CHAPITRE PREMIER
Première période du règne de Charles VI (1380— ï 393).
Charles VI atteignait a peine sa douzième année lorsqu'il monta sur le trône; un roi enfant et trois princes ambitieux se disputant le pouvoir, tel fut le début de ce règne, qui devait mettre le comble aux malheurs de la France. Charles V, qui se défiait de Louis, duc d'Anjou, l'aîné de ses frères, prince cupide, s'était efforcé de prévenir les maux que sa régence pourrait causer en donnant quelque autorité à Jean, duc de Berry, et à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Or le corps du feu roi n'était pas encore refroidi, et déjà le partage de son pouvoir remplissait la cour d'intrigues, de cabales et d'orageuses dissensions. Le duc d'Anjou, s'autorisant de son droit d'aînesse, voulait la régence sans partage; les ducs de Bourgogne et de Berry, s'appuyant des dernières volontés de Charles V, prétendaient limiter le pouvoir de ce gouvernant par un conseil dont ils seraient les premiers membres, avec le duc Louis de Bourbon, oncle maternel du roi. Chacun avait ses partisans parmi les nobles, chacun se disposait à soutenir ses prétentions par les armes; les environs de Paris se remplissaient de troupes,
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sous les bannières d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, et la guerre civile allait éclater le lendemain du règne d'un prince surnommé le Sage. Jean Desmarets, avocat général, homme cloué d'une éloquence persuasive, détermina les trois rivaux à soumettre la question à des arbitres. Ceux-ci décidèrent qu'après le sacre charles VI, quoique mineur, prendrait l'administration du royaume, qui serait gouverné en son nom par ses quatre oncles, jusqu'à l'époque prochaine de sa majorité. Les dissidents acceptèrent cette transaction. Le régent parut s'y prêter plus volontiers que ses frères, parce que le jugement arbitral portait que ce prince gouvernerait seul jusqu'au sacre; cette clause lui donnait un délai de quinze jours.
Le dernier roi, sur son lit de mort, s'était repenti d'avoir chargé son peuple de lourds impôts et il avait ordonné de supprimer les aides : comme on tardait à donner celte satisfaction aux communes des soulèvements eurent lieu. Les bourgeois, le prévôt des marchands en tête, vinrent en foule trouver le régent et demandèrent qu'on cessât de les opprimer par des impôts reconnus injustes et qu'ils refusaient désormais de payer. Le régent s'en tira par de vagues promesses et continua toutefois de prescrire beaucoup de rigueur aux agents du lise. Pour se procurer de l'argent par d'autres voies il' vendit aux Juifs, a beaux deniers comptants, l'autorisation de prolonger durant cinq ans encore leur séjour dans le royaume. Peu de jours après tout fut disposé en vue du sacre du jeune roi ; mais, avant de conduire Charles VI à Reims, le duc d'Anjou se signala par un acte de la plus odieuse tyrannie. Ayant appris, sur la foi de certains rapports, que Charles V avait laissé des richesses et des joyaux de
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prix sur lesquels il n'avait point réussi à mettre la main, il manda Philippe de Savoisy, trésorier du feu roi, et lui enjoignit de faire connaître le lieu où étaient déposés les lingots et l'or en barre dont on révélait l'existence. Savoisy croyait, à juste titre, qu'il fallait soustraire ces trésors à l'avarice du duc d'Anjou et ne les livrer qu'au roi de France, dont on préparait le sacre. Il refusa de répondre. Le duc d'Anjou fit alors venir le bourreau et lui ordonna de trancher la tête au fidèle confident de Charles V. Vaincu par le péril Savoisy livra les richesses du feu roi au duc d'Anjou, et le prince, après les avoir dérobées à son profit, se rendit à Reims, où devait avoir lieu la cérémonie.
Le sacre eut lieu le dimanche 4 novembre. Quelques jours après, le jeune roi, escorté de ses oncles , revint à Paris, où son retour fut célébré par des réjouissances officielles que mentionne en ces terme Juvénal des Ursins : « Il entra à Paris vestu d'une robe bien riche, toute semée de fleurs de lys. Ceux de la ville de Paris allérent au-devant de luy bien deux mille personnes, vestus tout un, c'est à sçavoir de robes mi-parties de vert et de blanc. Etestoientles rues tendues et parées bien et notablement, et y eut divers personnages et histoires. Et crioit-on Noèl, et fut receu à très-grande joie. Et tout droit vint à Nostre-Dame ; si fut grandement receu par l'évesque, et s'en alla au palais et accepta les dons que la ville et autres luy faisoient, et par trois jours fit grands convis et joustes. Et furent les dames présentes, et y eut grande joie démenée (i). »
(i) Juvénal des Ursins, dans la Collection des Mémoires, par MM. Michaud et Poujoulat, t. II, p. 342, ire série.
Les réjouissances et les fêtes durèrent trois jours, mais la population, qui y prenait part, ne renonçait nullement à obtenir de gré ou de force la diminution des taxes publiques. Les troubles ne tardèrent pas à recommencer, et le gouvernement, intimidé par es démonstrations de la multitude, promit de faire droit aux réclamations de Paris. Le vendredi 16 novembre i38o, le peuple étant toujours attroupé et armé, les conseillers de Charles VI firent proclamer l'abolition immédiate de tous les aides , subsides, fouages, impositions, gabelles, treizième et quatorzième deniers qui avaient été établis depuis Philippe le Bel. Quelques nobles eurent part à ces réformes, obtenues par la révolte ; ils s'armèrent contre les Juifs, ils soulevèrent le peuple contre eux, et, à la faveur du tumulte et du pillage , ils prirent et détruisirent les titres de créances que les Israélites pouvaient leur opposer (i). Le peuple ne s'arrêta pas dans cette voie; il démolit ou incendia les bureaux de recettes des impositions supprimées, déchira ou brûla les registres, et se crut pour toujours à l'abri de ces odieuses taxes. De son coté le duc d'Anjou fit publier à son de trompe l'ordre de restituer aux Juifs, sous peine de mort, ce qu'on leur avait dérobé à force ouverte et par violence; mais personne n'obtempéra à ce rescrit royal. C'était par ces agitations et ces troubles que s'ouvrait le
(i) Juvénal des Ursins, dans son histoire de Charles VI, rapporte, en termes précis, que les nobles furent les instigateurs du mouvement populaire qui éclata en ce moment contre les Juifs. « Aucuns nobles, et autres , dit-il , à ce les induisoient. » Le chroniqueur de Saint-Denis ajoute : « Quelques nobles qui estoient pressés et obérés des usures des « Juifs avaient trouvé moyen de confondre adroitement leur intérestavec « celui du peuple. » {Histoire de Charles VI r, p. 8. Anonyme de Saint- Denis, chapitre VI, p. i5.)
règne de Charles VI ; on voit que les traditions de la l'évolution de 1 356 n'étaient point entièrement effacées du souvenir du peuple. Le duc d'Anjou et les princes du sang qui composaient le conseil du roi ne semblaient guère s'en apercevoir, persuadés que cette agitation des mullitudes serait de courte durée et ne tarderait pas à être comprimée par des mesures de rigueur.
Hugues Aubriot, prévôt de Paris, n'avait pas cessé, quoique déjà avancé en âge, d'exercer ses fonctions avec zèle. Seul, peut-être, il s'occupait de faire creuser des égouts, construire des quais, bâtir des ponts, achever les monuments publics commencés sous les règnes précédents ; en un mot il pourvoyait tout à la fois à la sûreté, à la salubrité et à l'embellissement de Paris. Sous son administration on ne voyait ni vagabonds, ni mendiants; usant d'une utile sévérité envers eux, il donnait du travail et un salaire à tous les bras inactifs. Hugues Aubriot avait souvent à réprimer les désordres des écoliers, les plus turbulents des habitants de la capitale, étrangers pour la plupart et sympathisant peu avec les Parisiens. Tous les jours il s'élevait entre ces derniers et les étudiants de vives discussions, souvent des rixes, soit pour le prix du logement qu'ils occupaient , soit pour celui des effets ou des denrées qu'on leur fournissait , soit en raison des fréquentes privautés qu'ils prenaient dans les familles. Le prévôt de Paris sévissait vigoureusement contre les délits des écoliers, et les prisons du Petit-Châtelet se trouvaient souvent remplies de ces délinquants.
A chacune des arrestations l'Université jetait les hauts cris; elle adressait force requêtes au roi pour mettre fin à ce genre de punition , dont elle appelait comme d'abus,
prétendant qu'elle seule avait le droit de punir ses subordonnés; ce qu'elle n'osait ou ne pouvait faire. On déféra le prévôt à l'Inquisition. « Et comme ledit Aubriot, disent les chroniques, ne comparut point devant les juges au jour dit, il fut déclaré contumace et comme tel excommunié; ce qui fut annoncé et publié par toutes les églises de Paris, chaque jour, à la messe et aux vêpres. Le prévôt se décida alors à comparoître devant ledit évêque et inquisiteur, le premier jour de février. Il fut mis dans les prisons de l'évêque , tandis que l'on commençoit son procès, et il fut absous de son excommunication, laquelle absolution fut publiée avec la même solennité. Le procureur de l'université de Paris, qui se porta partie adverse, l'accusa d'avoir dit plusieurs paroles contre notre foi. Il cita le fait suivant. Un sergent ne s'étant point rendu avec diligence aux ordres du prévôt, celui-ci l'en réprimanda, et le sergent s'étant excusé en disant qu'il étoit demeuré en l'église pour voir Dieu : « Ribauld, reprit Aubriot, ne saistu pas bien que j'ai plus grande puissance pour te nuire que Dieu pour te secourir? » Une fois un homme l'avoit engagé à assister à une messe que chantoit un évêque de Coutances, appelémessire Sévestrede la Cervelle ; le prévôt refusa , et dit que Dieu ne se laisseroit point manier par un homme tel que ledit évêque. On lui reprocha d'avoir fait sortir duChâtelet, de sa propre autorité, un prisonnier enfermé comme hérétique à la requête de l'inquisiteur, et d'avoir fait rendre aux Juifs les petits enfants qu'on leur avoit enlevés pour les baptiser. On porta plusieurs autres choses contre ledit prévôt , auxquelles il répondit, et le procès se fit contre lui. Quoique étant toujours prévôt de Paris, il resta en prison fermée, en la cour de l'évêque.
En cette journée il fut placé sur un échaffaut, près l'Hôtel - Dieu de Paris, devant le parvis Notre-Dame. L'évêque prêcha, puis on lut la condamnation devant beaucoup de peuple, et le prévôt fit amende honorable. Il fut alors condamné à une prison perpétuelle. » Il eut pour successeur dans la prévôté de Paris un chevalier nommé Audouin Chauveron.
Les exactions du duc d'Anjou et de ses créatures amenèrent peu après une violente émeute. Rouen avait donné le signal. A Paris le peuple ne voulait pas entendre parler d'impôts. Le duc d'Anjou avait inutilement assemblé jusqu'à sept fois les notables de la ville, du clergé et de la noblesse, leur représentant les pressants besoins du roi et de l'État; il avait fait haranguer inutilement la multitude par Philippe de Villiers et Jean Desmarets. Les bourgeois, plus exaspérés et plus audacieux , prirent les armes, tendirent des chaînes et gardèrent les portes de la ville. Le ier mars 1 38 1 les percepteurs royaux furent chargés de recueillir la taxe du douzième sur les denrées alimentaires, taxe qui venait d'être arbitrairement imposée. Appuyés par un certain nombre de soldats, ils se présentèrent aux halles, et l'un d'eux commença à réclamer l'impôt du douzième denier sur un peu de cresson que venait de vendre une vieille femme. Un attroupement populaire se forma; l'agent du fisc fut attaqué, frappé, jeté à terre. Les rebelles, enhardis par la faiblesse de l'autorité, se portèrent à l'hôtel de ville, à l'arsenal, dispersèrent ou assommèrent les collecteurs royaux, assiégèrent les édifices publics, démolirent les bureaux, de taxe, et prirent pour armes des maillets neufs que le gouvernement avait amassés en vue d'une attaque des Anglais et pour servir aux
milices urbaines de Paris. Telle fut l'insurrection des Maillotins , qui fut sanglante, et durant laquelle l'abbaye Saint-Germain des Prés, le Châtelet et l'évêché tombèrent au pouvoir de l'émeute. « Et ceux qui ce faisoient ( le désordre) estoient, disent les chroniques, mescbantes gens et viles personnes de pauvre et petit estât, et si l'un crioit tous les autres y accouroient. Et pour ce qu'ils estoient mal armés et babillez, il sceurent que en l'bostel de la ville il y avoit des harnois ; ils y allèrent et rompirent les buis où estoient les cboses pour la deffense de la ville, prirent les barnois et grande foison de maillets de plomb, et s'en allèrent par la ville; et tous ceux qu'ils trouvoient fermiers des aydes, ou qui en estoient soupçonnez, ils les tuoient et les mettoient à mort bien cruellement. Il y en eut un qui se mit en francbise dedans Saint-Jacques de la Boucberie, et , lui estant devant le grand autel, tenant la représentation de laYiergeMarie, le prirent et tuèrent devant l'église. Ils s'en alloient aux maisons des morts, pilloient et roboient tout ce qu'ils trouvoient, et une partie jettoient par les fenêtres, deschiroient lettres, papiers et toutes telles cboses, enfonçoient les tonneaux après que tout leur saoul avoient bu. A la fin ils furent encore plus pires à exercer leur inauvaistié. Il vint donc à leur connoissance qu'il y avoit des impositeurs dedans l'abbaye de Saint-Germain des Prez ; si saillirent bors de la ville, et là vinrent et s'efforcèrent d'entrer dedans, demandant ceux qui s'y étoient retirés ; mais ceux de dedans se défendirent vaillamment , tellement que point n'y entrèrent. De là se partirent et vinrent au Cbastelet de Paris, où il y a voit encore deux cents prisonniers pour délits et dettes, et rompirent les prisons et les laissèrent
aller franchement. Pareillement firent-ils aux prisonniers de l'évêque de Paris; ils rompirent tout et délivrèrent ceux qui y étoient, mesmement Hugues Aubriot, qui étoit condamné , comme dit est. Ils lui demandèrent qu'il fust leur capitaine , lequel le consentit, mais il s'en alla pendant la nuit. Toujours croissoit la multitude de peuple ainsi desvoyé. On le pensoit arrester; rien ne faisoit, et ils passoient la nuit en gourmanderies et beuveries. Le lendemain ils vinrent à l'hostel de Hugues Aubriot ; ils le pensoient trouver pour en faire leur capitaine ; et, quand ils virent qu'il n'y étoit pas, ils furent comme enragés et desplaisants, et commencèrent à entrer en fureur, et ils vouloient aller abattre le pont de Charenton . Mais ils furent arrestés par messire Jean Desmarests, et quelques-uns commencoient déjà à se repentir et refroidir. » Quoiqu'il en soit de ce récit, il est certain qu'on n'était point encore aux jours où les gouvernements succombaient en quelques heures sous les coups d'une insurrection parisienne. Les séditieux, à peine vainqueurs, furent plus intimidés qu'enorgueillis de leur triomphe. Le jeune roi et ses oncles, qui se trouvaient alors à Meaux, se rapprochèrent de Paris avec des troupes. De part et d'autre on appréhendait une lutte plus sérieuse, et des négociations furent ouvertes. Les maillotins, par l'organe de l'Université et des notables, firent demander pardon et amnistie. On y consentit, après avoir arrêté les chefs du mouvement, que le prévôt envoya au supplice. Au spectacle de cette justice royale les maillotins se soulevèrent de nouveau; on les apaisa, et on se borna à faire coudre dans des sacs et jeter à l'eau, pendant la nuit, ceux que l'on n'osait attacher publiquement au gibet. Le roi rentra
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à Paris ; les habitants l'y reçurent avec de grandes démonstrations de joie, et toutefois ils persistèrent à refuser obéissance aux dernières ordonnances fiscales provoquées parle duc d'Anjou.
Les états généraux avaient été convoqués à Paris dès l'année i38o et au début de ces troubles. Convaincus que tout le mal provenait des exactions et des actes de pillage que se permettaient le duc d'Anjou et les oncles du roi, ils refusaient avec obstination de faire porter au peuple la peine de ces odieuses rapines et de légaliser de nouvelles taxes. D'une part ils persistèrent à exiger que les impositions publiques fussent replacées sur le pied ou elles étaient avant Philippe le Bel, c'est-à-dire « sous le bon roy sainct Loys ; » d'autre part ils demandèrent la confirmation des franchises, immunités et libertés que les derniers rois avaient successivement accordées au peuple. Or ces privilèges étaient, entre autres, la commutation du service féodal en argent, la suppression des présents que faisaient les villes et les provinces lors du mariage des rois et de leurs enfants ou lorsqu'ils armaient leurs fils chevaliers, l'abolition du droit de gîte, très-onéreux aux classes pauvres. Il était bien de réclamer le rétablissement de ces privilèges, mais les états généraux auraient dû admettre que, puisqu'on ne les avait concédés au peuple que moyennant des droits et des redevances pécuniaires, il était juste que les habitants et les communes continuassent de payer ces mêmes redevances ; s'y refuser, c'était soi-même abolir le contrat, qui n'engageait pas moins le peuple que ses maîtres. C'est ce que ne surent point comprendre les états de la langue ti'Oil, dominés qu'ils furent ]vàv le mépris et la haine que
leur inspiraient les dépréciations du duc d'Anjou. D'un autre côté les populations françaises se disaient, non sans raison , que les revenus publics et le produit des taxes dont on voulait charger le peuple n'étaient pas exclusivement destinés à faire face aux besoins de l'État.
Tandis que Paris et les provinces du Midi étaient en proie au désordre ou mal contenus par les supplices, la Flandre se voyait à son tour ensanglantée par des dissensions interminables. C'était encore l'ancienne lutte des corporations de métiers, des marchands et des bourgeois, contre le pouvoir aristocratique. Le brasseur Artewelt, qui, sous Philippe le Bel, avait déjà organisé dans ce pays une tyrannie populaire dirigée contre les nobles et les riches, avait été tué à Gand en 1 3/^5. Son fils, Philippe Artewelt, fut choisi pour chef par les rebelles de i'382. Celui-ci se montrait plus affable et plus libéral que son père. Le mouvement insurrectionnel des Flamands semblait s'être rattaché aux soulèvements des Parisiens et des Normands. Le jeune roi, deux de ses oncles et le connétable Olivier de Clisson marchèrent contre eux et les exterminèrent à la bataille de Rosebecque. Philippe Artewelt périt dans l'action, et son cadavre fut pendu par les vainqueurs. Cette défaite éteignit dans le sang les espérances du parti démocratique en Flandre et en France. La bataille de Rosebecque fut fatale aux Parisiens.
Le 10 février 1 383 , Pierre de Villiers , garde de l'oriflamme, ayant rapporté ce drapeau à Saint-Denis, le jeune roi vint dans la même église rendre grâces à Dieu de sa victoire Le même j our le prévôt des marchands et les principaux habitants de Paris se pré-
sentèrent à lui, l'assurant que la ville l'attendait avec une parfaite soumission, prête à lui obéir en toute chose. Ils firent plus; persuadés que Charles VI, auquel on prêtait des projets de vengeance, se montrerait plus doux et plus clément si on parvenait à l'intimider, ils déployèrent toute la milice de Paris du coté de Montmartre, aux abords de la ville et sur le chemin du roi. 11 y avait là vingt mille hommes armés de maillets et de piques, un corps d'arbalétriers et un corps de soldats portant le bouclier et l'épée. A la vue de cette armée le connétable et les seigneurs qui accompagnaient Charles VI se mirent à dire : « Voyez l'orgueilleuse canaille et sa jactance! Ils n'avaient qu'à venir avec cette belle armée servir le roi en Flandre; mais ils s'en sont bien gardés, et, au lieu de sonner les cloches pour célébrer nos victoires, ils osent se présenter en armes devant leur seigneur. » On envoya des hérauts qui demandèrent aux Parisiens : « Ou sont vos chefs? Lesquels de vous sont les capitaines? » Les Parisiens répondirent : « Nous n'en n'avons point d'autres que le roi et ses seigneurs. » Les hérauts demandèrent alors si le connétable et quatre barons pourraient entrer en sûreté, « Ah! vous nous raillez, repartirent les Parisiens. Allez leur dire que nous sommes prêts à recevoir leurs ordres. » Le connétable arriva au milieu d'eux. « Eh bien! gens de Paris, dit-il, qui vous a donc fait sortir ainsi de la ville? Il semble que vous vouliez combattre le roi votre seigneur. — Monseigneur, dirent-ils, nous n'en avons nulle volonté et ne l'avons jamais eue ; nous désirons seulement que le roi voie la puissance de sa bonne ville de Paris. Il est bien jeune et ne sait pas ce qu'il pourroit faire de nous si
jamais il en avait besoin. — C'est bon, c'est bon ! s'écria le connétable ; retournez paisiblement en vos logis et mettez vos armures bas si vous voulez que le roi descende à Paris? »
« Le roi, dit Juvénal des Ursins, fit alors crier en son armée que tous fussent prêts et armés pour entrer en ladite ville de Paris. Le lendemain matin les gens du roi s'approchèrent de la porte Saint-Denis et abattirent et rompirent les barrières et la porte. Il y eut alors trois batailles (corps d'armée), toutes à pied. En la première étoient le connétable de Clisson et le maréchal de Sancerre ; en la seconde étoit le roi, grandement accompagné de ses parents, et ils étoient tous à pied , excepté le roi , quoique certains disent que ses oncles fussent aussi à cheval. Au-devant du roi vinrent humblement le prévôt des marchands et foison de ceux de la ville, pour lui faire révérence et aucune brielve proposition. Mais il les refusa, et ne voulut qu'ils fussent entendus, ni qu'ils fissent révérence, ni dissent parole, et passa outre. Il vint à Notre-Dame, et, descendant de cheval, entra à l'église, où il fit son oraison et, son offrande en bien grande dévotion , ainsi que ses oncles et autres seigneurs. Il s'en revint au portail de l'église, monta à cheval et vint descendre au palais. Les gens d'armes étoient logés dans les différents quartiers en hôtelleries, et il fut crié à son de trompes qu'on ne dît aucunes paroles injurieuses, ni qu'on prît bien ou qu'on fît dommage à autrui. Il y en eut qui usèrent d'aucunes manières séditieuses et de mauvais langages; ils furent pris aussitôt et pendus à leurs fenêtres. Les ducs de Berri et de Bourgogne chevauchèrent par la ville , bien accompagnés , et firent pendre bien trois cents habitants, entre autres messire
Guillaume de Sens , maître Jean Filleul , maître Martin Double. Il n'y a voit personne à Paris qui n'eût grande crainte et peur. Il y en eut, des principaux de la sédition, qui furent décapités aux halles , et la femme de l'un d'eux, qui étoit grosse d'enfant, se précipita, comme désespérée, des fenêtres de son hôtel et se tua. Après ces choses les gens allèrent par la ville pour ôter les chaînes des rues, lesquelles furent emportées au bois de Yincennes. Toutes les armures furent prises dans les maisons des habitants; une partie fut portée au Louvre et l'autre au palais ; et on disoit qu'il y en avoit assez pour armer cent mille hommes. La duchesse d'Orléans et l'université de Paris vinrent devers le roi le prier et requérir qu'on procédât seulement à punir ceux qui étoient principaux des séditieux.
« Et après ces choses ainsi faites on remit les aides, c'est à sçavoir gabelles , impositions et le quatrième. L'échevinage futôté, et il fut ordonné qu'il n'y auroit plus d'échevins ni de prévôt des marchands, et que tout le gouvernement se feroit par le prévôt de Paris. » L'Université sollicita du roi la grâce des Parisiens et ne put l'obtenir. Bientôt parmi les victimes de la vengeance des princes on eut à compter l'avocat général Jean Desmarets, alors âgé déplus de quatre-vingts ans ; en marchant au supplice l'illustre vieillard récitait le psaume : Judica me, Deus, et discerne causant meam. « Quand ce vint à lui de recevoir du bourreau le coup mortel on lui dit : « Demandez « merci au roi, maître Jean, pour qu'il vous pardonne vos « fautes. » Il se retourna et dit : « J'ai servi bien et loyalement le roi Philippe, son bisaïeul, le roi Jean et le roi Charles, son père; jamais aucun de ces rois n'a rien eu à
me reprocher, et celui-là ne me reprocheroit rien plus s'il a voit l'âge et la eonnoissance d'un homme fait. Je ne pense pas que ce soit lui qui soit en rien coupable d'un tel jugement ; je n'ai donc que faire de lui crier merci. C'est à Dieu seul qu'il faut demander merci, et je le prie de me pardonner mes péchés. » A peine fut-il mort que le gouvernement supprima la place de prévôt des marchands et en attribua la juridiction au prévôt de Paris, magistrat de police nommé par le roi lui-même. Peu de jours après fut envoyé au supplice Nicolas Flamand, ce marchand drapier dont le nom se rattachait à l'administration du prévôt Etienne Marcel, et qui, par son influence, avait calmé plusieurs insurrections populaires.
Il y avait plus d'un mois que duraient ces exécutions ; elles se terminèrent par une grande scène. On assembla le peuple dans la cour du palais. Un échafaud avait été élevé sur les degrés. Le trône du roi y fut placé et magnifiquement orné. Le jeune prince s'y assit, entouré de ses oncles, de sa suite et de son conseil. Pierre d'Orgemont, chancelier de France, que le ressentiment du duc d'Anjou avait éloigné et que la faveur du duc de Bourgogne venait de rappeler, prit la parole. D'une voix tonnante il rappela toute la longue histoire des séditions de Paris depuis quarante ans , l'audace des bourgeois contre l'autorité royale, les désordres et les cruautés qui avaient maintes fois rempli la ville; puis il parla des justes punitions qui déjà étaient tombées sur les coupables et de celles qui étaient encore nécessaires. Il se retourna ensuite vers le roi et lui demanda s'il n'avait pas parlé selon ses intentions. « Oui, » dit le roi. Alors toute cette foule se mit à gémir, h se désespérer, en criant miséricorde. Les femmes et les filles des pauvres boiu>
geois qui étaient encore en prison sanglotaient et s'arrachaient les cheveux. En ce moment les ducs de Bourgogne et de Berri s'avancèrent devant le trône, mirent le genou en terre et demandèrent grâce pour labonne ville de Paris. Le roi dit qu'il y consentait, et qu'il voulait bien commuer en peine civile la peine criminelle méritée par tant de rébellions. C'était le besoin d'argent qui faisait parler ainsi, et l'on continua à taxer et à pressurer tous les riches bourgeois de Paris , les quarteniers , les centeniers , les dizainiers. Les bonnes villes de Rouen , de Reims, d'Orléans, de Troyes, de Sens , de Châlons , furent traitées de même sorte; on y vit beaucoup de supplices, et on y leva de fortes sommes.
Vers le même temps la douloureuse monotonie des souffrances de la population parisienne fut interrompue par un duel judiciaire , dernier vestige d'un abus que l'Eglise s'efforçait de faire disparaître.
« En i386, dit Félibien , le roy permit un combat singulier entre deux gentilshommes normands, messire Jean de Carrouges et Jacques Le Gris. Celui-ci étoit accusé par la femme de Carrouges de l'avoir violée. Le mari porta ses plaintes au roi et en eut plusieurs audiences, où il demanda qu'il lui fût permis de laver son outrage dans le sang d'un traître qui avoit abusé de la longue et étroite familiarité qui avoit été entre eux dès la jeunesse pour le déshonorer. Le roi ne voulut permettre le combat qu'à condition que le Parlement jugeât qu'il dût être accordé. Après que les avocats eurent plaidé la cause, sans pouvoir produire de témoins, il fut dit qu'il y avoit lieu d'ordonner le duel. Le jour en fut assigné au 22 décembre, et le lieu indiqué derrière les murs de Saint-Martin des Champs. Le roi et
toute la cour s'y trouvèrent, et tout ce qui restoit de place hors du champ fut rempli d'une infinité de peuple. Les deux champions, a l'ordinaire, firent le serment, l'un de la vérité de son accusation , et l'autre de son innocence ; après quoi ils se retirèrent chacun d'eux à un des bouts de la lice, et, au signal donné par le juge, ils partirent l'un et l'autre au pas de leurs chevaux et s'attaquèrent à coups d'épée. Jean de Carrouges fut le premier blessé d'un coup dans la cuisse, qui lui fit perdre tant de sang que les assistants commencèrent à craindre pour lui. Mais, ranimant son courage à la vue de son sang, il attaqua vivement Jacques Le Gris, et, ayant trouvé moyen de le joindre, il le saisit par le casque et l'entraîna tout armé à terre, où, le tenant sous lui et tatant de l'épée le défaut de la cuirasse , il voulut le forcer, par la crainte de la mort, à l'aveu de son crime. Le Gris persista à dire toujours qu'il étoit innocent; mais, comme il avoit été mené à outrance, il fut jugé convaincu par le succès du combat, et, comme tel, suivant l'usage , il fut traîné et pendu au gibet. Cependant il éloit véritablement innocent, comme on l'apprit de la confession d'un malheureux qui fut depuis exécuté à mort pour d'autres crimes, et qui s'accusa volontairement de celui qu'on avoit imposé a Jacques Le Gris. La dame de Carrouges, pour réparer le tort qu'elle avoit fait à sa personne et à sa mémoire , se retira dans un couvent après la mort de son mari et y passa le reste de ses jours dans la pénitence. »
Jeune, impétueux, abandonné à son goût pour le faste et le plaisir, Charles VI aimait à oublier la misère de ses peuples en donnant de splendides fêtes. Aucune de ces réjouissances onéreuses n'égala la pompe qui fut déployée à
Paris à l'occasion de l'entrée solennelle d'Isabeau de Bavière, qui venait d'épouser Charles VI. « La reine, disent les historiens, partit de Saint-Denis en litière, accompagnée de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berri, de la duchesse de Bar et de plusieurs princesses. Devant la litière marchaient à cheval le duc de Touraine, frère de Charles VI, et le duc de Bourbon; aux deux cotés, le duc de Bourgogne et le duc de Berri ; en arrière , le comte d'Ostrenant et le sire Henri de Navarre. Chaque litière des dames qui suivaient la reine était aussi escortée de chevaliers. Le sire Henri de Bar et le sire Guillaume de Namur étaient auprès de la duchessse de Bourgogne. En sortant de Saint-Denis la route était bordée de douze cents bourgeois de Paris à cheval et vêtus de robes rouges et vertes. Après que le cortège eut traversé la foule qui se pressait sur la route, il arriva à la porte Saint-Denis. On avait arrangé là un ciel et des nuages remplis de petits enfants représentant les anges ; parmi eux Notre- Dame, tenant dans ses bras le petit Enfant Jésus, qui s'amusait avec un moulinet fait d'une noix creuse. Un soleil d'or portant les armes de France et de Bavière brillait dans ce ciel, et les anges chantaient mélodieusement. Dans la rue de Saint-Denis on avait établi une fontaine sur un reposoir d'azur aux fleurs de lis, dont les colonnes portaient les armoiries des plus nobles seigneurs de France. La fontaine était entourée de belles jeunes fdles bien parées , avec de beaux chapeaux de drap. d'or. Elles chantaient et offraient, dans des coupes de vermeil, l'hypocras et les douces liqueurs qui coulaient de la fontaine.
«Plus loin, devant le couvent de laTrinité, était un grand
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échafaud où était représentée une forteresse. On voyait auprès le roi Saladin et ses Sarrasins, et de l'autre coté le roi Richard Cœur de Lion avec ses chevaliers portant leurs éeussons, tels qu'ils les avaient eus à la croisade. Le roi de France était figuré là sur son trône, entouré des douze Pairs de son royaume, chacun avec ses armoiries. Le roi Richard s'approcha de lui respectueusement, lui demanda la permission d'aller combattre le roi Saladin, et l'on vit alors la représentation d'une belle bataille. A la seconde porte de Saint-Denis, qui, longtemps après, fut démolie par ordre de François Ier, il y avait encore un ciel plus riche que le premier, avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Des enfants de chœur vêtus en anges chantaient, et tout à coup, lorsque la reine passa, il y en eut deux qui descendirent par mécanique, et posèrent une couronne d'or sur sa tête en chantant :
Noble dame des fleurs de lys , Soyez reine du paradis De France ; de ce beau pays Nous retournons en paradis .
« Toute la rue Saint-Denis était couverte et tapissée de draps de camelot, d'étoffes de soie et de belles tapisseries représentant des personnages des diverses histoires. Au Châtelet on avait fait un parc planté d'arbres, où. se jouaient des lièvres, des lapins et des oiseaux. Dans ce parc était un château avec ses tours, dont chaque créneau était gardé par un homme d'armes. Sur la terrasse était le lit de justice du roi, où siégeait madame sainte Anne. Alors sortit du bois un grand cerf blanc qui remuait la tête et tournait les yeux : c'était pour l'appeler la devise du roi Un aigle et un lion s'avancèrent
2j2 HISTOIRE DE PARIS. (1380-1303)
pour attaquer le cerf; mais il prit le glaive de justice sur le lit pour se défendre, et douze jeunes filles, l'épée à la main, vinrent aussi pour le protéger (r). »
Félibien, qui résume à sa manière les chroniques du quatorzième siècle, ajoute à ces détails :
« Le spectacle le plus surprenant fut l'action d'un homme qui, se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de Notre-Dame jusqu'à l'un des ponts par oii la reine passoit, entra par une fente ménagée dans la couverture de taffetas dont le pont étoit couvert, mit une couronne sur la tête de la reine, et ressortit par le même endroit, comme s'il s'en fût retourné au ciel. L'invention étoit d'un Génois, qui avoit tout préparé depuis longtemps pour ce vol extraordinaire ; et ce qui contribua a le rendre encore plus remarquable, même loin de Paris, c'est qu'il étoit fort tard, et que l'homme qui faisoit ce personnage avoit à chaque main un flambeau allumé , pour se faire voir et admirer la beauté d'une action aussi hasardeuse que celle-là. Pendant que la reine passoit, le roi eut la curiosité de voir le succès des préparatifs que la ville avoit faits pour cette entrée, surtout le château de bois du Grand-Châtelet et ses machines; mais il ne convenoit pas qu'il y allât d'une manière qui pût le faire connoître. Il proposa de se déguiser et de monter en croupe derrière Charles de Savoisy, seigneur de Seignelay, alors son chevalier d'honneur et depuis grand -échanson. Savoisy employa vainement toutes sortes de raisons pour le détourner de ce dessein ; le roi voulut être obéi. Savoisy et le roi se déguisèrent, et, montant sur
(i) M. de Bâtante, Histoire des ducs de Bourgogne.
un bon et fort cheval, Savoisy en selle, le roi derrière lui, Savoisy promena le roi à travers la foule et lui fit voir ce qu'il y avoit de plus curieux. La plus grande difficulté fut auprès du Châtelet, à cause de la presse. Savoisy avançoit le plus qu'il lui étoit possible, malgré la foule et l'embarras. Le château étoit gardé par des sergents, qui, pour empêcher l'irruption de la populace, déchargeoient de grands coups de baguettes de bouleau. Le roi, qu'on ne connoissoit point, en reçut un bon nombre sur les épaules, et Savoisy en eut aussi sa part. Le roi n'en fit que rire, et après la cérémonie il en fit le conte à la reine et aux dames pour les réjouir. Au parvis de Notre-Dame la reine et les princesses mirent pied à terre, furent reçues par l'évêque et son clergé, et conduites à l'église devant le grand autel. La reine, après y avoir fait ses prières, fit présent à la trésorerie de quatre beaux draps d'or et de la couronne que les anges lui a voient mise sur la tête à la porte de Paris. Jean de la Rivière et Jean IjC Mercier en présentèrent une autre plus riche, dont l'évêque de Paris et les ducs de Berri, de Bourgogne, de Touraine et de Bourbon , ornèrent la reine, qui remonta ensuite dans sa litière et fut conduite avec les autres princesses au palais, où le roi l'attendoit avec la reine Jeanne et la duchesse d'Orléans. Le lendemain elle fut conduite à la Sainte-Chapelle par les quatre ducs, et y fut sacrée et couronnée par Jean de Vienne, archevêque de Rouen. La messe fut suivie du festin, qui fut servi dans la grande salle du Palais. À la haute table étoient, à commencer par un bout, l'évêque de Noyon, l'évêque de Langres, l'archevêque de Rouen, le roi, avec une couronne d'or sur la tête, la reine, aussi couronnée de la même façon et en
grand appareil. A la même table étoient assis les évêques de Noyon et de Langres, l'archevêque de Rouen, le roi d'Arménie ( de la maison de Lusignan ), les duchesses de Bourgogne, de Berri et de Touraine, la comtesse deNevers, mademoiselle de Bar, madame de Coucy, mademoiselle d'Harcourt et madame de La Trémouille. La foule du peuple qui regardoit ce festin étoit si grande que la chaleur fit évanouir la reine et madame de Coucy . Pour intermède on avoit disposé dans la cour du palais un château qui représentoit la ville Troie. Il étoit défendu par le roi Priam, son fils Hector et les princes troyens, armés de toutes pièces, portant leur blason sur leurs bannières, et attaqué par les rois grecs, dont on avoit aussi figuré les armoiries. Le soir il y eut un grand bal à l'hôtel Saint-Paul, où le roi habitoit d'ordinaire. » Le lendemain la ville de Paris vint offrir des présents magnifiques à la reine et à la duchesse de Touraine. Les fêtes se terminèrent par une joute où le roi parut à la tête de trente chevaliers, les premiers du royaume, qu'il avait choisis pour chevaliers du soleil d'or. Il parut lui-même dans la lice et remporta le prix de la joute, vraisemblablement parce qu'il était roi. Les courtisans de tous les siècles se ressemblent.
Cependant les magistrats de Paris et les bourgeois avaient , selon l'usage , à fêter par de riches offrandes la bienvenue de la reine. Ils se rendirent à l'hôtel Saint- Paul, ditFélibien, « avec les présents de la ville, portés par deux hommes sur un brancard surmonté d'un ciel, et environnés de rideaux de soie si déliés qu'on distinguoit bien à travers ce qui étoit sur le brancard. Us furent conduits à la chambre du roi, où onlesattendoit,et qu'ils trouvèrent tout ouverte. Us firent poser le brancard sur deux
tréteaux, et, s'étant mis à genoux, ils dirent au roi i Trèscher Sire et noble Roi, vos bourgeois de la ville de Paris vous présentent , au jojeux avènement de votre règne , tous les joyaux qui sont sur cette litière. Ils appeloient joyeux avènement le gouvernement du royaume que le roi avoit pris en main. Le roi leur répondit : Grand merci, bonnes gens ; ils sont beaux et riches. Quand la Ville se fut retirée le roi s'approcha pour considérer le présent. Il y avait quatre pots, six trempoirs et six plats d'or, le tout du poids de 1 5o marcs. Une autre compagnie de bourgeois conduisit à la chamhre de la reine un brancard porté par deux hommes déguisés l'un en ours et l'autre en licorne, et sur ce brancard il y avoit une nef, deux grands flacons, deux drageoirs , deux salières, six pots et six trempoirs d'or, douze lampes et deux bassins d'argent; en tout 3oo marcs d'or et d'argent. Le présent de la Ville à la duchesse de Touraine fut conduit par douze bourgeois et porté par deux hommes déguisés en Mores ; il y avoit une nef, un grand pot, deux drageoirs, deux grands plats et deux salières d'or, avec six pots, vingt-quatre petits plats ou saucières, et autant de tasses d'argent, le tout du poids de 200 marcs. Tous ces présents avoient coûté à la ville plus de 60,000 couronnes d'or. On ne dîna point en public, parce qu'on vouloit être de bonne heure au tournoi qui se devoit faire dans la coulture Sainte-Catherine, où les lices étoient préparées, avec des échafauds tout autour pour la reine, les princesses et les autres daines. Il y eut trois tournois, trois jours de suite, comme à Saint-Denis, le premier pour les chevaliers, le second pour les écuyers, et le troisième fut général pour les uns et pour les autres. La devise du roi éloit le soleil d'or, et les tenants s' appeloient les
chevaliers du roi au soleil (For. Ils étolent au nombre de trente, et l'on y comptoit entre autres les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de la Marche et son frère, Guillaume de Namur, et le connétable de Clisson . La joute commença à trois heures après midi, et le roi se mit du coté des assaillants. La poussière incommoda fort tant les combattants que les spectateurs. Le roi emporta le prix, comme celui des forains ou des assaillants qui avoit le mieux jouté, et parmi les tenants le prix fut adjugé à un frère bâtard de la duchesse de Bourgogne. La reine fut reconduite à l'hôtel Saint-Paul, ou le souper fut suivi de danses et de divertissements jusqu'au lever du soleil. Le mercredi l'on fit venir plus de deux cents porteurs d'eau pour arroser les lices. La joie publique fut redoublée par l'arrivée du comte de Saint-Paul, qui apporta les nouvelles de la trêve avec l'Angleterre. Après dîner les écuyers, au nombre de trente tenants, combattirent, etc. »
Ces détails, qui résument les récits de Froissart et de Juvénaldes Ursins, attestent que la cour, sous Charles VI, si elle condamnait Paris à supporter de lourdes taxes, ne marchandait pas en matière de splendeurs et de fêtes publiques.
Cependant tout n'était pas spectacle et réjouissance ; il y avait au dehors et à l'intérieur des causes de luttes opiniâtres entre les peuples et leurs maîtres. Les villes de Flandre, et surtout la courageuse cité de Gand, n'avaient point renoncé à se délivrer du joug de leurs seigneurs français ; elles se montrèrent aussi ennemies de Philippe le Hardi que de Louis de Ne vers ; il fallut que Charles VI marchât en personne pour les réduire. Ses troupes et celles du duc de Bourgogne s'unirent contre les Gantois, qui
succombèrent enfin dans cette lutte inégale. Lorsqu'on nous aura tous égorgés, disaient ces marchands, nos os se réuniront pour combattre. Leur courage fut trompé dans son attente ; la liberté eut des martyrs, et ce ne fut pas la liberté seule, car les Flamands combattirent non-seulement pour repousser des princes étrangers , mais encore pour rester fidèles au pape de Rome tandis que la France ne reconnaissait que celui d'Avignon.
Charles le Mauvais vivait toujours, comme une menace permanente contre la vie des rois de France et l'indépendance de leur royaume. Ce prince avait tenté de faire empoisonner Charles VI et ses oncles, mais son crime fut déjoué. On ne sait à quelle odieuse ressource il aurait de nouveau eu recours lorsqu'il mourut victime d'un tragique accident. Comme il était épuisé de maladie et de débauches, il se faisait rouler dans un drap imbibé d'espritde-vin; le feu ayant pris à ce linge, le roi de Navarre périt misérablement.
Charles VI fît à deux reprises les préparatifs d'une expédition contre l'Angleterre, où régnait le faible et malheureux Richard II ; ces armements n'eurent d'autre résultat que d'épuiser le trésor. Une campagne contre le duc de Gueldre fut encore moins heureuse. Ces fâcheux événements soulevèrent les esprits , et le roi donna satisfaction aux mécontents en éloignant ses oncles des affaires publiques (1 388). Cette mesure fut suivie de quelques changements qui révélèrent au peuple la bonté du roi et firent espérer en sa justice. Le duc de Berri, qui avait abusé de son pouvoir en se livrant à de nombreuses exactions, fut révoqué de son gouvernement: des taxes onéreuses furent abolies (1388-1392;,
Ces réformes faisaient un peu pardonner au jeune roi les folles prodigalités de son règne et son amour désordonné des plaisirs, et peut-être lui méritèrent-elles à juste titre le surnom de Bien-Aimé , lorsqu'un fatal événement vint tout d'un coup replonger la France dans un abîme de maux. Le roi avait entrepris une guerre contre la Bretagne ; comme il sortait du Mans et traversait une foret de pins, vers l'heure de midi, au milieu des ardeurs du soleil, un inconnu, vêtu d'une façon étrange, pieds nus et la tête découverte, se précipita au-devant de lui, saisit la bride de son cheval et lui cria : O roi, ri avance pas plus loin ! Retourne, tu es trahi! En même temps un page de la suite du prince laissa tomber une lance sur un casque. Cette apparition mystérieuse et ce bruit imprévu troublèrent subitement l'esprit du roi ; une révolution s'opéra dans ses facultés mentales, il se crut menacé de mort, ou plutôt il tomba dans une folie furieuse. Armé de son épée, il s'élança sur les gens de sa suite, en tua quatre, blessa son frère, le duc d'Orléans, et ne s'arrêta que vaincu et désarmé par la fatigue. Ainsi commença la longue et déplorable démence de Charles VI. Le roi fut confié à la garde de ses oncles, les ducs de Berri et de Bourgogne , et ces princes s'attribuèrent à la fois la tutelle de leur neveu et celle de l'Etat. La France, pendant trente ans que dura la maladie de son roi, fut désolée par une horrible anarchie. Le malheureux Charles VI, tantôt livré à une noire mélancolie, tantôt furieux, ne jouissait, de temps à autre, d'intervalles lucides que pour mieux voir les profondes misères de ses peuples. Tant qu'il demeurait privé de sa raison, deux factions acharnées, l'une, celle du duc de Bourgogne, l'autre, celle du duc d'Orléans et de la
reine Isabeau de Bavière^ se disputaient la régence, le pouvoir ou l'argent. Quand il reprenait pour un peu de temps ses esprits il était tout au plus le prêtenom ou le jouet du parti triomphant. La reine avait été associée à la régence, mais son intervention dans les affaires n'était guère propre à calmer les maux du pays. Cette femme ne songeait, comme les princes, qu'à pressurer la France, en attendant le moment de la vendre; elle préludait d'ailleurs à la trahison par l'adultère et l'inceste.
Un crime ( ils étaient alors bien fréquents ) troubla la cour et Paris. Il y avait un homme qui, plus que les ducs de Bourgogne et de Berri, haïssait le connétable ; c'était le sire Pierre de Craon , favori du duc d'Orléans , et qui , ayant autrefois volé le trésor du duc d'Anjou , lors de l'expédition de Naples, se trouvait justement repoussé par la maison d'Anjou et par Olivier de Clisson, le partisan et l'allié de cette famille. Pierre de Craon et le duc de Bretagne avaient un égal intérêt à faire disparaître Clisson, et ils étaient bien certains que ni le duc de Bourgogne ni le duc de Berri ne chercheraient à venger la mémoire de l'ennemi commun. Le 1 3 juin I3Q2, jour de la fête du Saint-Sacrement, le sire de Craon, qui se tenait caché à Paris, jugea l'occasion favorable pour en finir avec Clisson. A l'issue d'une grande fête que donnait le roi à l'hôtel Saint-Paul et oîi assistait le connétable, Pierre de Craon, escorté de quarante bandits à cheval, se porta au coin de la rue Sainte-Catherine et y épia le passage de son ennemi. Au moment où Clisson parut les gens de Pierre de Craon se jetèrent sur ses valets et éteignirent leurs torches. Clisson crut d'abord que c'était un jeu du duc d'Orléans qu'il supposait l'avoir suivi. « Monseigneur,
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dit-il, vous êtes jeune; il faut bien vous pardonner; ce sont jeux de votre âge. » Mais Pierre de Craon lui cria : « A mort, à mort, Clisson ! Si vous faut mourir. — Qui estu? dit Clisson ; qui dit de telles paroles? — Je suis Pierre de Craon, votre ennemi; vous m'avez tant de fois courroucé que si le vous faut amender. Avant ! dit-il à ses gens; j'ai celui que je demande et que je veux avoir. » Le connétable essaya de se défendre, mais il fut bientôt blessé et renversé de cheval; en tombant sa tête vint heurter contre la porte en tr' ouverte d'un boulanger, qui céda sous le coup ; ce fut ce qui le sauva. Les assassins le crurent mort; ils avaient d'ailleurs reconnu le connétable, et, effrayés de s'être attaqués à un si grand seigneur, ils se hâtèrent de fuir avec Craon jusqu'à son château de Sablé, dans le Maine.
Les efforts mêmes que l'on faisait pour délasser par des fêtes l'esprit du pauvre roi contribuèrent à redoubler sa démence. Dans la nuit du 29 janvier 1 3q3, le mariage d'une noble Allemande, dame d'honneur de la reine, fit imaginer, pour le bal de la cour, à l'hôtel Saint-Paul, une mascarade d'hommes sauvages, revêtus d'habits de toile sur lesquels étaient collées, avec de la poix, des étoupes très-déliées qui ressemblaient à du poil. Le roi trouva cette invention si plaisante qu'il voulut être de la partie. Cinq jeunes courtisans, le comte de Joigny, le bâtard de Foix, Aimery de Poitiers, Hugues de GuisayetlNantouillet, liés les uns aux autres, parurent sous ce déguisement avec Charles, qui tenait un bout de leur chaîne. A leur entrée dans la salle ils ne furent point reconnus; on s'approcha d'eux pour les examiner des pieds à la tête. Le duc d'Orléans, qui tenait un flambeau, mit le feu, bien
involontairement sans cloute, à la tunique de l'un d'eux, et bientôt ils furent tous enveloppés de flammes. Le roi se fît aussitôt reconnaître et fut préservé par la duchesse de Berri, qui le couvrit de son manteau; un seul des cinq autres, Nantouillet, rompit sa chaîne et alla se jeter, à demi brûlé, dans une cuve remplie d'eau de la cuisine du roi, ce qui le sauva. Les autres moururent dans des tourments horribles. Le sort de l'un d'eux, Hugues de Guisay, n'excita aucune pitié et parut une juste punition de Dieu. Non-seulement il était adonné à tous les vices et menait une vie coupable, mais il était en outre le plus cruel et le plus insolent des hommes. Un de ses plus grands plaisirs était de maltraiter ses valets et ses serfs; il les déchirait à coups de fouet et de bâton, les foulait aux pieds, riait de leurs gémissements et leur disait : « Aboie, chien! » Lorsque son convoi passa dans les rues la populace se montra animée d'une joie vengeresse et cria brusquement : « Aboie, chien ! » Ainsi les excès des grands amassaient dans les couches inférieures de la société des trésors de haine. Ces sentiments ne s'adressaient point au roi, que le peuple aimait et plaignait. La multitude se porta sous les fenêtres du palais de Charles VI, et, pour calmer ses appréhensions, il fallut lui montrer ce malheureux prince. Les jours suivants, pour remercier Dieu d'avoir épargné ses jours, on fit une procession solennelle de la porte Montmartre à l'église Notre-Dame; le roi y vint à cheval, et les princes du sang le suivirent pieds nus. Quant au duc d'Orléans, comme on l'a vu plus haut, en expiation de sa conduite imprudente, il fit élèvera ses frais la magnifique chapelle des Célestins que nous avons décrite.
La multitude compatit volontiers aux rois qui souffrent,
et les bourgeois de Paris, tant de fois rebelles, plaignaient l'infortuné Charles VI, déploraient son triste sort, et l'aimaient d'autant plus que désormais on ne pouvait lui imputer ni les malheurs, ni les exactions, ni les actes de tyrannie. Quand on le voyait passer, pâle, le front baissé, le regard éteint, se rendant à l'église ou à la promenade, on le saluait avec une pitié respectueuse et sympathique, on cherchait à ne voir en lui que la victime de quelques ténébreuses machinations. A plusieurs reprises de prétendus sorciers furent appelés pour combattre par des pratiques de magie l'effet des maléfices contraires auxquels on attribuait la démence du roi ; presque toujours ces expédients coupables n'aboutissaient qu'à redoubler la maladie et les souffrances de Charles VI, et plus d'un empirique eut à payer de sa vie ces tristes résultats. Cependant les églises étaient remplies de fidèles qui demandaient avec ferveur la guérison du monarque. Les crises alternatives de folie et de bon sens répandaient tour à tour le désespoir ou la consolation, tandis qu'elles ne servaient qu'à entretenir dans le gouvernement du royaume une oscillation perpétuelle, cause des troubles les plus dangereux.