SAINT-GERMAIN- DES -PRÉS
Saint -Germain -des -Prés est aujourd'hui la plus ancienne église de Paris. Quelque ancien toutefois que soit ce monument , il n'a fait que remplacer, au XIe siècle , le primitif et vénérable édifice construit par Childebert à l'extrémité du jardin des Thermes. Childebert revenait de guerroyer en Espagne , et ses troupes étaient chargées d'un immense butin , dans lequel figuraient les dépouilles sacrées des églises. On citait entre autres merveilles une croix d'or enrichie de pierres précieuses qui faisait partie du trésor de l'église de Tolède; et de plus, soixante calices , quinze patènes , vingt cassettes destinées à renfermer les Évangiles : le tout d'or pur. Quelques historiens assurent en outre qu'il avait obtenu de l'évêque de Saragosse Pétole de saint Vincent. Childebert distribua ces richesses entre diverses églises. La croix de Tolède et l'étole de saint Vincent furent toutefois réservées par lui, afia de servir de trésor à une basilique qu'il se proposa aussitôt de consacrer sous leur double vocable.
Le siège épiscopal de Paris était alors occupé par saint Germain , homme d'une rare fermeté comme évêque et d'une austérité de vie qui rappelait les saints du désert. « Combien de fois, disait Fortunat dans son poétique langage, n'a -t- il pas senti les rigueurs des froides nuits, lorsque , se levant de son petit lit , il chantait au Seigneur, dans le temple de son cœur, sans se lasser jamais,
mî HISTOIRE DE PARIS
cinquante psaumes et davantage ! C'était comme un pieux larcin ; il sortait doucement , et souvent sans chaussures de peur d'être entendu ; puis il allait à l'oratoire , ne voulant rencontrer personne que Jésus. Sa prière achevée, il retournait dans son lit , et il était le premier à se relever, quand -l'heure était venue, pour réveiller les autres. »>
Saint Germain s'associa de tout son pouvoir aux généreuses pensées de Childebert. Tandis que le chef franc prodiguait à l'abbaye nouvelle les terres, les moulins, les serfs inquilins et affranchis, l'évêque en confiait la garde à saint Droctovée et à des religieux de l'ordre de Saint- Basile , se démettant en leur faveur de tous droits de juridiction épiscopale sur le vaste territoire du monastère.
La dédicace de l'église Saint -Vincent et Sainte -Croix fut célébrée le 23 décembre 558, jour même de la mort de Childebert. Jamais plus riche basilique n'avait frappé les regards des habitants de Paris. Elle avait été disposée en forme de croix, forme peu usitée encore, mais qu'avait déterminée dans cette circonstance le vocable même de la basilique. Elle était divisée en plusieurs nefs par des arceaux qui reposaient sur des colonnes de marbre. Le plafond et les murailles étaient ornés de peintures rehaussées d'or; le toit, formé de lames de bronze doré, produisait aux rayons du soleil des éclats de lumières qui éblouissaient les yeux. « Ce n'était pas sans raison, dit un légendaire, qu'on la nommait le palais doré de Germain. »
Saint Germain érigea en outre, suivant la coutume des grandes abbayes, plusieurs chapelles sur le territoire du monastère. L'une d'elles fut dédiée à saint Symphorien,
une autre porta le nom de Saint-Martin -des -Orges ; une troisième , dédiée à saint Pierre , a dans la suite été remplacée par la riche église Saint -Sulpice.
De toutes ces constructions du vie siècle il ne reste plus aujourd'hui que la partie inférieure de la grosse tour, qui forme la façade occidentale de Saint-Germain- des- Prés, et dans laquelle a été pratiquée, au xme siècle, l'entrée principale de l'église. Sous le porche de cette entrée existaient , avant 89 , huit statues représentant des rois et des reines, vêtues du costume mérovingien et la tête ceinte de la couronne. Deux de ces statues portaient inscrits sur des rouleaux les noms encore reconnaissables de Clodomir et de Glotaire. Les autres ont exercé, à plusieurs reprises \ la patiente érudition des savants. Il paraîtrait toutefois vraisemblable qu'elles étaient autant d'images de la famille de Clovis. L'une d'entre elles seule \ portant un costume d'évèque , était nécessairement étrangère à la dynastie mérovingienne. La critique y a vu avec une haute intelligence l'apôtre de toute cette dynastie de chefs barbares, saint Remi. Toutes ces statues étaient roides; elles avaient la figure plate et accusaient dans chacune de leurs parties Tabsence complète de l'art. Celle de Clovis était la plus ornée; celle de la reine Ultrogothe se faisait remarquer par deux longues tresses de cheveux qui lui tombaient jusqu'aux genoux. Chilclebert avait le sceptre en main et portait un livre sous le bras.
La basilique de Saint-Vincent servit de tombeau à la plupart des rois de la première race. Childebert et Ultrogothe, Chilpérik et Frédégonde, Clotaxre II et Bertrade,
Childérik II et Bilihilde , Clovis et Mérovée , enfants de Chilpérik, y furent successivement enterrés. C'était là qu'on déposait non- seulement les princes qui l'avaient demandé par acte testamentaire , mais encore tous ceux à qui une mort violente n'avait pas permis de disposer de leur sépulture. L'assassin et sa victime s'y succédèrent plus d'une fois sous les mêmes voûtes et dormirent dans le même cercueil. On distinguait sur le tombeau de Childebert une figure de roi tenant à la main le modèle de l'église.
Mais à côté, au-dessus de ces sépultures royales, formées de longues pierres de liais à peine ornées de quelques linéaments par lesquels on avait cherché à reproduire les insignes de la puissance, s'élevait une châsse splendide que la piété des siècles s'était plu à embellir de tout le luxe des arts et de la richesse. Cette châsse était celle de saint Germain , de ce grand évèque qui résistait à Sigebert, qui frappait d'anathème les passions impudiques de Charibert , et fut comblé , pendant son épiscopat , de tous les dons de Dieu. Les restes mortels du saint avaient d'abord été déposés dans la chapelle Saint- Symphorien, en attendant le monument que Chilpérik se proposait de construire sur l'autre rive de la Seine , dans le seul but de les recevoir. Mais les moines de Saint -Vincent se refusèrent à rendre le dépôt précieux qui leur avait été confié, et , comme pour le tenir plus immédiatement sous leur garde, ils le transportèrent solennellement, en 754, de la chapelle Saint -Symphorien à la grande basilique qui prit dès lors le nom de Saint -Germain -des -Prés *.
1 La châsse de saint Germain avait la forme d'une église : elle était en
A l'époque des invasions des Normands, Saint-Germain, situé hors Paris, dans les prés de la Seine, se trouva exposé sans défense aux coups des barbares. Une pre^mière fois/ en 856, les moines se rachetèrent eux' et leur église au prix d'une forte rançon; mais à peine quatre ans s'étaient-ils écoulés que les Normands débarquent de nouveau sous ses murs et investissent le monastère au moment où les moines chantaient matines. Alors commence une scène indicible de violence et de terreur. Les moines fuient et se cachent ; les Normands se précipitent à l'autel, pillent les vases sacrés, puis, l'épée rouge de sang, parcourent l'édifice, le dépouillent des objets précieux dont l'avait orné la piété des fidèles, et finissent par y mettre le feu.
Vingt- quatre ans se passent, et le monastère commençait à sortir de ses ruines , lorsqu'il est de nouveau mis à sac en 885.
Alors , comme pour Sainte -Geneviève , le découragement s'empara des religieux , et pendant plus de cent ans ils vécurent parmi les ruines.
C'est un triste labeur que celui d'évoquer le souvenir de ces temps anarchiques. A chaque description de monuments on est contraint d'ajouter, comme pour les hommes, fuerunt (ils ne sont plus)! la pierre elle-même • n'a pas de vie sous ce ciel de plomb qui couvre les premières années du moyen âge. Elle tombe, elle s'écroule
argent, et avait été exécutée en 1408 et 1409 par Jean de Clichy, Gauthier du Four et Guillaume Bocy ; les mêmes artistes avaient fait le devant d'autel également d'argent. On remarquait sur ces deux ouvrages un grand nombre de figures, en bas-relief ou en ronde-bosse, telles que les douze Apôtres,, la Trinité, saint Germain, saint Vincent , saint Etienne, le Christ en croix, etc.
presque aussi vite que les générations qui se sont épuisées en efforts pour F élever vers les cieux. Mais à mesure que la barbarie recule, le génie reprend des forces. Avec le roi Robert apparaît de nouveau Saint-Germain-des-Prés; avec Suger, Saint-Denis; avec Louis le Jeune, Notre^ Dame.
Le séjour du pape iVlexandre III à Paris , en 1 1 63 , y fut marqué à la fois par deux imposantes solennités : l'inauguration de Saint-Germain-des-Prés, dont la reconstruction avait été commencée par l'abbé Morard dès l'année 990, et la pose des fondements de Notre-Dame . qui ne devait être terminée que vers le milieu du xive siècle. Lorsqu'on pénètre sous la vieille tour qui sert de portique à Saint-Germain-des-Prés , la pensée remonte jusqu'à ces jours de saint Germain et de Childebert dont Fortimat a chanté les poétiques merveilles. Cette tour est en effet , dans sa partie inférieure, nous l'avons dit , un débris sacré de la première basilique contre lequel sont venus échouer les siècles et les Normands. L'ouverture qui fut pratiquée dans sa base , lors de la reconstruction de l'église , donne entrée dans un espace étroit et sombre des deux côtés duquel se tenaient rangées autrefois les statues mérovingiennes dont nous avons parlé : visages plats, traits à peine définis, attitude roide et immobile. Au sortir de cet obscur vestibule qui rappelle à la fois la barbarie de l'art et la nuit des temps, se développent tout à coup devant vous de vastes nefs empreintes d'une incomparable grandeur. Ici, tout est nouveau : étendue de l'édifice, hardiesse des voûtes, dispositions symboliques du sanctuaire; caractère inspiré de l'architecture.
C'est le génie du catholicisme qui s'éveille , et qui trouve dans la foi un trésor de poésie pour l'expression de chacune de ses pensées. Jusqu'à ce jour l'artiste s'était péniblement cherché des modèles dans les types païens; il avait dessiné des arcades romaines, des basiliques romaines; mais aujourd'hui les traditions antiques n'apparaissent plus que comme un vague souvenir. Au lieu du simple pilier d'autrefois , vous voyez se succéder de sévères massifs flanqués de légères colonnes; .au lieu de l'éternelle feuille d'acanthe du chapiteau corinthien, vous apercevez mille fantaisies capricieuses : des sphinx , des oiseaux , des fleurs, é%< La même variété se fait remarquer dans la composition générale du monument : dans la nef de fortes piles; autour du sanctuaire de minces colonnes . Plus on approche du sanctuaire , plus l'architecture semble prendre un caractère inspiré ; les colonnettes s'élèvent plus sveltes et plus nombreuses vers le ciel. Les hautes fenêtres se touchent, et la lumière descend à flots de cet orient où s'est levé le Soleil de justice.
Remarquez ensuite ces collatéraux qui, au lieu de s'arrêter à la ligne du sanctuaire comme dans les basiliques anciennes, entourent l'autel d'une double couronne de fidèles agenouillés et de chapelles mystérieuses. Ne dirait -on pas l'Église militante et l'Église triomphante unissant leurs espérances et leurs joies autour du Saint des saints?
Deux époques différentes peuvent d'ailleurs être signalées dans les lignes architectoniques de Saint-Germaindes-Prés. La nef avec ses pleins cintres, ses piliers massifs et ses arcades surbaissées dont la retombée s'ap-
puie sur des colonnes engagées, rappelle le xie siècle. C'est évidemment la partie de l'édifice que construisirent le roi Robert et l'abbé Morard. Le chœur, au contraire , avec ses naissantes ogives , nous rappelle les jours de Louis le Jeune et d'Alexandre III. Ce fut en effet alors que l'ogive commença à marquer une tendance vers le ciel qui devint bientôt commune à toutes les lignes de l'architecture.
L'église Saint -Germain- des- Prés est à peu près tout ce qui reste aujourd'hui de l'antique et puissante abbaye dont l'enclos , ceint de fossés et de tours , dominait le Pré-aux- Clercs comme une forteresse. Le palais abbatial, construit au xvie siècle par le cardinal de Bourbon , existe toutefois encore en face de la rue Furstemberg ; mais le cloître , le réfectoire , la bibliothèque , tous ces lieux consacrés à jamais par le souvenir des Pères Montfaucon, Mabillon, d'Achery, Durand, Martène , ont disparu à jamais. Le réfectoire , vaste salle de 35 mètres de long sur 1 1 de large et 1 8 de haut , l'un des chefs-d'œuvre de Pierre de Montreuil , a sauté pendant la Révolution par l'explosion fortuite de 15 milliers de salpêtre qu'on y avait entassés. La chapelle de la Vierge, située au nord de l'église et dessinée par le même Montreuil , a fait place à quelques-unes des maisons de la rue de l'Abbaye. Le grand cloître, le chapitre, la sacristie ont été transformés en voies publiques. Autant vaudrait raconter l'envahissement de Rome par les Goths et les Vandales ; on eût dit que chacune des merveilles des arts inspirées . par l'Église troublait le brutal regard de la Révolution, . i
Saint-Germain-des-Prés possédait, comme tous les monastères, une bibliothèque splendide ; elle était même, après celle du roi, la plus splendide de Paris. Celle de Sainte - Geneviève , qui existe encore, se composait en 1739 de 30,000 volumes, de 2,000 manuscrits, et possédait en outre un cabinet d'antiquités formé en partie de celui de Peiresc. La bibliothèque de Saint-Germaindes-Prés atteignait le chiffre de 100,000 volumes et de 15,000 manuscrits. Un cabinet d'antiquités et d'histoire naturelle y était également joint . Ces diverses collections, comme au reste celles de tous les couvents \ étaient ouvertes au public. Les manuscrits et les livres de Saint- Germain, tous ceux du moins qui ont pu être sauvés de l'explosion du réfectoire, dont une des extrémités touchait à la bibliothèque, font aujourd'hui partie du catalogue de la rue Richelieu.
Quant à l'église , au lieu des nombreux monuments qui l'ornaient autrefois, on n'y voit plus aujourd'hui que trois ou quatre tables de marbre noir indiquant les lieux de sépulture des pères Mabillon et Montfaucon , de René Descartes et de Roileau- Despréaux. Avant la révolution , les cendres de Descartes reposaient à Sainte -Geneviève , et celles de Roileau à l'étage inférieur de la Sainte- Chapelle.
Il existe d'anciennes vues de l'abbaye Saint-Germaindes-Prés qui nous la représentent entourée de fossés et de tours. Vers l'emplacement actuel de la rue Saint- Renoît s'élève une porte désignée par le nom de Porte Papale, et qui ne s'ouvrait en effet que pour les papes. C'était vers la rue Sainte-Marguerite que se trouvait l'en-
trée habituelle du monastère; près d'elle se faisait remarquer le bâtiment de la prison avec sa petite tourelle qui existe encore. Cette prison, destinée jadis aux justiciables de l'abbaye, est devenue depuis longtemps une prison militaire. Personne n'ignore de quelle abominable boucherie elle fut le théâtre pendant la Révolution. Là périrent Montmorin , Reding , Rulhières , Maillé, Rohan-Chabot , Saint-Marc et ce jeune Maussabré que les assassins firent tomber, à coups de pistolet et à l'aide d'un brasier, de la cheminée où il avait trouvé un refuge ; là , Cazotte fut sauvé malgré lui par sa fille ; là , Mlle de Sombre uil racheta , au prix d'un verre de sang , la vie de son père. Là, deux prêtres octogénaires , les abbés de Rastignac et Lenfant , priaient d'un front calme , entourés de 200 victimes à genoux, en attendant la mort. L'histoire de Saint-Germain-des-Prés commence avec un saint; elle finit avec des martyrs.