plaisirs, il avoit acquis et recouvré, à l'aide de Dieu, santé de plusieurs grandes maladies. «Quoique ce palais fût somptueux pour le temps, c'était moins la magnificence des bâtiments que l'aspect riant de ses jardins, étendus le long des bords de la Seine, qui faisait de ce séjour un lieu de délices pour le roi.
Jusques à Charles V, et depuis l'avènement des Valois, nos souverains avaient eu pour résidence tantôt le palais de la Cité , qu'ils allaient abandonner au Parlement ; tantôt la forteresse appelée la grosse Tour du Louvre. C'est dans cette tour, comme on Fa vu plus haut, qu'à dater de Philippe- Auguste les hauts barons, les grands feudataires étaient venus , l'un après l'autre , prêter aux rois ser-
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ment et hommage. Alors ou ne disait pas que telles terres, telles seigneuries étaient soumises à l'autorité du prince, mais, suivant la formule féodale, ondisaitqu'ellesr<?/e^/e/^ delà grosse Tour du Louvre. Charles V répara et accrut ce palais. « Le chastel du Louvre , dit Christine de Pisan , fist édifiera neuf moult notable et bel édifice. » La grosse Tour, nommée Tour Neuve, Tour Fer r and, Tour Philippine, était ronde et entourée d'un fossé large et profond ; ses murs avaient treize pieds d'épaisseur près du sol et douze pieds aux étages supérieurs ; elle communiquait au reste du château par un pont et une galerie de pierre ; une porte de fer en interdisait l'entrée. Par quatre autres portes fortifiées, appelées porteaux, on pénétrait dans les bâtiments du Louvre ; mais la principale entrée ( voir la gravure ci-contre) donnait sur le bord de la Seine. L'intérieur du château renfermait une chapelle, un arsenal, des jardins et un grand nombre de cours.
Toujours dominé par le souvenir des épreuves qu'il avait endurées sous sa régence et durant la captivité du roi Jean, Charles Y crut devoir élever, en avant de la porte Saint-Antoine et à l'extrémité de la rue de ce nom, une sorte de forteresse destinée à tenir le peuple en respect et à servir de prison aux criminels d'Etat; nous voulons parler de la trop fameuse Bastille dont la première pierre avait été posée en i36c), et qui fut construite sous la direction de Hugues Aubriot, prévôt des marchands. Charles V fut un grand bâtisseur; il éleva les châteaux de Beauté, de Plaisance et deMelun ; il songea à unir par un canal la Loire à la Seine ; il ne négligea rien pour réparer les désastres de nos flottes. Christine de Pisan, qui a écrit la vie de Charles V, donne sur le caractère et les habitudes
1364-1380) LIVRE VJli. CHAI'ITIUS III.
de ce prince des détails pleins d'intérêt, dont nous ne pouvons extraire que ce qui se rattache plus ou moins directement aux souvenirs du vieux Paris et de la banlieue.
« Aulcunes fois, dit sa Chronique, avenoit, et assez souvent au temps d'esté, que le roy aloit esbattre en ses villes et chasteauls hors de Paris, lesquelz moult richement avoit fait refaire et réparer de solennelz édifices... Là chaçoit aulcunes foiz et s'esbattoit pour la santé de son corps; mais en toutes ses alées, venues et demeures, estoit tout en ordre et mesure gardée. » Jamais bon prince ne sut mieux se faire porter le respect qu'on lui devait. Homme comme un autre en particulier, il était toujours roi en public. Il montait un beau cheval richement enharnaché ; ses habits étaient magnifiques ; ses gens d'armes marchaient devant et derrière, armés comme pour aller au combat ; ses écuyers portaient devant lui le manteau d'hermine, l'épée et le chapeau royal. Il marchait seul; ses frères et les princes du sang, qu'on appelait alors les seigneurs du sang, suivaient à quelque distance et ne l'approchaient jamais qu'il ne les appelât. « Après hiy, plusieurs groz destriers, moult beauls, en destre estoient menez, aornez de moult riche harnois de parement ; et quant il entroit en bonnes villes, ou à grant joie du peuple estoit receus, ou chevauchoit parmi Paris, où toute ordonnance estoit gardée, biensembloit estât de très-hault, magnifie, trèspuissant et très-ordené prince. »
Pour compléter cette esquisse nous voudrions pouvoir emprunter encore aux chroniques de ce siècle le récit du voyage que l'empereur Charles IV fit en l'an i3y7, époque à laquelle ce souverain voulut revoir la France, ou il
avaitpassé sa jeunesse, et présenter au roi son filsVenceslas, récemment élu roi des Romains. Contraint de nous renfermer clans un cadre trop étroit peut-être, nous nous bornons a citer quelques passages de ce curieux épisode.
« Avint, dit Christine dePisan, en l'an 1^77, que l'empereur de Romrae, Charles le Quart de ce nom , escripst de sa main au roy Charles qu'il le vouloit venir veoir ; de laquelle chose le roy fut moult joyeulx, et en toutes manières se pourpensa comment selon sa digneté le pourroit honnorer et festoyer. Et quant il sceut le temps, tantosj; envoya à Reims, jusques à Mouson et à l'entrée de son royaume, par où l'empereur debvoit venir, le comte de Salebruche (1), etc.
« Le lundi ensuivant, quart jour de jenvier, pour ce que entrer debvoit à Paris, se fist l'empereur en ladicte esglise de Saint-Denis porter devant les corps saints, et se fist porter tout entour les chaces, et baisa les reliques, le chief, le clou et la couronne. Quant ses dévorions ot faictes, demanda à veoir les sépultures des roys, et par espécial du roy Charles et de la royne Jehanne, sa femme, duroy Phelippe et de la royne Jehanne, sa femme, èsquelz cours, ce dit-il , avoit esté nourris en sa jeunece, et que moult de bien lui avoyent fait ; aussi volt veoir le sépulcre duroy Jehan. L'abbé et le couvent pria affectueusement que, en présent, déissent à Dieu recommandacions des âmes de ces bons seigneurs et dames, qui là gisoyent; laquelle chose fu faicte. Après, quant en sa chambre fut venus, vint en la court, devant ses fenestres, le seigneur de la Rivière, et Çolartde Tanques, escuyer de
1) Saarbnuk.
corps , et, de par le roi, luy présentèrent un bel destrier et un courrier moult richement ensellez et à moult bel barnois aux. armes de France ; dont il mercia le roy grandement, et dist qu'il monteroit dessus à l'entrer à Paris. Se partit de Saint-Denis et vint en littiere jusques à la Chapelle, car grief lui estoit le chevauchier. Au-devant lui alerent le prévost de Paris et celluy des marchaus, les eschevins, les bourgeois, tous vestus de livrée, en bel arroy et bien montez, jusques environ, qued'eulx que (tant d'eux que) des officiers du roy, quatre mille chevaulx. Le prévost de Paris, faisant la révérance, complimenta l'empereur, etc. »
Les Chroniques de Saint- Denis, racontant avec plus de précision encore le même événement, ajoutent ici : a Et alors lesdits prévôts et échevins avec les bourgeois vinrent ensemble jusques à Paris, et étoient bien en la compagnie, tant des officiers du roi que des gens de la ville de Paris, quatre mille chevaux et plus. Ledit empereur ainsi accompagné vint à la Chapelle Saint-Denis, et là se ht descendre de la litière de la reine en un hôtel, et fut mis à cheval sur le destrier que le roi lui a voit envoyé à Saint-Denis, lequel étoit morel (noir); et semblablement monta le roi des Romains sur celui que le roi lui avoit envoyé, lequel étoit pareillement noir. Et le roi de France les leur donna de cette couleur, parce que, suivant les coutumes de l'empire, les empereurs ont l'habitude d'entrer dans les bonnes villes de leur seigneurie sur un cheval blanc ; et le roi ne voulait pas que ce fût ainsi, afin qu'on n'y pût voir aucun signe de domination.
« Le même jour et à la même heure, le roi de France, monté sur un grand palefroi blanc, richement ensellé aux
armes de France, sortit du palais. Il étoit vêtu d'une cotte d'écarlate vermeille et d'un manteau fourré à fonds de ciwe. En sa tête étoit un chapeau à bec, de forme ancienne, très-richement brodé et couvert de perles. En sa compagnie étoient quatre ducs, ceux de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et de Bar, les comtes d'Eu, de Boulogne, de Coucy, de Sarebuche, de Tancarville, de Sancerre, de Dammartin, dePorcien, de Grand-Pré, deSiaume et de Braine, et plusieurs grands. seigneurs, bannerets, chevaliers, grands gentilshommes, si nombreux qu'on ne pouvoit les compter. Beaucoup de prélats allèrent au dehors de la porte Saint-Denis au-devant de l'empereur; ils étoient tous en chapes romaines, par l'ordonnance et commandement du roi, et étoient grandement montés et accompagnés de leurs chapelains et autres gens de leurs robes. Les seigneurs et princes dessus dits étoient montés sur grands chevaux, plus hauts que les coursiers, et grandement accompagnés de chevaliers et d'escuiers , portant chacun les livrées de leur seigneur. Et aussi avoit le roi des officiers de tous états, entrès-grant quantité, vêtus d'un costume divers ; c'est assavoir : chambellans , de deux paires de robes, les unes de velu y 'au (velours) et les autres de deux parties escarlates; les maistres d hôtel, de deux velours, inde et tenné : les chevaliers d'honneur, de velours vermeil ; les écuyers du corps et d'écuyerie, de camocas bleu ; les huissiers d armes, de deux camocas partie de bleu et rouge, etc.
« Le roi, à cause de son nombreux cortège, mit à sortir de la cour du palais plus d'une demi-heure, et s'avança droit sur le chemin de Saint-Denis, en passant par la porte et bastille de Saint-Denis. L'ordonnance des
\*)L\ HISTOIRE DE PARIS. (1S6'i-1380)
gens du roi étoit si bien faite qu'il y avoit peu de confusion , eu égard à la multitude de gens. Devant marchoient tous les chevaliers et écuiers , les arbalétriers à cheval et les sergens d'armes. Devant le roi étoient le maréchal de Blainville et les écuiers de son corps, qui avoient deux épées à écharpe et les chapeaux de paremens ; puis le fils du roi de Navarre et les comtes d'Harcourt et de Tancarville, et par derrière des huissiers d'armes. Et après les quatre ducs dessus dits et plusieurs autres comtes et barons, les prélats venoient deux à deux, les archevêques et les évêques en premier. Suivoient les grands chevaux et palefrois du roi, très-richement ensellés, queles valets conduisoient en bride, montés sur d'autres chevaux, vêtus tous d'une robe, et portant, en la manière accoutumée, les paremens de France en écharpe. Le palefrenier du roi étoit devant les écuiers de corps, monté sur un grand coursier ; il portoit le parement du roi en velours et brodé, et autour du cou les fleurs de lis pour filées de perles en écharpe, suivant la coutume. Avec les sergens d'armes du roi étoient devant les deux trompettes du roi, à trompes d'argent et penonceaux brodés, qui sonnoient de temps en temps pour donner le signal de la marche.
v Et ainsi chevaucha le roi depuis son palais jusqu'à moitié chemin du Moulin à vent et de la Chapelle, où il se rencontra avec l'empereur. Il fallut du temps pour qu'ils pussent venir l'un à l'autre, tant étoit grande la foule. Ledit empereur ota sa barrette et son chaperon, et le roi fit de même ; mais le roi ne voulut trop approcher de l'empereur , de peur que son cheval ne touchât à ses jambes, ou il avoit la goutte. Ils se prirent les mains l'un et
l'autre et s'entre-saluèrent, et le roi dit à l'empereur qu'il étoit le bien-venu et qu'il avoit un grand désir de le voir. Il alla ensuite saluer le roi des Romains de la même manière, puis retourna devers l'empereur, qu'il fît mettre à sa droite, bien que celui-ci s'en excusât longuement, et le roi des Romains fut mis à gaucbe. Ainsi chevaucba le roi entre l'empereur et son fils, tout le chemin et tout le long de la ville de Paris jusqu'à son palais , par l'ordonnance et en la manière qui s'ensuit. Premièrement fut ordonné par le roi que les gens de la ville , pour ce qu'ils étoient en trop grande quantité, demeurassent aux champs, sans rentrer dans la ville, jusques à ce que l'empereur, le roi et tous leurs gens fussent entrés et passés en la ville, et ainsi fut fait. Le roi avoit aussi fait crier le jour devant que nul ne fût si hardi d'occuper à pied ou en voiture le chemin de la grande rue qui conduit au palais, ni qu'il bougeât de la place où il s'était mis pour voir passer le cortège.
« Pour garder (pour s'assurer) que ainsi fust faict, furent mis sergens par les rues, qui gardoyent le peuple d'eulx bougier de leurs places tant qu'ils fussent passez. A l'entrée de Paris descendirent à pié trente sergens d'armes, à tout leurs maces d'argent et leurs espées en escharpes, bien garnies et ouvrées, prisrent le travers de la rue ; et comme l'empereur eust fait dire au roy « que, drès qu'il « seroit à Paris, il ne vouloit estre servi ne mes des gens du « roy, en laquel garde il se mectoit, » le roy luy octroya ; et, pour ce, cesdits sergens, pour luy faire honneur et garder de la presse, estoyent environ luy. Le roy fist convoyer devant, par le seigneur de Coucy, les gens de l'empereur, et mener au pallais, etc.
17^ IIIST0IJ1F. [)?•: PARIS. (1304-1386)
« A l'entrée dudict pallais furent faictes barrières, et à l'entrée des merceries et de la grantsale, et serge ns d'armes pour les garder ; et fu ordonné que, à l'entrée de la porte du pallais, nulz chevaulx ne s'arrestassent, ains passassent tout oultre ceulx qui là arriveroyent, et s'espandissent par les rues, affin que presse ne fust à l'entrer; et ainsi fu fait. Parquoy, quant l'empereur et le roy arriva, il n'entra mie en la court plus de cent chevaulx , et tout à large y entrèrent lesdits princes, et ainsi arrivèrent droit au perron de marbre, environ trois heures après midy ; et pour ce que aisiéement, pour cause de sa goutte, ne se povoit l'empereur soustenir, le roy fît estre preste sus ledit perron une chayère couverte de drap d'or; et là fu porté entre bras par les susdits chevaliers qui en avoyent la garde, en ladicte chayère, et assis.
« Si comme l'empereur en la chayère seoit, le roy à lui vint et lui dist « que bien fust-il venus, et que once ques prince plus voulentiers n'avoit en son pallais veu. » Adont le baisa, et l'empereur dutoutse deffulaet le mercia. Lors fist le roy lever l'empereur à tout sa cheyère, et contremont les degrez porter en sa chambre. Et aloit le roy d'un costé, et ainsi le convoya en sa chambre de bois d'Irlande , qui regarde sus les jardins et vers la Saincte-Chapelle, qu'il lui avoit fait richement appareillier; et toutes les autres chambres derrière laissa pour l'empereur et sou filz ; et il fu logié es chambres et galatois que son père le roi Jehan fist faire.
« Lendemain le prévost des marchans et les eschevins, à l'eure que l'empereur disnoit, entrèrent en la chambre, et, de parle roy, luy présentèrent une nef pesant neuf vingt et dis mars d'argent dorez et très-richement ouvrée, et
deux grands flacons d'argent esmailliez et dorez, du poids de soixante-dix mars; et à son fdz une fontaine moultbien ouvrée et dorez, du poids de quatre-vingt et treize marcs, avec deux grans poz dorez de trente marcs; dont l'empereur grandement remercia la ville et eulx aussi (i). » Les chroniques font une longue et minutieuse description du souper, qui eut lieu dans la grande salle du palais de justice. « Le souper, y est-il dit, fut long et servi à si grande profusion de mets qu'il seroit difficile de s'en souvenir.. Audict souper, dans ladicte salle, furent, au rapport des hairaus (hérauts), de huit cents à mille chevaliers, tant du royaulme de France que de l'estranger, et une grande multitude de gens d'état. Cependant le service fut fait très-honnêtement et sans désarroi, et tous ceux qui mangèrent audit palais furent servis avec diligence, aussi bien les basses et lointaines tables comme les hautes et plus prochaines. Après souper le roi et le roi des Romains s'en allèrent en la chambre du parlement, accompagnés des prélats, princes, seigneurs et chevaliers dessus écrits, tant qu'il put en entrer. Là étoient les ménestrels de bas instrumens, qui jouèrent comme d'ordinaire. Ladite chambre étoit noblement parée à fleurs de lys et noblement éclairée ; aux deux côtés du lit de parade étoient deux grandes chaises, au-dessus desquelles étoit un ciel a bordure de fleurs de lys. Quand on servit le vin et les épices le duc de Berry donna les épices au roi et le duc de Bourgogne donna le vin. Le roi se retira ensuite dans sa chambre, et il fit accompagner le roi des Romains à travers la salle par ses frères, les ducs dessus nommés et plusieurs autres
(i) Christine de Pisan, Histoire de Charles V.
MST. DE PARIS. — T. H. 12
seigneurs et chevaliers. Ainsi finit la journée dudit mardi, qui fut le 5e jour de janvier.
« Le lendemain , jour de l'Epiphanie, l'empereur fit prier le roi de lui montrer les saintes reliques, et il ajouta qu'il vouloit celui jour aller à la messe et dîner au palais avec lui. Le roi et l'empereur se levèrent donc bien matin, et on fit garder les portes du palais plus étroitement qu'auparavant par les chevaliers et écuyers de l'hôtel, parce que la veille les sergens d'armes et sergens du Ghâtelet y a voient trop laissé passer de gens. Elles furent si bien gardées que nul n'y entra que chevaliers et écuyers ou autres gens d'état. L'empereur et le roi allèrent donc paisiblement et sans trop grande presse en la Sainte-Chapelle. Comme l'empereur vouloit monter devant la châsse et voiries saintes reliques, quoique l'escalier fut étroit et difficile, il ne put être transporté dans sa chaise, mais il se fit tirer par les bras et jambes le long de l'escalier, et arriva jusqu'en haut à grande peine et travail de son corps, pour la grande dévotion qu'il avoit à voir de près les saintes reliques. Quand il fut auprès, le roi ouvrit la sainte châsse, et ledit empereur ôta son chapeau, joignit les mains, et comme en larmes fit là son oraison longuement en trèsgrande dévotion ; puis il se fit soutenir et apporter les saintes reliques à baiser , et le roi lui montra une à une les pièces qui sont en ladite châsse. Lorsque les princes eurent embrassé la châsse, le roi la tourna vers la chapelle et la fit garder par les évêques de Beauvais et de Paris, revêtus de leurs habits pontificaux, portant leurs mitres et leurs crosses. Quand l'empereur fut descendu, il ne voulut pas entrer dans l'oratoire que le roi lui avoit fait préparer, mais voulut être dans la chaise ou le trésorier
de la Sainte-Chapelle a coutume de s'asseoir, pour voir mieux et plus longuement lesdites saintes reliques et être mieux à l'opposite du tronc de ladite châsse. Et là on lui couvrit bien honnêtement son siège d'un drap d'or. Le roi se mit en son oratoire, qui étoit près de la porte du vestiaire, et, comme l'empereur n'avoit point de courtines (rideaux), il fit plier les siennes. Au commencement de la messe, et à l'Évangile, il lui envoya présenter avant lui l'eau bénite par l'archevêque de Reims, quoique l'empereur s'en défendît beaucoup ; mais le roi le voulut ainsi, parce qu'il vouloit honorer l'hôte qui étoit venu le visiter dans son royaume et qui demeuroit dans son palais. Quand vint l'offrande, le roi, qui avoit fait préparer trois paires d'offrandes, d'or, d'encens et de myrrhe, suivant la coutume, fit demander à l'empereur s'il noffriroit point ; celui-ci s'excusa en disant qu'il ne pouvoit s'agenouiller, à cause de la goutte, et pria le roi d'offrir et de faire selon sa coutume. Belle fut l'offrande du roi. Trois chevaliers, ses chambellans, portoient trois belles coupes dorées et émaillées; en l'une étoit l'or, en l'autre l'encens et en la troisième la myrrhe. Ils s'avancèrent tous trois devant le roi, et, s' agenouillant devant l'arche vêque, le premier chevalier fit successivement les trois offrandes, en baisant
chaque fois la main dudit archevêque
« La messe terminée, le roy monta à la sainte châsse et fit baiser les reliques aux princes et gens de l'empereur qui n'y avoient pas encore été; pendant cette cérémonie, qui fut longue, l'empereur se retira dans une chambre de la Sainte-Chapelle, qui avoit été très-bien et honorablement disposée et qui est occupée par les clercs-marguilliers et les gardes de l'église. Quand la châsse fut fermée le roi
l8o HISTOIRE DE PARIS. (136& 13S0)
s'en alla par la chapelle en sa chambre. Alors il envoya vers l'empereur le dauphin de Viennois, son fils aîné, qu'il avoit envoyé chercher en son hôtel de Saint-Pol, avec les ducs de Berry et de Bourgogne, le duc de Bourbon, frère delà reine, le duc de Bar et plusieurs autres seigneurs et chevaliers de grand état. Lorsque l'empereur sut que le Dauphin venoit vers lui il se fit lever de sa chaise, ôtason chaperon et accola le prince ; celui-ci s'inclina devant lui sans s'agenouiller. Le roi descendit ensuite de sa chambre et vint chercher l'empereur pour aller manger en la grande salle du palais. On transporta l'empereur sur une chaise ; à côté de lui étoit le roi, qui avoit à sa main gauche le roi des Romains; le Dauphin alloit devant, porté sur le cou de ses chevaliers, lisse rendirent ainsi paisiblement par les merceries ( galerie des marchands) et par la grande salle jusqu'au haut dais de la table de marbre. »
Les chroniques décrivent ainsi l'espèce de drame qui fut représenté devant la noble assemblée : « Au bout de la salle, qui étoit fermée de manière à ce qu'on ne pût voir de dehors, étoit un vaisseau bien garni de voiles et de mâts et très-richement et plaisamment peint et orné. Dans ce vaisseau étoient douze chevaliers, dont les cottes d'armes, les écus et bannières ressembloient à celles des nobles preux qui avoient été à la conquête de Jérusalem avec ledit Godefroy. Sur le devant du vaisseau se tenoit Pierre l'Hermite, dans le costume dépeint par l'histoire. Le vaisseau fut mis en mouvement par des gens cachés dedans, et il fut mené du côté gauche de la salle jusqu'au grand dais, avec tant de légèreté qu'on eût dit un vaisseau flottant sur l'eau. Alors parut dans le fond, à la place qu'il venoit c7e quitter, un décor représentant la cité de Jérusalem. Le
(1364-1380) LIVRE VIII. CHAPITRE III. l8l
temple étoit aussi bien dessiné que le permettait l'espace ; on y voyoit la grande tour d'où les Sarrasins ont coutume de crier leur loi. Un homme, vêtu très-proprement en Sarrasin, y criait la loi en langue arabique. La tour étoit si haute que cet homme touchoit presque le plafond de la salle, et la ville étoit entourée de fortifications défendues par des Sarrasins qui portaient bannières et pennons et étaient armésà leur manière. Ce décor fut également amené jusque devant le grand dais par des gens qui étoient cachés dedans. Les personnages descendirent du vaisseau en bon ordre et vinrent donner l'assaut à la ville ; après un combat long et violent, ils s'en emparèrent et jetèrent dehors ceux qui étoient en habit de Sarrasins, après avoir arboré sur les remparts les bannières de Godefroy.
« Après ce spectacle, qui fut mieux exécuté qu'on ne peut le dire, le dîner fut terminé. On ôtales nappes et l'on donna l'eau à l'empereur et au roi des Romains pour laver leurs mains. Malgré les gardes et les barrières, l'empereur craignit d'être trop pressé à l'entrée du parlement, et sur sa demande le roi fit apporter à table les épices et le vin. Le Dauphin fut mis debout sur la table, vis-à-vis le roi et l'empereur ; le duc de Bourbon le soutenait. Les ducs de Berry et de Bourgogne servirent les épices, les ducs de Brabant et de Bourbon donnèrent le vin ; un peu après le roi et l'empereur, le roi des Romains fut servi par le comte d'Eu et l'un de ses chevaliers. Ensuite on quitta la table, et l'empereur fut porté à sa chambre, sur une chaise, par le milieu de la grande salle, par la porte des merceries et par les grandes allées. Le roi envoya ses frères et plusieurs autres seigneurs lui tenir compagnie , et se rendit, en tenant le roi des Romains par la main,
en la chambre du Parlement, où il reçut nombreuse compagnie. Ils se retirèrent ensuite dans leurs chambres par les grandes allées. »
Un peu plus loin les Grandes Chroniques de France disent encore :
« Le lendemain après dîner, dimanche, l'empereur, son fils et le roi montèrent, vis-à-vis le Louvre , dans le bateau dont il a déjà été fait mention, et se rendirent à l'hôtel Saint-Pol, ou étoient la reine et ses enfants. Quand ils furent arrivés dans l'hôtel jusqu'au milieu de la cour, le Dauphin et monseigneur Louis, comte de Valois, s'agenouillèrent devant le roi leur père, puis allèrent saluer l'empereur, qui ôtason chapeau et les embrassa. Ils furent ensuite portés devant nosdits seigneurs, qui montèrent à la grande chambre, et là l'empereur dit qu'il vouloit voir la reine. Il y avoit si grande foule qu'à peine pouvoit-on passer aux portes ; cependant ils purent pénétrer dans la vieille chambre de la reine, qui est près de la salle où est l'histoire de Thésée. Là étoitla reine, qui avoit un trèsriche cercle sur sa tête, et quiétoit accompagnée de nobles dames : la duchesse d'Orléans, fille du roi de France, la duchesse de Bourbon, mère de la reine, la comtesse d'Artois, la fille du duc deBerry,la fille du seigneur de Coucy, la dame de Préaux et plusieurs autres comtesses, baronesses, dames et demoiselles en très-grand nombre. L'empereur ôta son chapeau et se fit lever devant la reine, qui le baisa, lui et son fils ; toutes les dames du sang de France le baisèrent également. L'empereur demanda plusieurs fois la duchesse de Bourbon, mère de la reine; elle lui fut amenée, et, quand il la vit, il se prit si fort à pleurer, et elle aussi, que c'étoit piteuse chose à regarder. La cause en étoitque
(13GM380) LIVRE VIII. CHAPITRE III. l83
la duchesse étoit sœur de la première femme de l'empereur et amie de jeunesse de la reine, mère du roi Charles et de ses frères. Pour ces raisons l'empereur voulut, après dîner, causer longtemps avec elle; il demeura là quelque temps, puis se retira et fut porté dans la chambre du Dauphin. Le roi alla dîner avec le roi des Romains dans la salle dudit hôtel nommée la salle de Sens, et pendant ce temps l'empereur s' étoit fait mettre dormir. Après le dîner, lorsqu'on eut pris le vin et les épices , le roi se retira dans sa chambre, et le roi des Romains dans celle de monseigneur Louis de Valois. Le prince voulut voir les lions du roi ; il y alla en compagnie des ducs. L'empereur s'étant éveillé causa longtemps avec la duchesse de Bourbon ; puis il reçut la visite de la reine et de ses deux
fils, ce qui lui causa beaucoup de joie »
« Le vendredi, jour de la fête de Saint-Maur, l'empereur alla de nouveau en pèlerinage à Saint-Maur, où l'évêque de Paris chanta pontifîcalement la messe ; puis il revint dîner à Beauté. Après dîner il remercia beaucoup de ses présents le roi qui l'étoit venu voir, et que c'était avoir trop fait pour lui , pour son fils et pour les siens, et que jamais il ne pourroit dignement reconnoître ce procédé. Ils demeurèrent longtemps ensemble en grand conseil, puis le roi revint à sa résidence de Yincennes. »
Christine de Pisan ajoute :
« Le seizième jour de jenvier, que l'empereur partir devoit pour s'en aler en son pays, et ala le roy à Beaulté, et derechief parlèrent ensemble; et par grant amistié et doulces parolles pristun rubis et un dyament l'empereur en son doy et au roy les donna ; et le roy lui redonna un
gros dyament; et là, devant tous, s'entr'accollèrent et baisièrent à grans remercicmens ; aussi à son filz. L'empereur monta en sa litière, et le roy à cheval, et chevaucha le roy à costé de lui, tousjours devisant, et tous les seigneurs, prélas et barons, et grant multitude des gens avecques eulx; et le convoya le roy assez près de la maison de plaisance; ce que l'empereur ne vouloit que tant venist avant. Et là prisdrent congié l'un de l'autre, mais si fort plourèrent qu'à peine povoyent parler ; et le roy au bois s'en retourna, et une pièce le convoya le roy des Romains, puis prist congié ; et nos seigneurs les ducs convoyèrent l'empereur, qui vint celle nuit à Laigni-sus- Marne, et lendemain ala augisteà Meaulx, et jusques par delà le convoyèrent nosdits seigneurs; puis congié prisdrent, et s'en retournèrent.
« Et ainssi le roy lefist convoyer par ses princes, barons et chevaliers, tant qu'il fu hors du royaume, et en toutes les villes où il passa, pareillement, par l'ordonnance du roy, àfeste, à solemnité et présens fu reçues, ainssi comme au venir avoit esté.
« Et est assavoir que, depuis le jour qu'il entra au royaume de France jusques au jour qu'il en sailly, tout Testât de la despence de luy et de ses gens fu au despens du roy ; de laquel chose , les choses dictes et les dons considérées, monta une très-grant somme d'or ; mais, Dieu mercis, et le grant sens du sage roy, tout fu bel et bien fourni, et largement, tout au despens du roy, sans quelconques grief à créature. »
On nous pardonnera, nous l'espérons , la longueur de ces citations. Aucune analyse ne saurait remplacer de pareils textes et donner comme eux une idée vraie, une image
vivante de ce qu'étaient la cour, la noblesse, la société et les habitudes parisiennes vers le déclin du quatorzième siècle et sous la domination des premiers Valois. Ce luxe, ces splendeurs et ce faste n'allaient que trop tôt disparaître devant les progrès de la misère publique et sous l'autre
règne.
En cette même année 1377, ^ l'avènement de Richard II , roi d'Angleterre, les hostilités éclatèrent de nouveau entre les Anglais et les Français. Cinq armées françaises combattirent l'ennemi sur tous les points. L'amiral Jean de Vienne fit une descente dans le comté de Kent ; du Guesclin envahit les domaines que Charles le Mauvais possédait en Normandie ; Olivier Clisson, compatriote de du Guesclin , se signala en Bretagne, et le duc d'Anjou conquit la Guienne, à l'exception de Bordeaux. Sur ces entrefaites les villes de Cherbourg et de Brest furent livrées à l'Angleterre, la première par le roi de Navarre, l'autre par Montfort , de sorte que l'ennemi se trouva encore maître de quatre ports sur l'Océan, et put entrer en France à la fois par Calais, Cherbourg, Brest et Bordeaux ; mais c'était un faible avantage auprès des vastes et riches provinces qu'il avait perdues.
Charles V poursuivait avec persévérance ses projets d'agrandissement et de conquête. Il porta ses vues sur la Bretagne, et comme Jean de Montfort, prince de ce pays, avait été chassé par ses peuples, l'occasion parut favorable au roi de France, qui déclara la Bretagne confisquée et réunie à la couronne. Mais la fière population de l'Armorique refusa de souscrire à cette décision ; Jean de Montfort, exilé pour cause de tyrannie, lui redevint cher dès lors qu'il était proscrit par l'étranger. Ce prince fut
rappelé par ses sujets, et la politique de Charles V subit une défaite.
La guerre continuait encore dans le Gévaudan, où des aventuriers, la plupart anglais, occupaient plusieurs places ou châteaux forts et troublaient la sécurité du pays. Du Guesclin fut envoyé pour les réduire. Comme il faisait le siège de Château-Randon il tomba malade et mourut, après avoir fait de touchants adieux à ses compagnons d'armes. On lui fit de magnifiques funérailles, et Charles V ordonna qu'il fût enseveli à Saint-Denis, lieu réservé pour la sépulture des rois (i38o).
Depuis deux ans un autre deuil avait éprouvé la famille royale. La reine de France, Jeanne de Bourbon, était morte (6 février 1378), peu de jours après avoir mis au monde une fille. « Ce malheur, dit Christine de Pisan, affligea beaucoup le roi, et, quoique la constance fût une vertu plus grande en lui qu'elle n'est communément chez les autres hommes, cette perte lui causa une douleur si profonde et de si longue durée qu'en aucune circonstance on ne lui vit jamais témoigner un pareil deuil, car tous deux s'aimoient d'un grand amour. Elle fut pleurée et regrettée par son frère, le duc de Bourbon, et par beaucoup d'autres. Le roi, qui avoit aimé la personne, songea au soulagement de l'âme ; il fit dire continuellement un grand nombre de saintes oraisons, de psaumes, de vigiles et de messes, et fit d'abondantes aumônes. La dépouille de la reine fut apportée en grande pompe, vêtue avec richesse, parée et couronnée, sur un lit couvert de drap d'or et surmonté d'un ciel. On la porta en procession à l'église de Notre-Dame; le ciel, soutenu par quatre lances, étoit porté parle prévôt des marchands et leséchevins; le poêle
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par les seigneurs du Parlement. Il y avoit quatre cents torches, chacune de six livres de cire. Toutes les communautés religieuses précédoient le corps; nos seigneurs venoient après, vêtus de noir »
La reine qui venait de mourir était une femme de hautes vertus et d'une grande sagesse, et qui avait eu part à la gloire du gouvernement de Charles V; le roi fut inconsolable de sa perte.
Du Guesclin était mort; Charles "V, au lieu de combattre les Anglais, essaya contre eux d'un système de temporisation qui leur permit d'exercer d'affreux ravages dans nos diverses provinces. Charles V était convaincuVme les ennemis seraient les premiers à porter la peine de leurs entreprises. Or ce système ne paraissait plus de saison depuis que la France, au lieu d'être appauvrie, ruinée, sans forces armées, avait repris une prépondérance militaire dont elle semblait ne pouvoir être déshéritée, même par une défaite isolée.
Charles V mourut au mois de septembre i38o. Ce prince, le jour de sa mort, supprima une partie des impôts qu'il avait établis , mais ces réparations tardives ne sont guère respectées par les héritiers des rois. Jamais prince ne se plut tant à demander conseil et ne se laissa moins gouverner que lui. Vainement les écrivains qui jugent les rois des autres siècles d'après des principes modernes, et sous l'empire d'idées autrefois inconnues, reprochent-ils à ce prince son aversion pour les envahissements du pouvoir populaire, manifestée par sa froideur à l'encontre des étals généraux; ceux qui se placent sur le terrain des hommes historiques qu'il s'agit d'apprécier, et se transportent par la pensée au temps ou ils ont vécu,
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reconnaîtront sans peine qu'au quinzième siècle les états généraux ne réunissaient ni assez de lumières ni assez de vertus pour gouverner la France. Un despotisme sage et éclairé pouvait seul , en concentrant les forces du pays et en leur donnant une direction utile', accomplir les merveilles que l'administration de Charles V parvint à opérer.
Charles V était instruit et ami des lettres ; son père ne lui avait laissé qu'une bibliothèque de vingt volumes; il parvint, à force de soins et de sacrifices, à en réunir neuf cents, nombre très-considérable pour cette époque. Il disait souvent : Les clercs ou la sapience on ne sçauroit trop honorer; et tant que sapience sera honorée en ce royaume, il continuera à prospérité ; mais, quand débouttée y sera , il descherra.
Charles V était mort le dimanche 16 septembre, en son château de Beauté-sur-Marne. « Le lundi, disent les chroniques, au point du jour, son corps fut apporté à Saint- Antoine, où il demeura jusqu'au vingt-quatrième jour dudit mois, auquel jour on l'apporta à Notre-Dame avec la pompe ordinaire en ces solennités. Les ducs, frères du défunt, alloient à pied derrière le corps. Sur le chemin de Saint-Antoine il y eut une grande lutte et querelle entre les écoliers de l'Université et Hugues xAubriot, prévôt de Paris, et les sergents du Châtelet. Plusieurs écoliers furent menés en prison, puis rendus à l'Université. Les deux fils de Charles étoient à Melun; il leur fut conseillé de ne point sortir jusqu'à l'enterrement , tant pour ce qu'ils étoient jeunes et pouvoient être blessés dans la foule, que pour la contagion qui étoit encore à Paris et dans les environs. Le lundi les vigiles furent
chantées à Notre-Dame, puis le lendemain la messe. Le corps du roi fut ensuite apporté à Saint-Denis en la chapelle qu'il avoit fondée et dans laquelle étoit déjà le corps de la reine sa femme. Le cœur fut porté à l'église cathédrale de Rouen, et ensuite les entrailles furent ensevelies en l'église de Maubuisson, près de la sépulture de sa mère, ainsi qu'il l'a voit ordonné. »