CHAPITRE XXVIII
Fureur» du Pape. — Aventure de messire Augustin Guerlo. — Grandeur dame et loyauté du Bon Chevalier sans reproche.
A la nouvelle de la défaite de ses troupes, la fureur du Pape ne connut plus de bornes, et il jura Dieu qu'il en tirerait vengeance. Il voulait sur-lechamp marcher a Ferrare , et ses généraux et le duc d'Urbin son neveu eurent la plus grande peine à l'arrêter. Ils parvinrent à lui faire comprendre qu'il exposerait vainement ses soldats mal aguerris contre une place aussi forte et bien gardée que Ferrare , où se" trouvaient entre autres renommés capitaines, « l'incomparable Bayart. » Jules supportait impatiemment leurs conseils, et répétait cent fois le jour : Ferrare > Ferrare, io t'Aauro al corpo de Dio. Contraint de re-
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noncer à la force , il eut recours à d'autres voies. Il envoya dans cette ville plusieurs émissaires chargés de s'entendre avec quelques gentilshommes a papalistes » pour lui livrer de mût une des portes de la ville. Mais le duc et Bayart , qui avait succédé à Montoison. dans le commandement des troupes françaises , se tenaient si bien sur leurs gardes que , de six ou sept qui se glissèrent dans Ferrare , aucun n'échappa la corde. Ces tentatives inspirèrent toutefois k Alfonse des soupçons qui , mal a propos , retombèrent sur plusieurs gentilshommes, notamment le comte Borso Calcagnini , hôte de Bayart , qu'il fit mettre en prison ; mais le Bon Chevalier, très-fâché de sa mésaventure , n'était point assez certain de son innocence pour entreprendre sa défense.
Jules, voyant ainsi échouer tous ses projets, reporta toute sa haine sur les Français qu'il trouvait toujours en son chemin. Il avait à son service un gentilhomme de Lodi qu'on appelait messire Augustin Guerlo, du moins il portait ce nom. C'était un de ces intrigans qui ne reculent devant aucune mauvaise action, et qui, de forfaits en forfaits, tombent tôt ou tard entre les mains du bourreau. Le Pape , dont il était l'un des affidés, le tira à quartier et lui dit : « Ecoute,
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» Augustin , il faut que tu me rendes un service ; » va trouyer le duc de Ferrare, et dis-lui que s'il » veut se débarrasser des Français et devenir » mon allié , je lui délaisserai tout ce qui fail l'ob- » jet de nos démêlés ; que je lui donnerai une de » mes nièces fkmr son fils ainé, et de plus, le ferai » gonfalonier et capitaine-général de l'Eglise. Je » ne lui demande pour tout cela que de congé- » dier les Français , sous prétexte qu'il n'a plus » besoin de leur secours ; mes troupes garnis- » sent toutes les avenues du duché de Ferrare, » et je ne veux pas qu'il m'en échappe un seul. » Soit que ce fût réellement son intention, soit que le Pape ne cherchât dans le fond qu'a brouiller le duc de Ferrare avec les Français, pour l'accabler plus facilement, Guerlo fut enchanté d'une commission qui allait faire valoir ses talens.
Il courut à Ferrare, et rapporta mot pour mot au duc les ouvertures du Pape. Alfonse, nourri dans la dissimulation italienne, l'écouta aussi tranquillement que s'il n'eût pas été éloigné d'accéder à une proposition qui révoltait son ame noble et généreuse. Après l'avoir fort bien traité, il pria messire Guerlo d'entrer dans une chambre de son palais dont il prit la clef. Puis, accompagné d'un seul gentilhomme , il se rendit chez Bayart ,
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et lui raconta la chose de point en point. Le Bon Chevalier, à son récit, fit plusieurs fois le signe de la croix , pouvant a peine croire qu'une idée aussi abominable fût entrée dans la tête du souverain pontife. Le duc lui proposa , pour le convaincre, de le placer dans un cabinet d'où il pourrait touj: entendre de la bouche même du messager de Jules, a Je ne saurais , » ajoutat-il , « douter de la réalité de sa commission ; » mais j'aimerais mieux être tiré à quatre che- » vaux, que d'avoir seulement admis l'idée de » payer d'une semblable trahison tout ce que je » dois à la maison de France et au Roi, mon géné- » reux allié. — Monseigneur , » reprit Bayart, « qu'avez-vous besoin d'excuses ; je vous connais » assez, et, sur mon ame, je tiens mes compa- » gnons et moi aussi assurés en votre ville , que » si nous étions dans Paris. — Monseigneur de » Bayart, le Pape veut user d'une méchanceté, si » nous lui rendions la pareille ! Je vais revoir » mon homme , et tâcher de le faire mordre à » mon hameçon. — C'est bien dit , » répliqua le Bon Chevalier, sans y entendre davantage.
Le duc alla retrouver Guerlo, entra en matière par quelques propos indifférens, et finit par lui dire: « Messire Augustin, après avoir réfléchi
» toute la matinée aux propositions du Pape, j'y » ai trouvé deux grands inconvéniens : le pre- » mier , que je ne dois pas me fier à celui qui a » maintes fois répété que s'il me tenait il me ferait » mourir, et que j'étais l'homme vivant qu'il haïs- » sait le plus. Il est bien reconnu en outre que » son plus vif désir en ce monde e$t de s'emparer » de mes Etats ; ainsi, jugez par vous-même, » quelle confiance je puis mettre en lui. Seconde- » ment , si je dis au seigneur de Bayart que je » n'ai plus besoin de lui ni de ses compagnons , » que pourra-t-il penser? Il est du double plus » fort que moi dans Ferrare, et peut-être me » répondra-t-il qu'il va en donner avis au roi de » France, son souverain, ou a Monseigneur le » grand-maître, son lieutenant-général, de-çà les » monts , et que, selon leur réponse, il verra ce » qu'il aura a faire. Et pendant ce temps-la il sera » bien difficile qu'il ne découvre pas mes intelli- » gences avec le Pape; alors, le moins qui puisse » m'arriver , c'est d'être abandonné comme un » traître par les Français , et de me trouver, par » ma faute , entre deux selles le cul à terre. Mais » entre nous, messire Augustin, le Pape est » d'une terrible nature , vindicatif et colère au » possible; quelque confiance qu'il paraisse en
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» ce moment vous accorder , il vous jouera un » mauvais tour quelque matin, c'est moi qui vous » le dis. D'ailleurs il est fort âgé et fiévreux , et » après lui que deviendront ses serviteurs? Un » autre pape viendra qui n'en gardera pas un. » Allez, c'est une méchante condition que celle-là » quand on n'est pas d'Eglise. Vous savez que » moi je suis, grâce k Dieu, en état de récompen- » ser les services qu'on me rend ; si vous voulez » m'aider à me défaire de mon ennemi , je vous » donnerai si bonne récompense que vous serez d a votre aise le reste de vos jours. Que vous a » promis le Pape? Vous en aurez le double; » croyez-en ma parole? »
Guerlo avait l'ame trop basse et trop intéressée pour ne pas se rendre à de telles offres. Il assura le duc qu'il ne faisait que prévenir le dessein où il était depuis six ans d'entrer à son service. « Je » suis l'homme du monde , » lui dit - il , « qui y> peut le mieux seconder vos intentions sur le » Pape; j'ai nuit et jour accès auprès de sa per- » sonne ; souvent même il reçoit de mès mains sa » collation, lorsque, seul avec lui, il me confie » ses plus secrètes affaires. Si vous voulez donc » m'assurer une récompense proportionnée au » service , d'ici a huit jours il ne sera plus eh vie,
» et je ne veux rien de vous que je n'aie exécuté » ma promesse ; mais il me faut l'assurance que » vous ne vous jouerez point ensuite de la vôtre. » — Non, non, » reprit le duc, « sur mon hon- » neur. » Guerlo fit son marché à deux mille ducats comptant et cinq cents de pension.
Cela convenu, le duc retourna vers le Bon Chevalier qui, tout en se promenant sur les remparts de la ville , s'amusait à faire nettoyer une canonnière. Alfonse le prit sous le bras , et le tirant à l'écart, lui dit : « Monseigneur de » Bayait , les trompeurs finissent toujours par » tomber dans leurs propres pièges. Vous savez » la perfidie que tramait le Pape contre vous et » tous les Français qui sont ici ; eh . bien ! son » propre envoyé fera de lui ce qu'il voulait faire » de vous. Il m'a donné l'assurance que d'ici à » huit jours le Pape ne serait plus en vie. » Le Bon Chevalier avait le cœur trop noble pour le comprendre. • Comment, Monseigneur ! » lui répondit-il, « cet homme a donc parlé à Dieu? — » Ne vous inquiétez pàs, il prédit à coup sûr. » Et, de paroles en paroles, le duc lui expliqua la promesse que lui avait faite Guerlo d'empoisonner le Pape. La-dessus Bayarl se signa plus de dix fois, et regardant Alfonse en face, il lui dit : « Eh!
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» Monseigneur, je ne puis croire qu'un prince » aussi noble que vous ait pu consentir à une si » noire trahison , et si cela était , je vous jure » mon ame , que devant qu'il fut nuit, j'en pré- » viendrais le Pape. Dieu ne pardonnerait jamais » un si horrible forfait. — Comment ! » dit le duc, « il a bien voulu en faire autant de vous et » de moi, et si nous n'avions pas fait pendre sept » ou huit de ses émissaires. . . — Et qu'importe? » reprit Bayait , « il est lieutenant de Dieu sur la » terre, et je ne consentirais jamais qu'il périsse » de la sorte 1 . » Alfonse haussa les épaules , et crachant par terre, lui répondit : « Monseigneur de » Bayart , je voudrais avoir tué tous mes ennemis » en faisant ceci ; mais, puisque vous ne le trou- » vez pas bon , il n'en sera rien, et Dieu veuille » que vous et moi n'ayions pas à nous en repentir. » — Celui qui défend la trahison nous gardera » des traîtres; mais je vous en prie, Monseigneur, » baillez-moi le galant qui veut faire ce chef-
1 Un écrivain fait ici disserter le Bon Chevalier sur le droit des gens , le juste et l'injuste et le médecin de Pyrrhus, sans oublier de lui mettre dans la bouche la traduction littérale de la phrase de Tite- Live : Arrnis bella non renenis gereri debere. {Nouvelle Histoire du chevalier Boyard, par Lazare Bocquillot, Paris, 171 r, in- 1 a, p. 174 et suivantes.)
» d'oeuvre , et s'il n'est pendu d'ici k une heure , * que je le sois à sa place. — Je ne le puis, Mon- » seigneur de Bayart, je lui ai garanti la sûreté de » sa personne et vais le renvoyer. » Si Guerlo échappa cette fois au sort qu'il méritait, une nouvelle trahison lui fit quelques mois après trancher la tête à Brescia.
Jules avait juré dans sa fureur de ne pas faire sa barbe que Ferrare ne fût prise , et il fut obligé de rentrer dans Bologne la barbe longue *.
1 Pontifex equo invectus candido, sed barbatus, Bononiam regrtssus est. ( Opus epistolarum Pétri Martyris Awolerii , Amstelodami, Elzevir, 1670, in-folio, epist. 452, p. a38.)
DK BAYÀRT.