Ruine générale
Cependant les souffrances du pays étaient énormes et ses ressources taries ou infiniment diminuées. Beaucoup de citoyens, après avoir fait de grands sacrifices aux besoins de leur patrie , lors de la campagne de 1792, virent leur fortune délabrée; en outre, à plusieurs, le séquestre ôtait les moyens convenables de substentation ; la situation de presque tous était empirée par des exactions et des pillages que les targoviciens et les troupes russes exerçaient , par le ravage et rincendie suites inévitables de la guerre. Le trésor public
(69) Les sociétés secrètes se formaient iDstanlanément vers U fin de 1792 , sur tous les points de la Pologne , elles variaient dans leurs formes, leurs principes , leurs plans, mais elles avaient le même but, par conséquent elles fraternisaient entre elles. Cependant pour se réunir et centraliser leur action , elles éprouvaient beaucoup de difficultés. Pour les aplanir Jacques Jasinski, colonel du génie en Litvanle,un des plus énergiques conspirateurs , inventa un admirable expédient , qui obtint un succès complet. l\ fit publier un petit ouvrage frivole sous le titre : extrait des œuvres d'un philosophe chinois Good. Tout le monde l'avait dans les mains et les initiés seuls apprenaient qu'ils y trouveraient la clef pour se comprendre , un certain rit général pour toutes les sociétés de différentes organisations. Par ce moyen, en peu de temps, tout était rallié et uni en un faisceau.
se trouvait presque épuisé. De nombreuses maisons de banque y d'autant plus importantes pour le pays qu'elles s'étaient acquis une conûance générale, après avoir englouti des capitaux immenses se déclarèrent insolvables et annoncèrent leur banqueroute, ce qui amena la ruine d'un grand nombre de particuliers. Le prix des biens fonciers tomba à la moitié de leur valeur; la circulation du numéraire diminua et le crédit déchu disparut très-fàcheusement. Les opérations de la politique russe et les soins de l'impératrice magnanime , contribuèrent directement à la ruine du crédit et des banques. L'armée répartie dans le pays , sans connexion , manquait de munitions et d'armes , celle de Litvanie surtout se trouvait dépourvue d'artillerie et présentait le tableau d'un dénument pitoyable. Cependant , au milieu de la désolation générale, l'esprit entreprenant s'agitait d'autant plus, que le peu de ressources qui restaient pouvait encoreluiètre enlevé. On entretint des relations avec Ignace Potocki , Hugues Kollontaï et Thadée Kosciuszko, retirés à Dresde. Joseph Zalonczek fut envoyé de leur part à Varsovie pour sonder l'opinion des habitants et il revint annoncer que les préparatifs pour le soulèvement étaient loin d'être organisés.
12 U* Le plao de Byszevski avorte, Kosciuszko est choisi pour chef.
Sur ces entrefaites, le général Byszevski, qui se retirait de la grande Pologne devant l'armée prussienne, avec sa division et le brigadier Jean Henri Dombrovski,.conçurent le projet de tomber àl'improviste sur Varsovie etd'en chasser les Russes. Mais Byszevski, avant de le mettre à exécution, crut convenable d'en faire part au roi, Stanislav-Auguste , qui en avertit le général en chef russe Igelstrom, et lorsque Byszevski n'était qu'à trois milles de la capitale, on l'informa des mesures que les Russes avaient prises avec précaution pour préserver la ville de toute surprise et de toute attaque; Tarmée polonaise inférieure en nombre prit par conséquent le chemin de Krakovie et se réunit au corps du général Vodzicki. De concert avec lui, on entama des communications
DE KOSaUSZRO. 175
avec rarmée de Podolie et dTkralne , alors encore sous les armes , forte de 18,000 hommes, et on convint d'inviter Rosciuszko à prendre le commandement général. C'était là aussi l'opinion des conjurés de Varsovie qui voulaient confier la direction du soulèvement à Rosciuszko. Les vœux de la nation se tournaient vers lui. Des milliers de voix répétaient son nom et le nommaient mystérieusement chef de rinsurrection. C'était cependant un secret profond, et il n'y avait que des soupçons qui inquiétaient Igelstrom et mettaient en danger Taffaire et le chef. Il était prudent de cacher des apparences inquiétantes ; c'est dans ce but , qu'au commencement de 1794 , Rosciuszko se retira en Italie.
12 5* MadalinsU provoque le soulèvement, 179i^.
En attendant IgnacePotocki, Hugues Rollontaï et plusieurs autres émigrés polonais prévenus de l'insuffisance des moyens intérieurs , n'osaient cependant coopérer avec leurs compatriotes, et pour seconder leur ardeur, ils cherchèrent l'appui de l'étranger. Bientôt ils virent que la Pologne était réduite à ses propres forces. L'Autriche, qui semblait être négligée par les deux autres puissances co-partageantes , offrait peu de chance de succès , non parce qu'elle était à cette époque engagée dans des hostihtés avec la France, mais parce qu'il fallait se méfier de son assistance. La Turquie se trouvait fatiguée par sa dernière guerre avec la Russie , et comment pouvait-on demander son assistance, lorsque dans sa dernière guerre si malheureuse , elle n'avait eu aucun secours de la Pologne. La Suède fît quelques promesses, mais elles se bornèrent à de simples paroles. François Bars, envoyé à Paris, s'était présenté devant le comité de salut public. Il fut accueilli favorablement et encouragé par des témoignages flatteurs énoncés au nom de la république française; mais il ne put obtenir aucun résultat; car la France à cette époque était trop occupée d'elle même, pour pouvoir intervenir efficacement dans les affaires des autres pays. Les émigrés polonais étaient donc d'avis de retarder l'époque de l'explosion : mais la force des circonstances
t76 INSURRECTION
intérieures accéléra l'effervescence et le soulèvemeût. Le général russe Igelstrom , dont les soupçons ombrageux observaient les dispositions des esprits , se détermina le 15 mars 1794 à effectuer la réduction de Tarmée polonaise. On commença à licencier et à désarmer des régiments entiers. Antoine Madalinskl , stationné avec sa brigade à Ostrolènka, s'y opposa ; pressé par les Russes , il se retira. Par des manœuvres habiles , évitant le combat , il parvint à s'échapper aux poursuites des postes russes et prussiens. Sur son chemin il s'empara à Dzialdov d'une caisse prussienne en y laissant une obligation au nom de la république de Pologne; il passa la Yistule et la Pilica et se replia vers Krakovie. Dans son passage par le palatinat de Sandomir, différents détachements se joignirent à lui ; Yalevski et d'autres se firent aussi jour pour se rapprocher de Rrakovie où ils se réunirent avec Vodzicki , et Thadée Kosciuszko y accourut.
126* Insurrection de Krakovie.
Le 24 mars 1794, l'acte de Tinsurrection fut dressé et proclamé à Rrakovie. Le mot de ralliement était liberté, intégrité et indépendance; la guerre déclarée à la Prusse et à la Russie ; les autorités provisoires réglées avec défense de faire une constitution, car, lorsque la Pologne serait délivrée des troupes étrangères, la nation elle même devait décider de son sort et de celui des générations futures (70).
(70) L*insurreclion Gt table rase poar la législatiOD future. Elle méconnut à juste titre l'eiistence du roi , et elle passa sous silence la nouvelle constitution du 3 mai. Les principaux créateurs de cette constitution , Ignace Potocki et Hugues Kollontaï participant activement à l'insurrection , renoncèrent à leur œuvre, qui n*avait pu sauver leur patrie, et qui à peine née était frappée de mort pour toujours. Quoique rinsurrection ménage T Autriche et déclare qu*elle est hostile à la Prusse et la Russie seulement , cependant le ministre autrichien résidant à Varsovie proteste que sa majesté impériale avait en horreur les projets des insurgés, parce qu*ils proclamaient les principes monstrueui de la convention française et voulaient en adopter les abominables et sanguinaires procédés. Le roi Stanislav-Auguste , aussi
DE KOSCimz&O. 17*7
Kosciuszko, à qui Ton confia le pouvoir dictatorial, fut nommé chef. Les paysans du palatinat de Krakoyie Airent levés etj armés de faulx et de piques, pour augmenter à la hâte le nombre des troupes qui montaient à tf,000 hommes. Les Russes occupés à la poursuite des différents corps d*armée polonais, se dirigeant vers Krakovie réunissaient une force bien plus considérable. Commandés par les généraux Tormansoff et Denisoff, ils rencontrèrent l'armée de Kosciuszko le 4 avril 1794, à Raclavice, près de Skalmirz. Malgré le nombre disproportionné des combattants, les Polonais restèrent vainqueurs, maîtres du champ de bataille et de huit pièces de canons.
127. Les Rosses s'eflbrcent d'arrêter le progrès de rinsnrreclion » 1794.
Tandis que cela se passait dans les environ de Krakovie, à Varsovie le banquier André Kapostas, le cordonnier Jean Kilinski, alors membre du conseil municipal de cette \ille, le boucher Joseph Sierakovski préparaient le soulèvement des habitants de cette capitale ; rassuraient et animaient la détermination des conjurés. Autant ces préparatifs avançaient, autant l'inquiétude d'igelstrom devenait grande. Il fit venir des troupes pour renforcer la garnison russe de Varsovie, et engagea Buchholtz à accélérer la marche des troupes prussiennes. Il intima Tordre au conseil per> manent de déclarer les insurgés rebelles et perturbateurs du repos public ; il en exigea l'arrestation de plus de vingt personnes suspectes; lança des ordres pour saisir plusieurs personnes dans les provinces, et fit désarmer les troupes polonaises en Ukraïne. Le prince Sulkovski, chancelier de la couronne, se rendit chez Igelstrom pour lui représenter l'inoonvénient d*une pareille détermination; en retournant, lorsqu'il entrait dans la salle du conseil-permanent, frappé
ménagé par le sileDce qu'on gardait enrers lai, désavouant par Tordre du ministre russe rinsurreclion .de Krakovie, n*hésita pas k assimiler le zèle inconsidéré des insurgés au désordre anarchique qui déchirait ha France et les incrimine de chercher dans ses maximes des moyens de se relever.
TOMB II. la
178 INSUaRËCTION
d'une attaqoed'aïKyplexie, i>ar suite de TémoUon qui l'agitatt i I moorut au bout de trois jours. De sou chef, Igelstrom û^ déporter de Yarsoyie quelques étrangers et jeta dans les caves de son bétel, Vèngierski, Stanislav Potocki et Stanislay Rraievski, et quoiqu'il ne pût rien apprendre de leur part, il ne les relàcba point (71). Dans le même temps^ on arrêtai Yilno, Soltan marécbal de la cour de Lituanie, Fabbé Xavier Bohusz (ancien confédéré de Bar), Micbel Brzostovski (ancien marécbal delà confédération), Ignace Tyzenbaus, cbef de la garde litvanienne et plusieurs autres citoyens, et on les transporta au fond de la Russie. On poursuivit Cbarles Prozor, qui allait effectivement avec les ordres des insurgés en Ukraine. A sa place on conduisit en Sibérie Oskierko qui lui avait donné asile; Xavier Dzialynski et plusieurs autres. Les affidés d'Igelstrom lui conseillaient de prendre possession de l'arsenal polonais de Varsovie, qui était considéré comme le palladium de la république. Le bruit qui en courait mettait en émoi tous les esprits. Les Russes eux-mêmes semaient la terreur dans la capitale. Ils menaçaient les uns , ils donnaient des conseils aux autres, pour les sauver d'un danger imminent, et faisaient voir clairement qu'on tramait un attentat contre la ville et le peuple (72). Plus les alar-
(71) Stanislav Potocki était nn jeune homme dlBérent d*un autre Potocki de ce prénom (aussi Stanislav et frère d*Ignace). Il suivit toujours la carrière militaire. Du temps de Napoléon, il fut général, enfin, il fut tué à Yarsovie, dans la nuit du 89 novembre 1830.— Le père de Stanislav Kraïevski fut cet instigateur ou procureur de la couronne, qui déposa sa ckarge entre tes mains du roi ^ur n'avoir pas voulu dresser Taete d'accusation exigé par Igelstrom contre fiosciuszko. Le jeune tîtmîslav Kraïevski, délivré des cachots d'feeUtrom, servit m patrie *ur le champ de baUille et périt de la mort des braves le 16 septembre 1794, dans l'affaire mémorable de Krupczicé. Son père fut remplacé par Rogozinski, qui dressa l'acte d'accusation contre Kosciuszko , oij plutét contre lui-même , car il fut pendu par suite au mois de mai
f7S) Les Russes offraient à ceux auxquels ils voulaient témoigner Ictirfl bonnes dispositions, des tabatières et d'autres cadeaux comme gfi^a de sécurité dans le moment du danger.
1^ KOSaCSZKO. 179
mes mutuelles étaient grandes, plus l'explosion devenait urgente et rien ne put Tarrèter dès qu'on apprit les événements arrivés à Krakovie et la victoire de Raclavicé. Peu de jours auparavant , le cordonnier Jean Kilinski avait informé les conjurés des intentions russes , en assurant positivement qulgelstrom et le hetman Pierre Ozarovski avaient donné Tordre, qu'au signal donné par un coup de canon, pendant la célébration nocturne de la résurrection, on enfermât le peuple dans les églises , on emprisonnât plusieurs individus, qu'on désarmât Tarmée polonaise et que les Russes couverts d'uniformes polonais s'emparassent de Tarsenal et des magasins à poudre. Kilinski promit aux conjurés de soulever ttOO bourgeois, à l'effet de prévenir Texécution des plans russes, et il insista pour qu'on ne retardât plus. Le jour du 17 avril, qui était le jeudi de la semaine sainte, fut indiqué pour l'explosion.
1^. iDâurrection de Vajrsovie» 1794*
A peine l'obscurité de la nuit commençait-elle à disparaître, que l'armée et le peuple se mirent en mouvement. Le roi alarmé, courut après le capitaine Lesc^inski qui était ce jour là de garde au château, et qui allait quitter son poste pour se rendre à sa destination, en le conjurant de ne pas l'abandonner ; le capitaine lui répondit : « Ta personne, sire ! est à l'abri du danger, mais la patrie est menacée; dès que j'aurai rempli mon devoir, je reviendrai : » et il partit. Plusieurs détacbements se dirigèrent vers le magasin à poudre et vers l'arsenal, ou on distribuait des armes au peuple. Tout ce mouvement fut facilité par le commandantdelavil]e,Cicbov&ki,:qui d'abord avait été admis dans l'intimité des conjurés; mais depuis, on s'était mé6é de lui , et on l'avait écarté de la confidenee. Cependant Gichovski, de sa propre inclination, sut rendre service dans cette grave occasion. Gomme il connaissait exactement l'emplacement des troupes russes, possédant la conflance d'Igelstrom, il sut interrompre très-babilement leurs communications, jet contribua infiniment au succès. Le terribles combats s'eujgagèrent sur 4ivers points de la ville, mais
180 INSUARCGTION
le feu le plus nourri fût dirigé contre l'hôtel dlgelstrotn. Le colonel Hauman, voulant se rapprocher du centre de la ville, à la tète du régiment Dzialinski trouva dans la rue dite du faubourg de KrakoviC; le passage barré par quatre régiments russes, sous les ordres du prince Gagarine; longtemps arrêté, il donne enfin sur eux et les écrase dans une bataille rangée ; Gagarine y est tué. Du côté de Mokotov,un autre général russe, Novitzki, stationnant hors de la ville, fit entrer quelques milliers d'hommes et quinze pièces d'artillerie sous les ordres de Klugen , pour secourir les siens et pénétrer jusqu'au palais d'Igelstrom; mais arrivé sur la place du palais de Saxe , Klugen fut vigoureusement assailli par une poignée de peuple ; repoussé, il se retira vers le soir hors la ville. Après des efforts continus, Thôtel d'igelstrom, situé dans la rue dite du Miel, fbt enlevé de vive force : cependant le général russe eut le bonheur de s'évader et de sortir de Varsovie. Les attaques et les combats ne furent terminés que le troisième jour. Les Russes, qui s'étaient enfermés dans les maisons , se défendirent jusqu'à la dernière extrémité et il fallut repousser plusieurs de leurs corps qui tentaient de pénétrer dans la capitale, tant du côté des casernes de la garde que du côté de la Vistule.