Les Zborovski
Les Zborovski enviaient les faveurs dontjouissaitZamoïski. Ayant contribué très-eflicacement au choix de Batori, ils croyaient avoir des titres à toutes ses grâces , et ils se voyaient négligés. Samuel, l'aîné des Zborovski, banni du royaume au temps de Valois , pour avoir fait commettre un meurtre en présence du roi, espérait au moins obtenir son pardon. Voyant que Batori n'y pensait pas , il entra dans le pays , et bravant toutes les lois et autorités, il s'y promenait impudemment. Enhardi, il allait faire ses tours dans la province de la juridiction starostine de Zamoïski , qui l'avertit d'abord qu'il ne souffrirait pas impunément sa témérité ; et , voyant que son avis étaitméconnu , il le fit arrêter et décapiter à Krakovie, avec le consentement du roi. Alors l'exaspération des Zborovski fut extrême. Ils cherchèrent à indisposer la noblesse contre Batori , et à porter les Kozaks à la révolte , maudissant le roi sans réfléchir qu'ils offensaient l'autorité suprême et la république ; qu'ils allaient encourir les peines de lèze-majestéel de perturbation de l'état. Accusés devant la diète, ils furent jugés par la haute cour, et Christophe Zborovski fut condamné à la décapitation, qu'il évita en passant à l'étranger (49).
(49) Pnocfes db Zborovski. Peu de temps avant la décapitation de Samuel Zborovski, Christophe, son frère, avait sollicité de la cour une pension vacante. Le roi ne lui en accorda que la moitié. Ce refus, joint a tant d'autres désappointements poussa toute la famille de Zborovski dans
TROISIÈME PÉRIOLE, DE 1333 A 1587-
1 f*8. Projet de reformer la République
Batori disait toujours qua Dieu seul appartient le droit de diriger les consciences, et il ne voulait pas les contraindre en
une exaspération extrême contre le roi et Zamoïski. Un de ses gens Voitaszek, musicien, envoyé par Christophe à Samuel, crut devoir révéler le complot en remettant entre les mains du roi les lettres dont il était porteur. Le roi convoqua le sénat à Lublin, produisit les lettres et fit connaître la trame. Jean Zborovski, castellan de Gnezne, jura qu'il en ignorait l'existence. Christophe et André furent assignés à comparaître à la diète de Varsovie. L'affaire de Zborovski troubla celte diète. Irrités du supplice de leur frére, les deux Zborovski arrivèrent avec un nombreux cortège d'amis, de domestiques et de troupes armées. Parmi ce» amis on voyait figurer Stadnicki et Gorka palatin de Posen, le plus riche et le plus puissant des seigneurs. Les Zborovski, pour appeler la pitié sur leur situation, firent voirie portrait de Samuel décapité an milieu des pleurs et des plaintes de ses nombreux enfants. Sur ces entrefaites, arriva le roi accompagné d'un grand détachement de troupes; Zamoïski alla au-devant de lui.
L'assignation de Zborovski fut attachée à la porte du sénat. Le roi s'assit sur le trône, et on appela en son nom ta cause sur laquelle les sénateurs devaient statuer. Ce fut celle de Christophe Zborovski, et l'huissier l'appela par trois fois. L'accusateur, les défenseurs, les témoins se présentent et produisent les preuves et les lettres. Le château était, ainsi que la résidence du roi, garnis intérieurement et extérieurement d'hommes armés. Dans le sénat même, le roi, Zamoïski, Zborovski et Gorka parurent aussi chacun entouré d'un cortège armé. Les évéques arrivèrent aussi avec un nombreux domestique. Ce jugement offrait un spectacle inconnu jusqu'alors dans les fastes du royaume. Les nonce* terrestres, voyant que l'affaire prenait un caractère de sévérité, jaloux de leur autorité, demandèrent è participer à cette cause. On leur répondit que le jugement suprême de la diète n'était pas de leur ressort; mais comme le roi voulait donner de la publicité à cette affaire, il leur fut permis d'y assister comme arbitres.
Avant l'ouverture de la séance, les Zborovski firent des démarches pour fléchir le roi par le ministère du clergé et de leurs amis, espérant d'obtenir grâce pour leur faute. Le roi ne se montra pas éloigné de leur pardonner, mais il voulut d'abord entendre de leur bouche un aveu sincère. Soudain Jean Zborovski, castellan de Gnezne, prit la parole et parla ainsi au roi : « Sire ! jamais la fidélité envers la patrie ne fut sus-
POLOGNE FLORISSANTE
aucune manière. Personne ne put lui persuader de persécuter qui que ce fût pour ses opinions. Il laissait chacun
pecte dans la maison de Zborovski ; jamais la loyale et franche nation polonaise ne trama des complots contre ses rois; si un frère en s'épanchant à son frére exprimait, dans quelques lettres, ses griefs avec un peu plus de vivacité qu'il ne le devait, daignez, sire, ne pas regarder l'expression d'un ressentiment comme celle d'une conspiration ; daignez ne pas traiter mes frères comme des criminels et des traîtres. Les voilà, ( ire, devant vous ! Ils implorent votre compassion ; ils implorent l'entremise des vénérables hommes réunis pour les juger. Ils n'ont garde de se défendre contradictoirement avec leur souverain , ils ont assa expié leur faute par la mort d'un frère qui a péri sous le glaive du bourreau, d'un frère qui, s'il fût coupable de quelque crime, aurait du être jugé par vous et le sénat et non pas par un magistrat particulier. Sire ! daignez vous borner à l'effusion du sang d'un seul sans ajouter de nouvelles blessures à notre plaie saignante. Nous supporterons le reste comme le coup de notre malheureuse destinée ou comme l'expiation que le ciel demande pour nos péchés. Ayez pitié, sire ! de la génération . de ces hommes qui ont si bien mérité de leur patrie! »
Les larmes inondèrent la figure de Jean Zborovski ; tout pleura , le sénat, les nonces terrestres, les accusés et ses amis. On n'entendit que des sanglots et des gémissements. Le roi seul ne fut pas touché de ce spectacle, écoutant les plaidoyers|avcc étonnement plutôt qu'avec sensibilité. Ferme dans sa résolution, il ordonna de commencer le procès. L'instigateur, Rzeczicki, dans un beau discours, accusa Zborovski d'avoir tramé un attentat contre la vie du roi qui devait être effectué dans la forêt de Niépolomicé, quoique les pièces déposées ne le prouvassent point; cependant il se référait aux aveux de Samuel qui, avant sa mort, en accusa ses frères André et Christophe. Les complots de Christophe, tramés avec le tzar de Moskov, à Lubck, conlrc le roi et l'état, furent prouvés par les conditions qu'il fit au tzar. Enfin , l'outrage porté à la majesté royale fut évident par les paroles et les écrits de Zborovski. Scdzivoï Czarnkovski et Jacques Niemoïevski, tous deux très-éloquents, tous deux considérés parmi la noblesse, se constituèrent défenseurs de Zborovski. Après l'audition des plaidoiries , le sénat condamna Christophe Zborovski à la peine de mort et d'infamie. On ajourna la décision de l'affaire d'André Zborovski à la tenue de la diète prochaine. Christophe, sans attendre son arrêt, se retira en Moravie avec plusieurs de srs amis et son cortège. ( Nieincevicx, notes à ses chants historiques, p. 261-265, édit. de Krak.j
libre de professer telle religion qui lui paraissait bonne, selon sa conviction ; il était cependant lui-même zélé catholique et veillait à l'exécution des statuts du concile de Trente que le clergé polonais venait d'accepter. Batori déclara qu'il ne voulait pas être un roi nul, ou, comme il le disait, « un roi en image et en poterie ; » ce qu'il prouva par son activité. Il se faisait redouter par ses voisins et faisait respecter la Pologne; il n'aimait pas et ne voulait souffrir dans ses sujets, de l'opposition ni d'obstacle à ses plans. Aucun des Jagellons ne régna de cette manière. Batori prouva qu'il était sévère et qu'il voulait strictement tenir sous son obéissance tous ses sujets, sans distinction. On disait qu'il pensait à gagner le consentement de la nation pour indiquer son successeur de son vivant, afin d'établir un trône héréditaire : ce qui aurait été enfreindre la loi et le serment qu'il avait solennellement prêté. On lui supposait aussi l'intention de diminuer les libertés de la noblesse et d'introduire, par ce moyen, un meilleur ordre dans le pays. Toutes ces opérations devaient être proposées à la diète prochaine où l'on devait aussi discuter les impôts nécessités par la guerre qu'on allait entreprendre contre les Moskovites. Batori fit venir son armée et les Hongrois soldés dans les environs de Varsovie où devait siéger la diète. La présence de cet appareil militaire était, disait-on, destiné à forcer le consentement de la diète. La noblesse s'en inquiéta , on craignait des mesures violentes et inconnues dans la république de Pologne, lorsque tout-à-coup, au milieu de ces conjonctures, Batori mourut inopinément à Grodno,en 1586.