‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 7 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Conquête et perte du royaume de Naples. — Bayart se distingue à la journée de Fornoue. — Mort de Charles VIII.

Charles VIII, rejetant les avis et les représentations des vieux conseillers de son père , se disposa à revendiquer par les armes les droits incertains que la maison d'Anjou avait légués à Louis XI sur le royaume de Naples, Des conquêtes aussi lointaines , exposées à tous les artifices de la politique italienne , avaient paru tçop dangereuses à ce prince , qui n'accepta de cet héritage que le comté de Provence. Son imprudent successeur, enivré par les fastueuses promesses de ses favoris et les discours étudiés des ambassadeurs du duc de Milan, n'apercevait que la gloire d'une semblable expédition. Croyant suivre les

traces de Charlemagne , il allait par-delà les mont9 chercher un chapeau de cardinal pour Guillaume Briçonnet , un duché pour Etienne deVaesc *, et soutenir contre son propre sang les attentats de Ludovic Sforza. Aucun sacrifice ne lui coûte pour obtenir de ses voisins qu'ils le laissent en paix entreprendre sa conquête ; le roi d'Angleterre obtient d'énormes subsides , il rend l'Artois et la Franche-Comté à l'Archiduc, la Cerdagne, le Roussillon a Ferdinand, se promettant de remplacer bientôt ces quatre provinces par des empires et des royaumes. Dans les rêves de son ambition , des ports de la Sicile aux rives du Bosphore, le trajet lui paraît facile et il paie d'une forte pension les droits imaginaires que lui cède sur le trône de Constantin un Grec fugitif, dernier rejeton des Paléologue.

La noblesse française, reprenant toute l'ardeur

\Guillaume Briçonnet, fils d'un riche marchand de Tours, évéque de Saint-Malo , puis archevêque de Reims et cardinal , mort en 1 5 14. — Étienne de Vesc, c'est-à-dire de Vaesc, duc de Nota, sénéchal de Beaucaire et chambellan de Charles VIII, était natif de Languedoc, d'un lieu si obscur que les généalogistes n'ont jamais su trouver son père; il mourut vers i5ot, après s'être fait reconnaître par l'ancienne famille dauphinoise de Vesc. {Maisons, personnes, actions et paroles remarquables des règnes de Charles Vlll et Louis XI J , ms. de la Bibliothèque royale, n. i54a.)

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que lui avait fait perdre la politique ombrageuse de Louis XI, accourut a Lyon où était fixé le rendez-vous des troupes. A la tète d'une armée dont l'audace et le courage compensaient le nombre , le Roi partit de Grenoble le 29 août 1 494 , traversa sans obstaclè l'Italie , chassant devant lui les bandes des Condottieri , et fit son entrée dans Rome, la nuit du 31 décembre de la même année.

Rodrigue Borgia, qui, sous le nom d'Alexandre VI, déshonorait la chaire de Saint- Pierre, fut contraint de s'humilier devant lui et de souffrir que le roi de France fit planter ses justices sur les places publiques et exerçât dans Rome les autres droits de la souveraineté. La terreur de « la furie française » le devance dans Naples; le roi Alfonse abandonne en fuyant sa couronne à son fils, et le jeune Ferdinand est contraint de le suivre sans avoir pu faire combattre ses troupes. Plus heureux que César , le roi de France avait vaincu avant d'être venu et d'avoir vu *, Maître de cette capitale, il y fait une

1 bulgare est et tritum omni populo illud Julii Cœsaris, veni, vidi, wci. At reddita est Parthenope Caroio octavo , pro nom'mis celebritate, antequàm Campaniœ fines attigisset; jure igitur potuit dicere se

entrée solennelle , à cheval , revêtu des ornemens impériaux, le globe d'une main , le sceptre de l'autre en qualité d'empereur d'occident, et se met à régner sur ces pays aussi tranquillement que si depuis Charlemagne ils n'eussent cessé d'appartenir aux Français.

Cette conquête ou plutôt ce voyage « où les » fourriers s'en allaient en avant , la craie à la » main , marquer les logemens , » ne fournit pas à Bayart de grandes occasions de se distinguer ; mais la perfidie du pape et du duc de Milan préparait à Charles et à ses troupes un retour plus périlleux. Tandis que ce prince s'oublie dans les délices de Naples , l'Italie entière s'assemble en une ligue pour couper la retraite aux Français et faire perdre à jamais à cette nation audacieuse l'envie de repasser les monts. L'armée des confédérés forte de quarante mille hommes les attend au pied des Apennins , sous la conduite du marquis de Mantoûe, qui ne redoute quune chose , c'est que le roi ne lui échappe. Les avertissemens réitérés de Philippe de Commines parvinrent

vixisse, antequàm venisset et vidisset. ( Theod. Pasquierii in Francoruin regum icônes note. OEuvres d'Etienne Pasquier , t. I , p. ia3a.)

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enfin à dissiper la sécurité du Roi, qui se mit en marche pour retourner dans son royaume, en laissant la moitié de ses troupes à la garde de sa conquête. Mais avec moins de dix mille hommes, sa bonne artillerie et sa brave noblesse, Charles ne doutait point de passer sur le ventre aux Italiens réunis. Les confédérés l'attendirent avec confiance , certains d'accabler a sa » légion » au passage du Taro , et de l'envelopper dans les plaines de Foro-Novo. Mais si d'un côté le courage suppléait au nombre , de l'autre il n'y répondait point.

Le 6 juillet 1495, la bataille parut inévitable; le roi Charles « petit de corps mais grand de cœur 1 , » monté sur un superbe cheval , parcourut les rangs de ses soldats , transportés de l'air confiant et martial de leur chef. Après leur avoir adressé quelques paroles brèves et audacieuses, il fut se placer devant la première ligne de ses troupes , et « on ne voyait nul homme plus près » des ennemis que lui , excepté son cousin le » bâtard de Bourbon 3. » L'action s'engagea, les Italiens ne purent soutenir l'impétuosité fran-

1 Major in exiguo regnabat corpore virtus. * Commutes, 1. VIII , ch. n.

çaise, et prirent honteusement la fuite, précédés de leur général le marquis de Mantoue , « à qui ses éperons aidèrent bien. » Charles , séparé de ses preux dans la mêlée , ne dut son salut qu'à sa courageuse résistance et h la vigueur de son bon cheval « Savoie. » Les Français perdirent leur bagage pillé par la cava? lerie légère des Vénitiens et environ deux cents hommes; les confédérés laissèrent plus de quatre mille morts sur le champ de bataille, perte à laquelle ses guerres de parade n'avaient point accoutumé Fltalie.

Au signal du combat, Bayart, avec toute l'ardeur d'un jeune écuyer à sa première bataille , se précipita dans les rangs ennemis et eut deux chevaux tués sous lui. Le comte de Ligny, témoin de sa vaillance, en instruisit le Roi qui lui fit donner cinq cents écus pour se remonter; Bayart le remercia en allant lui présenter une enseigne de cavalerie qu'il avait enlevée aux Italiens. Un auteur, par une conjecture plus heureuse que fondée , l'a mis au nombre des chevaliers créés à cette journée de la main de Charles VIII ^

1 Aimai», Histoire du chevalier Bâtard , Lyon, 1699, pet ia-ix, 1. I, p. 55.

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Ce prince se hâta de venir dégager le duc d'Orléans assiégé dans Novare et réduit aux plus dures extrémités, Bayart perdit devant cette place deux illustres parens : Charles Alleman , son oncle , commandeur d'Avignon , et Barrachin Alleman son cousin , dont le château de Rochechinard en Dauphiné est à jamais célèbre par le séjour de l'infortuné Zizim , frère de Bajazet

Le Roi retrouva à Lyon la reine Anne sa femme après quinze mois d'absence, et de la s'en alla visiter les tombeaux de Saint-Denis qui ne devaient pas tarder à s'ouvrir pour lui. Il passa les deux années qui précédèrent sa mort à parcourir les principales villes de son royame, s'appliq uant à réformer les abus et à rendre en personne la justice à ses sujets , comme ses prédécesseurs « et mêmement monseigneur Saint- » Louis y procédaient. »

Cependant le» Français avaient aussi promptement perdu que conquis le royaume de Naples. Le vice-roi Gilbert de Montpensier , « bon et

1 Zizim, prince ottoman , amoureux de Philippine-Hélène de Sas* senage. (Histoire dauphinoise, par Guy Allard , Grenoble , 1673 » in- ia.)

» hardi chevalier, mais peu sage et ne se levant » qu'à midi, » mourut de chagrin et de misère à la suite de la désastreuse capitulation d'Atella.

Charles VIII, décidé à repasser en Italie à la tête d'une armée formidable, s'avança jusqua Lyon ; mais tout-à-coup il revint à Amboise où le rappelait , dit-on , sa passion pour une tille d'honneur de la Reine. Le 7 avril 1498, traversant une galerie pour aller voir jouer à la paume dans les fossés du château , il se heurta la tète contre une porte , tomba sans connaissance et expira quelques instans après. Ainsi fut enlevé par une mort prématurée un prince dont les défauts n'avaient été que ceux de son éducation et de son âge, et que ses qualités bonnes et aimables firent regretter jusqu'au désespoir par tous ceux qui lavaient approché.

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