‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 34 sur 96 · MONNAIES · texte numérisé non relu

MONNAIES

Les monnaies des rois de France de la première et de la seconde race eurent cours en Provence. Ces princes, depuis Clotaire Ier jusqu'à Louis-le- Begue inclusivement, en firent battre à Arles, Avignon et Marseille.

Charles-le-Chauve, par une ordonnance de 854, fixa au nombre de neuf les villes où il voulait qu'à l'avenir on battit monnaie. On ne trouve dans ce

(i) Toulon notait encore qu'un gros bourg sans importance. (») Le tarant mémoire manuscrit de Fauris - Saint - Vincent ( Bîbliot. publique de Marseille) m'a principalement servi de guide

92 HISTOIRE nombre aucune ville provençale , mais il est vraisemblable que Charles dérogea bientôt à cette fixation (i).

La figure du denier d'argent de Boson est à peu près de la même fabrique que les monnaies de Charles-le-Chauve. 11 ne nous reste aucune monnaie des souverains de Provence, depuis Boson jusqu'à Alfonse Ier , qui ait été frappée dans ce pays.

Les conquêtes de Charlemagne avaient rendu l'argent très-commun en France. Les malheurs que le royaume éprouva sous les successeurs de ce monarque , et surtout les dévastations des Normands, l'épuisèrent bientôt, de sorte que dans les siècles suivans rien n'était plus rare que les métaux précieux. On y contractait par échange comme aux premiers âges du monde.

Une charte de io34 (a) mentionne plusieurs marchés de cette espèce , au sujet de la dotation de l'église du bourg de Saint-Zacharie. II y est dit que les prêtres de cette église avaient acquis, moyennant un cheval, la troisième partie d'un moulin situé sur l'Huveaune. Ils avaient aussi acheté

(i) Leblanc, en son Traité de» Monnaies de France, p. ia», mentionne une monnaie de Charles-le-Chauve, frappée à Arles. Sous le règne de LouU-le-Bègue on continua de battre monnaie dana cette ville.

(a) Belsunce, Hist. des Évéoues de Marseille, t. i.

un Condamine, c'est-à-dire un champ franc de toute redevance (i), moyennant un cheval, un bœuf et deux cochons. Les plus riches seigneurs ne contractaient pas différemment.

Rien ne prouve plus la rareté de l'argent pendant les onzième et douzième siècles , qu'une charte conservée dans les archives du chapitre de Marseille. C'est un acte d'acquisition de la moitié d'une vallée aux portes de la ville , fait par ce chapitre, en 1118, pour le prix de soixante-dix sols melgoriens(a), qui nefesaient pas un marc et demi d'argent.

Les chartes du onzième siècle font mention des monnaies de l'empereur Othon-le-Grand , comme étant à peu près les seules qui eussent cours en Provence (3).

Plusieurs siècles s'écoulèrent sans qu'on frappât aucune monnaie dans ce pays; on se servit, pendant tout ce temps, des monnaies des provinces voisines , et surtout des deniers melgoriens et des raimondins.

La monnaie melgorienne fut ainsi appelée des comtes de Melgueil qui la fesaient battre dans un château de ce nom en Languedoc. Le titre en a beaucoup varié , parce qu'il n'était réglé que par l'intérêt et le caprice.

(1) Glossaire de Ducange , verbo Cou domina. (s) Bebuncc t IbùL

(3) Histoire manuscrite de l'abbaye de Mont-Mnjour.

Les deniers raimondins ont été frappés au coin des comtes de Toulouse, qui possédaient le Comté- Venaissin sous le titre de Marquisat de Provence.

Guillaume-le-Jeune , dernier comte de Forcalquier , mort en i nog , fit frapper des espèces qui prirent son nom . Au commencement du quatorzième siècle, on se servait encore des deniers guillelmins dans le comté de Forcalquier, ainsi que le prouve un acte d'hommage prêté, l'an i3io, à l'évêque d'Apt.

L'empereur Conrad III, en donnant à Raimonddes-Baux l'investiture de la Provence , lui donna aussi le droit débattre monnaie; mais il paraît que Raimond-des-Baux ne fit aucun usage de cette concession .

C'est sous Alfonse Ier qu'on commence à voir de la monnaie au coin des souverains-comtes de Provence. Les deniers royaux couronnés sont les premières espèces qu'ils ont fait frapper. La plus ancienne charte où il en est fait mention est un acte de l'an 1184, par lequel Hunno, neveu du roi Alfonse , vendit pour deux ans aux recteurs de la confrérie du Saint-Esprit à Marseille, et moyennant la somme de dix mille sols royaux , les cavalcades que cette ville devait au comte de Provence.

Il y a aussi des oboles d'Alfonse Ier. Ces pièces portent l'empreinte de la barbarie.

Il parait , par une charte de Gui de Fos , archevêque d'Aix , que soixante sols royaux couronnés

valaient un marc d'argent en 1196. L'acte de vente du lieu de Château-Gombert , fait en laoi , par Lambert d'Aubagne, à Raymond de Peyroles , prévôt de l'église de Marseille , porte que le prix fut de cinq cents sols royaux couronnés, dont cinquante-huit valaient un marc d'argent fin (i).Dans l'acte de vente de la terre de Julians , en iai4, les sols royaux sont évalués à soixante sols le marc (a) Les deniers royaux frappés sous le règne d'Alfonse Ier continuèrent d avoir cours sous les Raymonds-Bérengers, au coin desquels on n'en frappa point . La valeur de ces espèces eut des variations fréquentes .

11 est certain qu'on n'a frappé aucune monnaie d'or en Provence sous le règne de la maison de Barcelone .

La plus ancienne charte connue où il est fait mention d'espèces d'or est l'acte de fondation de 1 église collégiale de Barjols par Rajambaud, abbé de Saint-Victor, en l'année 1061.

Dès le commencement du treizième siècle l'or et l'argent devinrent un peu plus communs, et l'on trouve des ventes faites en Provence moyennant des sommes considérables. En 1 a 1 1 Hugues de Cavaillon vendit à l'archevêque d'Aix la terre de Peyroles pour le prix de trente-six mille sols

(1) Arcbirea deVÉgliae de Marseille.

(*) Archives de l'abbaye Saint-Victor.

royaux couronnés (i). En iai6 Tordre de Saint- Jean-de-Jérusalem acheta des directes dans la ville et le territoire de Manosque pour la somme de deux mille oboles d'or et de cinq mille sols guillelmins(a), seules espèces qui fussent connues en Provence dans les onzième et douzième siècles. Ce ne fut que vers le milieu du treizième qu'on commença à y connaître les florins.

Les chapitres de paix accordèrent aux Marseillais, en 1257, k droit de régler la fabrication des monnaies comme ils le jugeraient à propos, et il fut convenu que les espèces ne changeraient jamais de valeur. Seulement , par l'article 20 de ce traité fameux, Charles Ier se réserva douze deniers menus marseillez par marc pour toute la monnaie qu'on fabriquerait à Marseille , tant en gros qu'en menus marseillez , et en espèces appelées moneta milliarensium , qui étaient peut-être des oboles (3).

(1) Archives de l'Église d'Aix.

(1) Histoire manusc. du grand prieuré de Saint-Gilles.

(3) Aucune charte n'évalue les gros marseillez. Us étaient vraisemblablement moins communs que les menus.

Les gros marseillez sont d'argent fin et pèsent 3a grains.

Le plus grand nombre de menus marseillez qui noua restent ont été frappés sous le ri'gne de Charles Ier. •

Les menus marseillez furent beaucoup en usage pendant le i3* siècle. Ils étaient de la valeur du denier royal couronné et pesaient 16 grains. Les oboles pesaient 6 grains. Vingt sols marseillez fesaient la livre royale. Il parait par une charte de iaa8 que trois

Dans les statuts municipaux de la ville d'Arles il n'est parlé d'aucune autre monnaie que des livres, sols et deniers raimondins. L'art. a5 donne à l'archevêque et aux consuls le droit de régler le cours des espèces, et il est défendu d'en introduire sans leur permission, à peine d'une amende de cent livres raimondines. L'art. 1 1 5 prohibe dans les villages et châteaux de la dépendance d'Arles la circulation des monnaies qui n'avaient pas cours en ville.

H paraît que la monnaie raimondine avait été successivement affaiblie d'un quart depuis jusqu'en 1*47, et d'un ^ers depuis 1^47 jusqu'en 1253. Le prix de la monnaie tournois n'avait pas varié pendant tout ce temps. On taillait 58 tournois au marc d'argent.

Les archevêques d'Arles ont aussi fait battre monnaie à leur coin particulier, en vertu des concessions du roi Boson , de son fils Louis-1' Aveugle, de l'empereur Conrad II, de Frédéric I, du pape Anastase IV , de Frédéric II (1) ; et ils conservèrent ce droit plus long-temps qu'aucun des autres évêques de France , car ils en étaient encore en possession vers le milieu du seizième siècle. La fabri-

lirres marseillaises valaient une once d'or. Dans le même temps trois livres royales avaient la même valeur. Par une convention passée en 1*69 entre Charles I*T elle* habitans de Marseille, quatorze deniers marseillais sont évalués à douze deniers tournois.

(1) Gallia ChrUtiana, t. I. — Sa» , Pontif. Anfat., p. 187 et as6.

cation de leur monnaie était établie à Mondragon , et ils y avaient des officiers, comme on le voit par plusieurs monumens.

En Tannée i365 , l'empereur Charles IV permit à l'archevêque d'Avignon de fabriquer des monnaies d'or, d'argent et de cuivre à Noves et à Barbentane ; mais il paraît que les chefs de l'église avignonaise n'usèrent pas de cette faculté. Les archevêques d'Embrun , investis du même droit par un diplôme de Conrad II, en 1 147, n'en firent que très- peu d'usage , et leurs espèces sont fort rares. Les monnaies des évéques de Valence étaient au contraire très- répandues en Provence. Il en est fait mention dans plusieurs actes du douzième siècle et du treizième (1). Le droit débattre monnaie avait été accordé par l'empereur Frédéric Ier à Eudes de Chaponai , évêque de Valence , dans une charte de l'an 1 1 57 .

D'après les principes du droit public observé à cette époque , les monnaies des seigneurs particuliers ne devaient avoir cours que dans leurs fiefs. Quant à celles des évéques , elles avaient quelquefois cours dans tout leur diocèse.

(1) Notamment dans un acte de vente de l'an 1193, par lequel Rayn'ier de Thoard, ancien prévôt de l'Église de Digne, vendit à Guillaume dcTurries, abbé de Boscoduu , et à ses moines , une terre située dans le territoire des Mces , moyennant la somme de i5oo sols valentinois.

L'historien de la maison de Simiane (i) et un autre auteur (a) parlent d'une transaction passée en 125? entre la communauté d'Apt, Guirand et Bertrand Raybaud de Simiane , par laquelle il conste que ces deux seigneurs possédaient le droit de battre des espèces dans cette communauté , et d'y connaître du crime de fausse monnaie. Mais il est vraisemblable que la maison de Simiane n'a jamais fait usage de ce droit dont il ne reste aucun vestige .

La vicomtesse Agnès de Cadenet , veuve de Bertrand, dans un acte d'hommage rendu en isi45 à Béatrix, femme de Charles Ier , confessa et reconnut avoir pouvoir et droit souverain de faire battre monnaie d or et d'argent dans toute sa vicomté , et sur tous ses hommes et sujets (3) . Il n'y a pas plus de trace des monnaies des vicomtes de Cadenet que de celles de la maison de Simiane.

On peut dire la même chose de la concession que l'empereur Charles IV fit en i346 à Gaucher Adhémar , vicomte de Grignan .

Sur la fin du Ireizième siècle et dans les premières années du quatorzième , sous le règne de Charles II, comte de Provence, on frappait à Saint-Remy des pièces de monnaie qui avaient

(i) Columby, liv. n , p. 5gi.

(a) L'abbé Robert , État de Provence, t. ni , p. 88. (3) César Nostradamus, p. a 19.

100 HISTOIRE cours dans les provinces voisines. Philippe-le-Bel, roi de France, voulant proscrire les espèces étrangères, ordonna au sénéchal de Beaucaire de saisir toutes les monnaies fabriquées à Saint-Remy , qu'on avait introduites dans les sénéchaussées de Beaucaire et de Nîmes (i).

Charles II ht des réglemens touchant la fabrication des espèces ; il n'imita pas les excès monstrueux auxquels se livrèrent à ce sujet Philippe-le- Bel et Edouard roi d'Angleterre , qui vivaient en même temps que lui . Sous son règne , les monnaies souffrirent peu d'altération , soit à Naples , soit en Provence. C'est un éloge qu'il partage avec tous les autres souverains-comtes. Quelle que fût l'urgence de leurs besoins, à l'occasion des malheureuses guerres d'Italie, ils n'eurent jamais recours à l'altération des monnaies pour se procurer des ressources passagères qui tournent toujours au grand dommage des peuples.

Le revenu modique dont jouissaient les comtes de Provence n'avait pu leur suffire , et ils s'étaient vus obligés de contracter des dettes considérables qu'ils ne purent jamais acquitter. Ce fut des papes -qu'ils reçurent les plus grands secours. On lit dans Baluze que Clément V fit remise à Charles II et à Robert de la somme de 366,ooo onces d'or que ces princes lui devaient pour les emprunts qu'ils

(i) Menard, Hist. de Nîmes, t. i, p. 4»i.

avaient faits de ses prédécesseurs. Dans ce siècle où l'argent était si rare, la cour de Rome attirait à elle des sommes immenses de toutes les parties de la chrétienté.

Sous le règne de Jeanne Fe on continuait de fabriquer des espèces à Saint-Remy (i). Plus tard , c'est-à-dire au quinzième siècle , il y avait deux hôtels de monnaie en Provence ; l'un était à Aix , l'autre à Tarascon .

Vers la fin de ce quinzième siècle, peu avant la découverte de l'Amérique , les métaux précieux étaient encore très-rares ; et comme le prix de l'usure s'élève toujours en raison directe de la rareté du numéraire en circulation (a), l'intérêt de l'argent parvint à un taux énorme ; il était souvent au vingt pour cent, et dans aucun état de l'Europe on ne le trouvait au-dessous de dix ou de douze (3).

Les variations rapides dans la valeur des objets de nécessité première engageaient les riches à conserver une quantité plus ou moins grande d'espèces métalliques. D'un autre côté les avanies et les spoliations auxquelles les juifs étaient sans cesse exposés , les obligeaient de cacher leurs trésors. La masse de la population se servait de monnaies

(i) Nostradamus , p. 4*7-

(a) Montesquieu, Esprit de» Lois, t. u, liv. xxh, ch. y et suiv. (3) Au quinzième siècle, ayec la même quantité d'or on achetait six fois plus que de nos jours de toute espèce de denrées.

de cuivre , ou soldait ses engagemens en denrées et en travail manuel. Les bijoux , la vaisselle et les orneraens de prix ne pouvaient exister que chez les princes et dans les églises. On les fabriquait en Italie 9 et les Lombards qui se livraient à une industrie lucrative, avaient dans leurs mains la plus grande partie des métaux précieux. Après l'Italie , les pays les plus riches étaient la Flandre et les villes anséatiques.

Plusieurs années s'écoulèrent après la réunion de la Provence à la couronne sans que l'on fabriquât des espèces au coin des rois de France. Il paraît que l'on n'en battit que sous le règne de François Ier .

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