Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Tom. 2
Philippe III , surnommé le Hardi , rapporta en France les restes de saint Louis, son père , et ramena en même temps les cercueils de sa femme, Isabelle d'Aragon, et de son frère, Jean-Tristan. $
« Quand le roy, disent les grandes Chroniques de France, fut venu à Paris , qu'il désiroit beaucoup revoir, il fut commandé qu'on ornast les corps qui avoient esté apportés de ces lointaines terres. Quand ils furent prests et ornés, le bon roy Philippe prit son père et le conduisit jusqu'à Nostre-Dame de Paris avec les autres qui estoient trépassés en chemin. Là il leur chanta les vigiles bien et hautement , et il y avoit grand foison de luminaires autour des bières, et grand compaignie de gens
nobles et autres qui toute la nuit veillèrent jusques au jour. Le lendemain (22 mai 127 1 ) au matin le roy Philippe prit son père et le troussa sur ses épaules, et se mit en chemin tout à pied pour aller droit à Saiuct-Denis. Avec lui furent grand nombre de nobles de France. Tous les religieux de Paris sortirent bien et ordonuément, à grans processions f disans le service des morts et prians pour l'ame du bon roy qui tant les amoit. Les arche vesques, évesques, abbés, revestus de leurs habits, leurs mitres sur la teste, leurs crosses au poing, venoient ensuite en bonne dévotion. Tant allèrent que pas à pas ils vinrent à Sainct-Denis. Mais avant qu'ils entrassent en la ville le couvent leur vint à Tencontre ; et estoient tous les moines revestus de leurs chapes de chœur, chacun un cierge ardant eu sa main, et receurent humblement le corps de monseigneur sainct Loys. Mais comme Ton vouloit entrer en l'église les portes furent closes , parce que rarchevesque de Sens et l'évesque de Paris estoient là revestus de leurs insignes pour le corps du sainct roy et de ses compaignons enterrer; ce que les moines de Sainct-Denis ne pouvoient souffrir, car rarchevesque et l'évesque vouloient ainsi user de leur franchise et avoir juridiction sur l'église de Sainct-Denis, comme ils ont sur les autres de leur diocèse et dépendance , tandis que les moines de Sainct- Denis sont exemps , et ne feroient rien pour archevesque ni pour évesque , si cela ne leur plaisoit et n'estoit à leur gré.
o Le roy estoit donc devant la porte, son père sur ses épaules, ainsi que les barons et les prélats qui en l'église entrer ne povoient. Alors fut commandé à l'arche vesque et à l'évesque qu'ils s'allassent dévestir et qu'ils ne fissent
point empeschement à si haute besogne. Quand ils s'en furent allés les portes furent ouvertes; le roy entra dedans ; puis les barons et les prélats commencèrent à chanter le service des morts bien et très-dignement, et puis enterrèrent les sainctes reliques et les ossements du sainct roy Loys à côté de son père et de son aïeul Philippe, qui tant fut puissant en armes, et y mirent une tombe d'or et d'argent, et de noble facture. Les ossemens de Pierre le Chambellan furent enterrés aux pieds de sainct Loys , en telle manière et ainsi comme il gisoit à ses pieds quand il estoit en vie. Madame Ysabel fut enterrée d'autre part, assez près du bon roy, et messire Jehan-Tristan , comte de Nevers, à coté de lui. »
Trois ans après, Philippe le Hardi épousa Marie de Braban, a la belle et sage damoiselle, » fille du duc Henri. La cérémonie nuptiale eut lieu d'abord à Vincennes, et peu de temps après elle fut renouvelée à Paris, a L'assemblée grande et belle, disent encore les Chroniques de Saint-Denis, se composoit de hauts princes, de hauts hommes et de moult grands barons, venus de France et d'Allemagne. L'arche vesque de Rheims chanta la grand'messe, et après mit la couronne sur la teste de la reine Marie et la sacra et bénit , comme c'est la coutume en France. La feste fut moult noble et moult belle, tellement que à peine la pourroit nul raconter. Les chevaliers estaient vestus de draps de couleurs variées, de vair, de gris, de vert ou d'écarlate et de plusieurs autres nobles couleurs ; les fermaux d'or sur la poitrine, et sur les épaules des grosses pierres précieuses, comme émeraudes, saphirs, jacintes, perles, rubis et plusieurs autres de plusieurs manières. Ils avoient aux doigts anneaux d'or ornés de riches
diamans et de riches topazes ; et estaient leurs femmes a tournées de riches tressoirs et de riches guimpes , toutes tissues à fin or et couvertes de perles et autres pierres. Les bourgeois de Paris firent fiste moult grant et moult solempnel et encourtinèrent la ville de riches draps de diverses couleurs. Les dames et les pucelles s'esbaudissoient en chantant chansons et motés. »
Le royaume s'agrandissait et se fortifiait. Vers Tan 127 1 étaient morts Alphonse IX , comte de Poitiers et de Toulouse, et sa femme Jeanne, fille de Raymond VII. La couronne hérita de leurs apanages, et les vastes comtés de Toulouse et d'Auvergne ne cessèrent point, depuis lors, d'appartenir au roi de France.
Henri, successeur de Thibaut II, et comme lui comte de Champagne et roi de Navarre, était mort sans enfants mâles (1274) et ne laissant qu'une fille âgée de trois ans , appelée Jeanne. Cette jeune reine et sa mère, princesse du sang capétien , furent contraintes par différentes intrigues de quitter la Navarre et de se réfugier à la cour de Philippe le Hardi. Ce roi épousa vivement la cause des deux reines exilées. Son intervention armée eut un heureux effet : Jeanne fut rétablie sur son trône; mais, pour resserrer les liens de patronage qui l'unissaient à la famille de France , Philippe 111 la fiança à celui de ses fils qui plus tard régna sous le nom de Philippe le Bel. Par ce mariage la Navarre et la Champagne furent réunies à la couronne des Capétiens.
Si l'on compare d'un coup d'œil la France de Hugues Capet et de Louis le Gros à la France agrandie successivement par Philippe-Auguste, Louis VIII, Louis IX et Philippe 111, on verra quel spectacle différent elles pré-
sentent à l'histoire. A la place d'un chétif domaine, contesté et pauvre, s'étendant h peine de la Bcauee au Vermandois, et dans lequel le roi ne pouvait faire trois pas sans heurter du pied un seigneur de Montlhéry ou de Corbeil, sans avoir sa route barrée par quelques bourgades ou par quelques vassaux des banlieues de Paris ou de Laon, on apercevra tout d'un coup un vaste royaume borné par la Somme, la Meuse et la Moselle, au nord; par les Pyrénées et le Rhône , au sud ; redouté de l'empire, des rois d'Angleterre, de l'Espagne, chéri de l'Église dont ses rois s'honoraient d'être fils; célèbre en Afrique, et respecté même par les Tartares de l'Orient. Trois siècles avaient préparé ou accompli cette révolution considérable. On peut, sans crainte d'être démenti par l'histoire, conclure de cette situation que la grandeur et l'importance de Paris s'étaient développées en proportion autant que la France.
L'organisation de l'Université était toujours la cause ou le prétexte d'agilations et de conflits. Pour remédier à ces désordres on imagina de classer les étudiants de Paris en quatre grandes catégories qui furent appelées les Nations de France, de Picardie, de Normandie et de Germanie. Ces divisions étaient loin d'avoir une exactitude géographique incontestable. Dans la Nation de France on rangeait les étudiants originaires de l'Auvergne, de l'Anjou, du Poitou, du Maine, de la Touraine , du Berri et du Nivernais; la Nation de Picardie comprenait ceux de Flandre, de Bourgogne et de Champagne, la Nation de Normandie, ceux des provinces neustriennes et de la Bretagne, et en outre les étudiants anglais et écossais ; enfin dans la Nation de Germanie on rangeait les Al-
lemands, les Lombards, les Romains et les Siciliens. Chacune de ces Nations avait ses écoles publiques, son procureur et ses officiers particuliers, mais leur ensemble formait l'université de Paris et obéissait aux mêmes règlements et au même chef.
Indépendamment des quatre Nations qui constituaient la faculté des arts et des lettres , trois autres facultés ( théologie, droit et médecine ) dépendaient également de l'université de Paris, et ce vaste corps embrassait ainsi dans son enseignement l'ensemble des connaissances intellectuelles. Au mois de décembre 1 270 Etienne , évêque de Paris, avait eu occasion de condamner diverses propositions erronées qui s'étaient produites au sein des écoles. Appréhendant le danger qui pourrait naître si de pareils abus étaient tolérés, il invita le recteur de l'Université et les procureurs de la faculté des arts et des lettres à ne plus permettre que l'on discutât dans les classes les questions exclusivement du domaine de la foi; « car, disait le prélat, il ne faut pas que les esprits encore faibles des jeunes gens s'accoutument à vouloir sonder des mystères que nous devons croire sans les soumettre au raisonnement. » L'université de Paris, s'associant à la pensée de l'évêquc, fit des règlements sévères pour empêcher les études et les disputes scolastiques de s'aventurer sur le terrain de la négation , de l'hérésie et du doute.
L'impulsion donnée sous saint Louis aux améliorations du régime de Paris se continuait, durant le règne de Philippe III, par les soins et les conseils des sages administrateurs légués à ce prince. A cette époque tout ce qui concernait la voirie urbaine se trouvait dans les attributions d'un magistrat de Pédilité parisienne nommé
voyer, à raison de sa charge. Au mois de décembre 1270 Jean Sarrazin, voyer de Paris, résuma les règlements dont il était chargé de surveiller l'application. En principe le roi avait seul à Paris et dans la banlieue droit de voirie ; on ne faisait exception que lorsque les deux côtés d'une rue appartenaient à l'éveque; mais, si une seule maison appartenait au roi, l'éveque perdait son droit, le roi ne partageant avec personne. On ne pouvait sans l'autorisation du voyer ni ouvrir une rue nouvelle, ni fermer une rue déjà ouverte, ni faire aucun changement dans l'alignement et la direction des voies municipales; la permission du voyer était également nécessa ire chaque fois qu'il s'agissait d'exécuter des travaux sous le sol, d'exhausser des maisons, de construire des balcons, d'établir des étaux propres à la vente des denrées, de poser des saillies, enfin d'exécuter tout ouvrage nouveau intéressant la circulation dans les rues aussi bien que la sécurité des personnes. La justice, en matière de voirie, était indépendante du prévôt de Paris et ne relevait que du roi. Cependant les saisies ordonnées par le voyer étaient, quant aux profits, partagées entre ce fonctionnaire et le prévôt de la ville. Le voyer rendait ses jugements au Châtelet, et les bénéfices de sa charge, reposant sur divers droits et redevances, sur des taxes et sur des impôts de détail, établis en sa faveur, lui assuraient une situation fortement rétribuée et très-enviée.
La mission que le voyer avait à remplir semblait des plus difficiles. Paris était loin alors d'avoir ces rues larges, ces places aérées, ces promenades, ces magasins superbes, ces ateliers immenses et ces puissantes manufactures qui font aujourd'hui la beauté et la richesse de la capitale. Pour
se retracer le Paris du treizième siècle il faut parcourir les rues étroites et tortueuses de la Cité, celles qui descendent de la montagne Sainte-Geneviève vers la Seine. Dans ces vieux quartiers la ville n'a pas entièrement perdu son ancien aspect ; là on rencontre encore de vieilles maisons étroites, pressées les unes contre les autres; des boutiques à peine éclairées y cachent plutôt qu'elles ne laissent voir les denrées et marchandises, et cette boutique est souvent aussi l'atelier, réduit obscur qui rappelle les ouvroirs dont il est si souvent parlé dans les règlements d'arts et métiers. Le rapprochement des boutiques, le peu de largeur des maisons et de la rue nous expliqueront encore pourquoi ces règlements défendaient souvent aux marchands d'appeler l'acheteur chez eux avant qu'il eût quitté l'étal du voisin Les marchands et artisans d'une même espèce étaient alors installés fort près l'un de l'autre; c'est ainsi que les tisserands demeuraient dans la rue de la Tixeranderie , les maçons dans celle de la Mortellerie, les charrons dans la rue de la Charronnerie, les tanneurs dans trois ou quatre rues qui portaient et portent encore en partie le nom de la Tannerie. Ceux qui, par leurs travaux, avaient besoin de la rivière, tels que les mégissiers et teinturiers, s'étaient réunis sur les bords de la Seine; d'autres étaient groupés autour des halles et y occupaient des rues entières. A la fois amis et rivaux, ces artisans , voisins et membres de la même confrérie , étaient toujours aux aguets de ce qui se passait à côté d'eux; les fripiers, sous les piliers des halles, ont conservé un peu des coutumes des marchands parisiens du treizième siècle (i).
(i) M. Depping, le Livre des Arts et Métiers.
Le commerce avait pris d'ailleurs, depuis Philippe- Auguste et saint Louis, de très-remarquables développements. Nous avons vu ailleurs que, sous les premières races, le négoce par eau était plus important que celui de terre, parce qu'il n'y avait que la Seine et ses affluents qui favorisassent l'arrivage ou le transport des denrées. Le commerce de terre était fort restreint à cause de l'état d'imperfection des chemins et à cause des périls auxquels étaient exposés les marchands. Une seule route, celle d'Orléans, paraît avoir servi à un passage considérable de denrées pour Paris ; aussi avait-on établi àMontlhéry un péage dont nous avons encore le tarif.
De nos jours, et depuis que tous les pays de l'Europe sont mis en rapport par les chemins de fer, on voit s'amoindrir l'importance des foires commerciales. Au moyen âge c'étaient autant de rendez-vous industriels donnés aux marchands et aux fabricants, autant d'époques qu'attendaient les populations pour s'approvisionner, à meilleur compte, de tout ce qui était utile à la vie. Paris avait trois grandes foires dont la plus célèbre était le Landit (en latin Indictum), lieu d'assemblée qui se tenait chaque année dans la plaine de Saint-Denis et avait quinze jours de durée. On en faisait remonter l'établissement régulier soit à Dagobert 1er, soit à Charles le Chauve. La vénération des fidèles pour les reliques déposées dans l'église de Saint-Denis fut, dit-on encore, l'origine de 17/idict Qulandit. La dévotion, puis ensuite l'intérêt commercial, rendirent cette réunion une des plus remarquables par le nombre des individus de tous les pays qui s'y rendaient. L'ouverture de la foire, fixée au Ier du mois de juin, était précédée d'une procession faite par le clergé de Saint-
Denis ; cette solennité , longtemps observée , est tombée en désuétude, mais au moyen âge elle était une nécessité
populaire.
Les marchands de Paris étaient forcés de se rendre au landit et d'y étaler leurs produits, parce que le roi, prélevant un droit sur les étaux ou les huches, défendait tout commerce hors des limites de la foire. Plusieurs corps de métiers versaient préalablement une certaine somme entre les mains du fermier des produits de la foire, qui avait le titre de prévôt et exerçait sur tous les étalagistes un droit de justice dont les appels ressortissaient à l'autorité prévôtale ordinaire. Les amendes et confiscations lui appartenaient ; il siégeait comme juge quatre fois par jour; à huit heures du matin, à midi, au premier coup de vêpres et à l'entrée de la nuit.
Dans le vaste champ de foire du landit se trouvaient réunis tous les produits de l'industrie du moyen âge. Paris, les grandes villes de France, les opulentes et industrieuses cités flamandes y envoyaient de nombreux représentants qui rivalisaient de luxe et de bon goût dans la manière dont ils procédaient à leurs étalages. Les tentes improvisées dans la plaine de Saint-Denis renfermaient pendant quinze jours toutes les richesses industrielles de l'Europe.
L'université de Paris avait, parmi tant de privilèges, celui de s'approvisionner la première de parchemins dans la foire du landit , et alors le recteur se rendait à la foire au jour indiqué , suivi d'un certain nombre de régents et d'écoliers. Ce nombre s'accrut tellement avec le temps, et les écoliers, pour qui cette foire du landit était devenue une occasion de fêtes et de
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joyaux ébats, y commirent tant de désordres que le procureur général porta ses plaintes. Un édit restreignit à douze le nombre de ceux qui devaient accompagner le recteur; mais longtemps encore après cette ordonnance les écoliers se rendaient clandestinement au champ de foire et y renouvelaient leurs scandales.
On compreud jusqu'à quel point l'usage des foires nationales et parfois européennes contribuait à assurer la vente des produits manufacturés ; en dehors de ces rendez-vous périodiques donnés à toutes les industries, il n'existait alors pour le négoce parisien qu'un seul moyen de publicité : c'était de faire crier par la ville les avis de toute nature qu'on voulait communiquer au public. D'après les détails spéciaux que nous avons déjà consignés dans ce livre, on criait les marchandises, les décès, les invitations aux obsèques, les effets perdus , et on transmettait ainsi à la population une foule d'autres annonces pour lesquelles les al fiches petites et grandes suffisent à peine aujourd'hui. Ce besoin de faire crier les avis d'intérêt particulier avait donné lieu à la corporation des crieurs et à ce que l'on appelait les crictgcs ou crieries de Paris. Ces triages, provoquant la vente et permettant de la constater, fournissaient au fisc royal un moyen commode de prélever sur les denrées vendues, spécialement sur les boissons, le droit ou l'impôt auquel la plupart des marchandises se trouvaient assujetties. Les crieurs de vin auraient pu être appelés crieurs-détailleurs ; non-seulement ils allaient dans les rues criant le vin de la taverne à laquelle ils étaient attachés, mais ils en offraient aussi aux passants dans un lianap ou vase de bois, en portant un broc de vin dans l'autre main. Les crieurs faisaient donc les af-
faires des taverniers, même malgré ceux-ci, qui souvent se seraient bien passés du ministère de ces employés forcés. Ils allaient criant le vin toute la matinée, et la veille des grandes fêtes ils criaient jusqu'au soir les vins composés, tels que clair et ou vin épicé et miellé , vin de sauge, vin de romarin et autres dont les Parisiens faisaient usage dans les festins. En automne, après les vendanges, le roi faisait vendre le vin de ses vignobles. Alors les tavernes cessaient d'en débiter, et les crieurs, précédés du chef de leur corps, allaient presque solennellement dans les rues pour crier le vin du roi. Une classe particulière de tonneliers, les barilliers, dont le nom est resté à une rue de Paris , fabriquaient pour les riches des tonneaux soigneusement travaillés pour enfermer les vins.
Sous le régime féodal le seigneur de la terre était considéré en quelque sorte comme le maître des métiers. Pour avoir le droit d'exercer une professions industrielle sur sa terre on le lui achetait , soit par une somme d'argent, soit par une redevance annuelle. Le roi jouissait de ce privilège féodal à* Paris, du moins dans les quartiers où il n'y avait point de justice seigneuriale. Il aliénait quelquefois ce revenu, soit en le donnant à des gens qu'il voulait favoriser, soit en leur faisant don des revenus du métier et en leur soumettant les artisans qui le pratiquaient. Pour la surveillance des métiers on trouva naturel de la confier aux hommes qui les exerçaient à la cour et qui étaient censés les plus habiles dans leur profession ; ainsi les boulangers étaient soumis au panetier du roi, les forgerons et charrons au maréchal de la cour, les drapiers et tailleurs au chambrier du prince. Dès
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lors ii s'introduisit une discipline pour chacune des professions; dans les cas de contestation on consulta les plus anciens; les us et coutumes commencèrent à faire loi pour ceux qui entraient dans la profession. Quand les charges de cour furent devenues héréditaires les titulaires cessèrent de les pratiquer matériellement; le grand-panetier ne cuisit plus de pain, le grand-maréchal ne ferra plus de chevaux, mais ils conservèrent la surveillance du métier et le droit d'en vendre l'exercice. Comme bourgeois les artisans étaient soumis à la juridiction du prévôt de Paris, qui, siégeant au Châtelct, rendait la justice au nom du roi et était chargé de la police de Paris et de la banlieue. C'est devant lui que les métiers portaient leurs contestations, c'est à lui qu'ils s'adressaient pour faire sanctionner leurs droits. Ces confirmations royales étaient rares au douzième siècle, tant les mœurs étaient encore simples, les affaires peu compliquées, n'ayant besoin que de la tradition; elles devinrent plus fréquentes au treizième siècle, et au quatorzième tous les métiers en demandèrent (i).
Par suite de l'agrandissement de l'enceinte de la ville, sous Philippe-Auguste, une partie du territoire appartenant à l'abbaye de Saint-Germain des Prés se trouvait dans l'intérieur du nouveau mur de clôture. Bien que le roi eût décidé que le couvent ne perdrait aucun de ses droits temporels sur les terrres ainsi enfermées, des contestations nombreuses ne laissèrent pas de s'élever, depuis cette époque , entre les officiers du roi et les agents de l'abbaye. Afin d'en tarir la source Philippe III fixa
(i) Yoirlïotroduction du Livre des Métiers, travail de M. Depping.
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les bornes de la juridiction de Saint-Germain des Prés, et ce règlement fut promulgué en 1272 par lettres patentes données sous forme de transaction. Dès lors l'autorité abbatiale rentra dans tous ses droits de justice, d'adminislration et de garde, à l'exception d'un petit nombre de cas royaux et privilégiés qui étaient réservés au prévôt de Paris. Deux ans après, c'est-à-dire en 1274, l'abbé de Saint-Germain des Prés permit aux bouchers d'établir cinq étaux dans le bourg ; ce fut l'origine de la bouclier ie Saint-Germain. Sur l'autre rive de la Seine il s'élevait aussi fréquemment , entre les gens du roi et ceux du chapitre de Saint-Merry, des contestations relatives aux droits de juridiction et de police. Pour mettre fin à ces conflits Philippe III détermina en 1274, par de nouvelles lettres patentes, la limite dans laquelle pouvait se mouvoir chaque autorité. Ces lettres font mention de la fontaine des Innocents, qui existait déjà, et que, trois cents ans plus tard , le ciseau de Jean Goujon devait si splendidement décorer.
En cette même année 1274 l'université de Paris, ayant appris la mort de saint Thomas d'Aquin, chercha à réparer autant qu'il dépendait d'elle les ennuis que par jalousie elle lui avait suscités autrefois, alors que l'illustre docteur exerçait à Paris les fonctions du professorat. Elle écrivit au cliapitre général des Frères prêcheurs et réclama les restes mortels de saint Thomas. Les Dominicains firent en partie droit à cette requtte et envoyèrent à l'université de Paris quelques ossements du saint, qui furent respectueusement déposés dans une chapelle royale.
On se lasserait à raconter les querelles qui s'élevaient
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entre l'université de Paris et l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Les allures turbulentes des écoliers en étaient presque toujours la cause ; d'un autre côté les privilèges considérables dont ils étaient investis, dans le seul intérêt de la science, étaient trop souvent par eux revendiqués pour servir des intérêts inoins honorables. Un règlement que publia à Paris, au mois de décembre 1 276, Simon de Braine ou de Brion, légat du saint-siége, porte que les écoliers, au lieu de célébrer les fêtes de l'Eglise par des exercices de piété, s'adonnaient aux excès du vin et à toutes sortes de dissolutions; qu'ils prenaient les armes et couraient par troupes dans les rues de la ville pendant la nuit troublaient le repos des habitants et s'exposaient eux-mêmes à plusieurs dangers. Il ajoute qu'il se trouvait des écoliers qui poussaient l'impiété jusqu'à jouer aux dés sur les autels en blasphémant le nom de Dieu.
En 1278 éclatèrent de nouveaux désordres, toujours aggravés par les privilèges de l'Université. Gérard de Moret, abbé de Saint-Germain des Prés, pour se mettre en garde contre les atteintes des écoliers qui allaient se promener au Pré-âux-Clercs, fit bâtir quelques murailles sur le chemin qui conduisait à ce pré. Les écoliers trouvèrent que la construction de ces murailles rétrécissait leur chemin ordinaire; ils les démolirent. L'abbé, irrité, fit sonner le tocsin ; les domestiques de l'abbaye, ainsi que tous les habitants du bourg de Saint-Germain, s'assemblèrent, prirent les armes et se jetèrent sur les démolisseurs. L'abbé et les moines exhortaient à la vengeance leurs sujets armés, en leur criant : Tuey tue ! Parmi les écoliers plusieurs furent pris et conduits dans les prisons de l'abbaye; d'autres furent blessés mortellement ou es-
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tropiéspour la vie. L'Université déclara que, si elle n'obtenait pas, dans l'espace de quinze jours, une réparation éclatante, elle suspendrait tous ses exercices. L'abbé , les religieux de Saint-Germain des Prés et leur prévôt cherchèrent, de leur coté, à justifier leur conduite, et l'affaire fut portée devant le légat du saint-siége.
Le cardinal Simon de Braine condamna le prévôt de l'abbaye à quitter Saint-Germain des Près et à passer cinq ans de pénitence dans un petit monastère dépendant de Clugny. Le conseil du roi, qui ne tarda pas à être saisi de l'incident, rendit a son tour une sentence plus rigoureuse. Philippe III prononça lui-même l'arrêt aux termes duquel il était enjoint à l'abbé et aux religieux de Saint-Germain de payer six cents livres aux parents des écoliers morts et deux cents livres au recteur de l'Université, pour être distribuées aux régents et aux écoliers pauvres. L'abbé et ses religieux devaient en outre payer deux cents livres pour les réparations et l'entretien d'une chapelle où avait été enterré l'un des étudiants morts de leurs blessures ; vingt livres de rente pour cette chapelle, et autant pour une fondation dans l'église du Val-des- Écoliers, où avait été inhumé un autre étudiant. Ces deux rentes formaient deux bénéfices dont le patronage fut attribué à l'Université et la collation à l'abbaye de Saint- Germain. Le roi, parla même sentence, excluait dix des plus coupables d'entre les domestiques ou vassaux de l'abbaye ; il ordonnait que les tourelles de la porte de Saint-Germain, du coté du Pré - aux-Clers , seraient rasées, et il déclarait que la possession du chemin qui conduisait au pré serait désormais exclusivement dévolue à l'université de Paris. Cet arrêt fut donné à Poissy, au
mois de juillet 1278, et fut ponctuellement exécuté. Le conseil, qui le rendit de par le roi, était présidé par Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis.
L'année suivante ( 1279) le pape Nicolas 111 réprimanda sévèrement le roi de France au sujet d'un tournoi que ce prince avait donné à Paris le jour où le comte de Clermont, le plus jeune des fils de saint Louis, avait été armé chevalier. Le souverain pontife blâma le légat du saint- siège d'avoir souffert qu'en sa présence on eût permis ces funestes jeux. « Quelle horreur, écrivait le pape, de voir le fils d'un roi rempli de piété permettre ce que le roi son père avait si sagement défendu et révoquer l'édit qu'il avait lui-même porté ! Quelle affliction pour le père commun de voir que la noblesse française ait dégénéré de son ancienne piété au point de se couvrir de la honte attachée au combat de deux mille d'entre les seigneurs! Et vous, disait-il encore au cardinal, ne deviez-vous pas prendre feu dans un si grand péril des âmes, menacer, tonner et aggraver les censures? Suffisaitil de ne pas prêter votre consentement à la permission que le roi a donnée, comme vous le dites, d'ouvrir des tournois trois fois l'an?... » Le pape traçait ensuite au légat la marche qu'il devait suivre, et lui indiquait les peines spirituelles que devaient encourir les nobles qui avaient pris part au tournoi, à ce dernier vestige des combats de gladiateurs tant de fois réprouvés par l'Eglise.
Le 3 septembre 1279, Etienne , évêque de Paris, étant mort, le chapitre choisit pour lui succéder un savant nommé Eudes de Saint- Denis. Or, comme l'élection n'était pas unanime, il y eut des appelants au saintsiége. Eudes se rendit à Rome pour défendre sa cause,
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mais sa vieillesse , trop marquée par un tremblement de mains, frappa le pape, qui cassa l'élection, et, par le conseil des cardinaux, nomma au siège de Paris Jean L'Alleu, dit Jean d'Orléans, alors chanoine et chancelier de Notre- Dame. Ce vénérable prêtre ayant appris sa promotion se hâta d'entrer dans l'ordre des Frères prêcheurs et supplia le pape de ne point le contraindre à accepter les redoutables honneurs de l'épiscopat. Nicolas III se rendit à ses prières et nomma à sa place Renoul d'Homblonière, docteur en théologie, originaire de Normandie, et qui, avant d'être chanoine de Paris, avait géré la cure de Saint-Gervais.
Simon de Braine étant devenu pape, sous le nom de Martin IV, il y eut ( 1281 ) à Paris un concile composé de quatre archevêques et de vingt évêques ; on s'y occupa des privilèges accordés aux. religieux mendiants et que les prélats croyaient contraires à leur autorité. Les religieux défendirent autant qu'ils le purent leurs privilèges, que le pape Martin IV confirma par une bulle du 10 janvier 1282.
En cette même année un événement grave troubla le règne de Philippe le Hardi et affaiblit au dehors l'influence de la France. Nous voulons parler du massacre connu dans l'histoire sous le nom de Vêpres siciliennes. Philippe III crut de son honneur de soutenir la dynastie capétienne établie àNaples,et il s'ensuivit une guerre qui troubla l'Italie , la France et l'Espagne. Les Français s'avancèrent jusqu'à Gironne; là des fièvres contagieuses se mirent dans l'armée et la forcèrent de repasser les Pyrénées. Philippe , atteint lui-même de la maladie, fut obligé de s'arrêter à Perpignan et y mourut le 5 oc-
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tobre 1^85, âgé de quarante ans à peine; il en avait régné quinze.
Ce fut un prince d'une grande piété. Sous son règne, et en la personne de l'orfèvre Raoul , bourgeois de Paris, les personnes roturières commencèrent à recevoir des lettres d'anoblissement, et le roi leur facilita l'acquisition des biens féodaux.