CHAPITRE XXXIII
l*c clergé provençal se trouve engagé dans les querelles théologiques qui troublent la France. — Le jésuite Girard et La Cadière. — Direction spirituelle et principes religieux de ce prêtre. — Ses liaisons avec sa pénitente. — Leur rupture. — Plainte de La Cadière contre Girard , poursuivi comme sorcier. — Information judiciaire à Toulon , ensuite à Aix. — Longs et célèbres débats de la grand' Chambre du Parlement de Provence. — L'arrêt ne satisfait personne. — Agitation publique. — Suite de cette affaire. — Conduite de l'évéque de Marseille. — Pacification.
A cette époque on s'occupait encore de ces querelles théologiques qui avaient troublé la vieillesse de Louis XIV et légué à son successeur des agitations déplorables. Un oratorien , le père Quesnel , avait publié un ouvrage contre lequel les Jésuites se déchaînèrent, sous prétexte qu'il renfermait des erreurs du même genre que celles de Jansénius, évêque d'Ypres, dans son commentaire de Saint- Augustin. La fameuse bulle unigenitus, du 8 sep-
tembre 1713, condamna cent une propositions du livre du pèreQuesnel, mais elle ne termina point la lutte des deux partis , toujours livrés à l'aveugle ardeur d'une polémique envenimée. Le parlement de Paris, presque tous ceux du royaume et en particulier celui d'Aix , ne procédèrent à l'enregistrement de la bulle qu'après beaucoup de difficultés et sous plusieurs modifications qui encouragèrent les dissidens.
La plupart des membres du clergé provençal se firent remarquer par la véhémence de leur langage , et les prélats publièrent des roandemens où la violence des passions haineuses étouffait la voix sainte de la charité évangélique. Dans ces circonstances, le parlement d'Aix se vit obligé d'accueillir les nombreux appels comme d'abus que son procureur-général forma contre plusieurs évêques du ressort delà cour, qui s'étaient abandonnés à des exagérations condamnables. L'évèque de Toulon fut le premier poursuivi. Dans l'excès de son zèle ultramontain , il avait fait imprimer une déclaration portant qu'à l'avenir il n'admettrait, dans les ordres sacrés, aucun de ceux qui auraient étudié dans un collège où la bulle unigenitus n'était pas reçue. Quelques mois après, un nouveau réquisitoire du procureur-général dénonça à la fois aux chambres assemblées la lettre pastorale del'évèque d'Aptet le mandement de celui de Grasse, qui qualifiaient la Sorbonne de schismatique parce qu elle
avait repoussé la bulle. L'arrêt, accueillant les plaintes du ministère public, prononça la suppression de tous ces écrits, et la saisie du temporel des prélats dans le cas où ils viendraient à récidiver. Le parlement d'Aix réprima avec la même vigilance les attaques anonymes qui se dirigeaient contre les libertés de Féglise gallicane, et condamna divers pamphlets, sous peine d'une amende de mille livres contre ceux qui chercheraient à les répandre. Malgré ces défenses, Févêque d'Apt publi.? un écrit que le parlement qualifia d'appel séditieux, téméraire , tendant à la révolte , contraire à V autorité du roi. 11 condamna cette production à être brûlée par la main du bourreau , et fit saisir en même temps tous les revenus du prélat.
Toutes les classes de la société s'associaient à ces disputes, et l'église de France se déchirait le sein avec fureur. Témoignage bien triste de la fra* gilité humaine ! L'évêque de Marseille , le glorieux Belsunce, se mit à soutenir la bulle du Saint- Siège avec une violence que l'on n'attendait pas de son beau caractère ni de ses rares vertus. Élevé dans l'ordre des Jésuites, imbu de leurs doctrines, entraîné par l'esprit de corps , il se soulevait d'indignation au nom de Jansénisme , et cédant à la voix de sa conscience trompée, il poursuivit de ses implacables rigueurs les pères de l'oratoire, rebelles, d'après lui, envers l'autorité divine. Ces religieux avaient fait leur devoir durant la peste
de Marseille, et Belsunce poussa l'injustice jusqu'à les accuser de désertion et de lâcheté, lui qui avait été témoin de leur dévouement et de leur courage.
Il y avait long-temps que le sage et modeste Fleury , évéque de Fréjus, avait écrit contre le père Quesnel, dans le dessein de plaire à Louis XIV? qui lui reprochait des ménagemens politiques. Mais Fleury , médiocre écrivain et plus médiocre penseur, avait été vaincu par son adversaire qui maniait les armes de la théologie avec beaucoup de force et d adresse. L'évèque de Fréjus, blessé dans son amour-propre d'auteur, c'est-à-dire, dans ce que l'homme a de plus sensible et de plus irritable , en conserva un dépit violent qu'il sut pourtant dissimuler. Nommé précepteur du jeune Louis XV, ils était démis le plus tôt qu'il avait pu de son évéché de Fréjus, après l'avoir libéré de dettes par son économie et y avoir fait beaucoup de bien par son esprit de conciliation. Cet évéché, loin de la cour, dans un pays peu agréable, lui avait toujours déplu. S'il faut en croire Voltaire(0, il disait que dès qu'il avait vu sa femme il avait été dégoûté de son mariage, et il signa , dans une lettre de plaisanterie au cardinal Quirini : Fleury, èvêque de Fréjus par l indignation divine. Parvenu au comble de la fortune et de la puissance, il fit
(t) Siècle de Louis xt, t. i, ch. m.
éclater son dépit contre les Jansénistes, ce dépit qui couvait dans son cœur sous les glaces de la vieillesse. U avait refusé, avec l'archevêché de Reims, le titre de premier pair du royaume, mais il n'avait pu résister au désir d'être cardinal, et une seule voie était ouverte à tous les prélats français qui briguaient cette dignité éminente; c'était de montrer leur zèle pour la défense de la bulle unigenitus. Fleury promit tout au Saint-Siège, et quand son ambition fut satisfaite il tint toutes ses promesses.
Sur ces entrefaites , Jean Soanen , évêque de Senez, fît, en 1716 , une instruction pastorale dans laquelle on trouvait des propositions assez analogues à celles de l'ouvrage du père Quesnel,etmème à celles de Pascal, de Nicole et d'Arnaud, ces illustres solitaires de Port Royal, ornemens d'un règne sous lequel ils n'avaient éprouvé que des disgrâces. Le siège archiépiscopal d'Embrun était alors occupé par Guérin de Tencin , qui avait été l'agent des intrigues de Dubois à Rome pour lui faire obtenir le chapeau de cardinal , de concert avec Lafûteau, évêque de Sisteron. Depuis lors de Tencin avait sollicité sans succès un de ces chapeaux pour lui-même. Il se flatta d'atteindre le but de ses ambitieux désirs en persécutant Soanen, l'un de ses suffragans ; et Fleury , qui cherchait l'occasion de satisfaire ses vieux sentiraens de vengeance par un coup d'autorité , ne rougit point de
sacrifier un saint évéque octogénaire , sans protection à la cour et concentré dans son diocèse, où il se livrait à la pratique des bonnes œuvres. Comme les Jansénistes n'avaient cessé d'appeler un concile , ce fut par un concile que Fleury voulut les accabler, et il arrangea toutes choses de manière que la décision de cette assemblée fût conforme à ses désirs. Le 16 août 1727 , il fit convoquer à Kmbrun , sous la présidence de Guérin de ïencin , un concile composé des évèques de Gap , de Bellay, de Fréjus , de Vence, de Sisteron , de Glandevès, d'Autun, de Viviers, d'Apt, de Valence , de Grenoble , de Grasse et de Marseille. Le clergé de France comptait peu de Constitutionnaires (1) aussi décidés. Jean Soanen y fut cité , comparut, avoua l'ouvrage et répondit avec une fermeté qui étonna ses juges. Le concile le déclara suspendu de ses fonctions épiscopales, et nonobstant son appel de la sentence au futur concile général, une lettre de cachet l'arracha de son diocèse et l'exila dans les montagnes de l'Auvergne, où sa vie se prolongea jusqu'à l'âge de quatre-vingtquatorze ans.
Cette condamnation eut un retentissement immense. Jansénistes , Molinistes , acceptons, refusons , (a) , s'émurent à la fois , crièrent tous en-
Ci) On appelait constitutionnaires les partisans de la bulle unigenitut , appelée aussi constitution .
(1) Ceux qui acceptaient et ceux qui refusaient cette bulle.
semble. Le cardinal de Noailles était alors archevêque de Paris. Vieux champion des libertés de l'église gallicane, infatigable ennemi delà politique ultramontaine, il ne put voir sans indignation le pieux Soanen éprouver le sort qu'il avait longtemps craint pour lui-même. Appuyé par douze évêques , il déclara , en 1728, qu'il appelait du jugement du concile d'Embrun , d'abord au roi , ensuite à un futur concile. En même temps on vit partir de tous les coins de la France une multitude d'adhésions à la cause del'évèque de Senez, considéré comme un mûrtyr,prisonnier de Jésus-Christ, ainsi que ce vieillard se nommait lui-même. Cinquante avocats de Paris s'élevèrent contre le même jugement, qu'ils attaquèrent sur le fond et sur la forme. Des lettres de cachet , odieux argumens du pouvoir absolu , punirent d'exil quelques-uns de ceux qui s'étaient ainsi mis en révolte contre la majorité de l'épiscopat français , et cent docteurs en théologie furent exclus de la Sorbonneen 1729. Le cardinal de Noailles, démentant sa renommée d'inflexibilité , rétracta ses opinions , accepta la bulle , et mourut bientôt après. Il fut remplacé par Vintimille-du-Luc , archevêque d'Aix , d'une opinion tout opposée. Le 3 avril 1780, Louis XV fit tenir un lit de justice où la constitution unigenitus fut enregistrée sans aucune modification , ainsi que toutes les bulles des Papes contre le Jansénisme. Le parlement de Paris, protestant contre
2Gt HISTOIRE cet enregistrement forcé , fit un arrêté qui tendait à mettre l'autorité civile à l'abri des atteintes du pouvoir pontifical, et qui différait très-peu des articles que Bossuet avait publiés comme maximes de l'église gallicane. La multitude fortement agitée prenait fait et cause pour les Jansénistes qui la remuaient avec le levier de la superstition. Elle témoignait ses croyances et ses sympathies par des exagérations et des extravagances , selon l'usage des masses populaires. D'imbécilles convulsionnâmes, dans le délire de leur fanatisme, croyaient que des miracles s'opéraient chaque jour sur le tombeau du diacre Paris , au cimetière Saint-Médard. La lutte continua entre les parlemens de France , qui repoussaient la bulle unigenitus, et le roi qui persistait à soutenir cette cause de tant de troubles et de folies. En 1732 , les partisans de la bulle abusèrent de leur triomphe. L'archevêque d'Arles , dans un mandement publié à l'occasion d'un jubilé , outragea toutes les compagnies souveraines qu'il traita de séditieuses. Aucune instruction pastorale n'avait encore emprunté les accens de la poésie. Celle de l'archevêque d'Arles montra cette nouveauté singulière (1). Le parlement d'Aix
(1) U finissait par ces vers :
Théniis , j'implore ta vengeance
Contre ce rebelle troupeau.
N'en connais-tu pas l'arrogance ?
Mais non , je ne vois plus dans tes mains la balance ; Pourquoi devant tes yeux gardes-tu ton bandeau?
fit brûler ce mandement, et Fleury exila l'auteur.
Au milieu de ces débats ardens, qui portaient atteinte à la religion catholique déjà livrée aux regards dédaigneux d'une philosophie sceptique et moqueuse, un procès malheureusement bien célèbre vint fournir pâture à tous les amis du scandale.
Jean-Baptiste Girard, né à Dole, en Franche- Comté , de parcn s honnêtes, qui ne négligèrent rien pour lui donner une éducation excellente , avait été admis dans la Société des Jésuites, et chargé , quelque temps , de régenter les basses classes dans différens collèges. Il professa ensuite les classes supérieures et la philosophie avec beaucoup de succès , et se consacra enfin à la prédication. Doué d'un organe sonore , d'un débit agréable , du talent de persuader les esprits et d'émouvoir les coeurs , il étendit sa renommée dans cette nouvelle carrière. Partout la foule se pressait pour l'entendre. Il avait déjà prêché à Marseille et dans les principales villes de Provence, lorsqu'il fut envoyé à Aix en 171 8. Il y demeura dix années , et au bout de ce temps , il fut nommé recteur du séminaire royal de la marine, à Toulon.
Il y arriva le 8 avril 1728. Le père Alexis Maurin, carme déchaussé, voyait alors son confessionnal assiégé par une foule de dévotes , et la plupart d'entr'elles , l'abandonnant bientôt, voulurent avoir le père Girard pour directeur. Marie-
Catherine Cadière, âgée de dix-neuf ans, parut une des plus empressées. Elle était fille d'un marchand dont le commerce avait prospéré, et qui, à sa mort , laissa une veuve chargée de quatre enfans, mais avec une fortune assez honnête pour lui donner le moyen de les élever avec convenance. L aîné voulut se faire chartreux, et ce ne fut qu'en cédant aux vives instances de sa mère, qu'il s'engagea dans le mariage. Le second prit l'habit de Saint-Dominique , vint à Paris étudier en théologie et reçut le grade de bachelier en Sorbonne. Le troisième entra dans Tordre ecclésiastique. Marie- Catherine , la plus jeune de tous, était jolie. L'imprudente lecture des livres ascétiques, les plus remplis d'une fausse spiritualité , avait exalté son imagination déjà bien vive , déjà portée à toutes les exagérations religieuses. Elle passait dans son quartier pour avoir reçu d'abondantes grâces du ciel. Dans l'ame encore si fraîche de cette jeune 611e il y avait un fond inépuisable de vanité singulière. Elle voulait qu'on la crût une sainte, bien qu'elle ne se livrât à aucune œuvre de charité, bien qu'on ne remarquât dans sa vie aucun vestige de ces vertus morales qui distinguent le vrai chrétien. Pour se mettre d'abord en crédit avec son nouveau directeur et l'emporter sur les autres pénitentes, elle lui déclara que ce qui l'avait engagée à se confesser à lui, c'est qu'un jour qu'il sortait de l'église des Carmes , Dieu lui avait dit en termes
formels en le lui montrant : Voilà l'homme que je t'ai destiné , Ecce Homo, Telle était cette fille qui ne semblait faite que pour être confondue dans la foule , et qui pourtant remplit l'Europe du bruit de son nom.
Le père Girard , condamné comme elle à une triste immortalité , avait quarante-sept ans lorsqu'il s'établit à Toulon , et sa figure était fort laide. Bien qu'il eût déjà admis d'autres pénitentes à des faveurs particulières, il distingua La Cadière et lui donna des marques de préférence. Il parut même ajouter foi aux extravagantes visions qu'elle lui racontait , et l'encouragea par là à de nouvelles folies. 11 fit usage, dans sa direction religieuse, des principes de quiétisme que Molinos , prêtre espagnol, avait mis en crédit, et qui égarèrent un instant notre illustre Fénélon. Ces dangereuses erreurs, condamnées par l'église, réduisaient la plus haute perfection de l'ame à une contemplation passive qui l'absorbait tellement , qu'elle ne prenait aucune part aux sensations corporelles. L'esprit pouvait conserver sa pureté au milieu de toutes les sensualités de la terre , parce qu'il n'y prenait aucune part. L'homme devait s'anéantir devant Dieu et demeurer dans un repos inaltérable. Ainsi la prière vocale devenait inutile; l'exercice des vertus chrétiennes était un obstacle à l'opération divine. Au contraire, le mouvement physique ne troublait point la quiétude. La dé-
bauche n'était que l'ouvrage d'un corps qui n'agissait plus sous l'impression de la volonté. Les actions les plus sales, les voluptés les plus coupables, considérées comme cboses indifférentes , ne devaient point éloigner de la fréquentation des sacremens une ame qu'aucune tache ne pouvait souiller.
Ces maximes corruptrices , prêchées dans le tribunal de la pénitence par un confesseur habile, que suivaient partout les applaudissemens du public, achevèrent de pervertir la malheureuse Cadière, qui recevait les paroles du père Girard comme des oracles descendus du ciel. Toutes ses facultés s'enflammèrent; tout son être fut électrisé. En cet état , elle éprouva une vision. Ce fut l'aspect d'une personne qui était en péché mortel , pour avoir commis un acte d'impureté. Une voix intérieure lui cria qu'il dépendait d'elle de délivrer cette ame malheureuse , en acceptant une obsession pendant une année ; ce qui signifiait, en langage mystique, qu'il fallait consentir à ce que, pendant ce temps, le démon s'emparât d'elle. La Cadière s'empressa de faire part de cette apparition à son directeur , et celui-ci , d'après ce qu'elle déclara plus tard , la força de prononcer ce pacte : qu'elle se livrerait à tout ce qu'il exigerait 9 pour faire , pour dire , pour agir et pour souffrir. Le père Girard opposa une dénégation constante à la déclaration de la fille Cadière sur ce
point, qui n'a jamais été bien éclairci. Mais ce qui resta hors de doute , ce fut la soumission aveugle de cette illuminée aux volontés absolues du père Girard. Ce fut leur intimité mutuelle, leur fréquentation journalière. Le père Girard , s'abandonnant aux soins de sa pénitente privilégiée , ne craignit point de lui faire dans sa chambre des visites assidues et d'y rester enfermé pendant des heures entières.
Le lieu de la scène changea bientôt. Au mois de juin 1780, le P. Girard détermina La Cadière à se retirer au couvent des filles de Sainte-Claire d'Olioulles , bien qu'elle ne se sentit aucune vocation pour les austérités religieuses ni pour les règles claustrales. Quel était le but du jésuite? Voulait-il mettre sa pénitente à l'abri des visites des médecins? Craignait-il que quelque indiscret n'ouvrît enfin les yeux de la mère et des parens de cette fille ? Avait-il jugé plus prudent de la voir avec moins d'éclat? Rien ne jette de la lumière sur ces questions incertaines. Quoiqu'il en soit, le P. Girard , placé à la téte d'une communauté considérable , chargé d'une direction nombreuse , prêchant souvent dans toutes les églises de Toulon, négligea ses affaires pour aller deux fois la semaine à Olioulles. Il continua de visiter au couvent des Clairistes sa dévote chérie et s'avoir avec elle les liaisons les plus familières. Celle-ci , jouant toujours le rôle d'inspirée, continua de vouloir passer
pour sainte. Elle eut encore des visions , des ravissemens, des extases, et prétendit faire des miracles. L'insensée osait dire qu'elle contemplait face à face la majesté du Dieu vivant. Les prodiges naissent sous ses pas, les anges lui sourient , la caressent avec des transports d'allégresse, l'abreuvent de délices ineffables , au milieu des concerts les plus mélodieux; le ciel jette sur elle des regards de complaisance et d'amour; la Sainte-Trinité la couronne; le Père Éternel l'unit à lui pour coopérer aux desseins de son fils et à l'augmentation de sa gloire. Aidée par le P. Girard , elle emploie tous les moyens , elle use de toutes les impostures pour soutenir et pour étendre sa renommée de sainteté. Pourtant elle résiste avec une fermeté inébranlable aux pressantes instances de son confesseur, qui veut l'attacher par des vœux solennels à la vie religieuse. Elle irrite le despotisme du jésuite, et sa résistance invincible fut l'origine de leur rupture. Toujours ardente dans ses sentimens, LaCadière fit succéder une haine implacable à sa confiance absolue , à son aveugle abandon.
Le P. Giraid avait témoigné le désir de placer cette fille dam un autre couvent. L'Évèque de Toulon, voulant conserver dans son diocèse la Sainte dOUoulltt , car c'est ainsi qu'il l'appelait, 1 envoya prendre Oins sa voiture, le 17 septembre i73o, la fit ramené- en ville par l'abbé Camerle, son aumônier , et lui donna pour nouveau direc-
teur le P. Nicolas, prieur des Carmes-Déchaussés, janséniste connu et grand ennemi des Jésuites. Ce religieux , après l'avoir entendue en confession, l'engagea à répéter devant des témoins ce qu'elle lui avait dit de ses rapports avec son ancien directeur, et l'infortunée se frappa elle-même en frappant le P. Girard. Elle déchira le voile qui couvrait ses débordemens , et ne craignit point de condamner son nom à un opprobre éternel. Elle osa , femme isolée , créature débile , elle osa se poser en face de l'opinion publique armée de tant de colère et de tant de sarcasmes contre les personnes de son sexe, coupables des mêmes faiblesses. L'éclat de cette affaire fit regarder , dans Toulon , le P. Girard comme sorcier et comme abusant de son commerce avec l'enfer, pour séduire la vertu de ses pénitentes. Le 1 8 novembre , l'official interrogea La Cadière , laquelle se mit sous la protection de son juge naturel , Martelli-Chau tard , lieutenant-général en la sénéchaussée, et lui porta une plainte en forme contre son ancien confesseur. Le il\ du même mois, ce magistrat commença l'information conjointement avec l'Official, qui s'efforçait de donner à la cause une tournure favorable au P. Girard. L'Évèque de Toulon , chaudement dévoué aux Jésuites , ordonna à tous les prêtres de son diocèse de ne pas recevoir La Cadière au tribunal de la pénitence, qu'elle n'eût auparavant rétracté son accusation contre le P. Girard
et qu'elle ne lui eût fait une réparation d'honneur. Lebret , premier président du parlement d'Aix et intendant de Provence, céda aussi aux manœuvres et au crédit des Jésuites qui obtinrent de lui , contre La Cadière , un ordre de réclusion au couvent des Ursulines de Toulon. La mère de cette fille adressa de respectueuses doléances au cardinal de Fleury , devenu premier ministre , et au chancelier d'Aguesseau ; mais elle n'en reçut aucune réponse, et la procédure continua de marcher avec une extrême lenteur. Les Jésuites et leurs amis cherchaient à séduire les témoins, travaillaient à tourmenter La Cadière , pour lui arracher un désaveu de sa plainte. Le ministère rompit enfin le silence, et des lettres patentes du a5 janvier 1731 attribuèrent la connaissance de ce procès à la grandechambre du parlement d'Aix. Cette compagnie délégua les conseillers Bouchet de Faucon et Cadenet deCharleval pour continuer la procédure, et ces deux commissaires, suivis du procureur-général d*Argens, se transportèrent à Toulon. Les Jésuites, pour faire perdre de vue le véritable objet des poursuites , s'efforcèrent de persuader à ces magistrats , déjà trop portés à favoriser le P. Girard, que le P. Nicolas et la famille Cadière avaient formé un complot contre l'innocence de leur confrère. Girard , Nicolas , La Cadière et ses deux frères le dominicain et le prêtre, frappés des mêmes décrets par les Commissaires instructeurs, furent tous renvoyés à Aix.
L'avocat Pazéry de Thorame se dévoua avec un fcèle plein de chaleur à la défense du P. Girard» La Cadière sollicita inutilement le secours de tous les avocats d'Aix. Sourds à ses prières , ils lui refusèrent leur appui , et l'un d'eux, nommé Chaudon , fut alors obligé de se charger des intérêts de cette fille , en sa qualité de syndic de Tordre, suivant les réglemens du barreau provençal. Chaudon, avant de diriger sesl coups contre Girard, fit proposer aux Jésuites, par l'intermédiaire de Monval, conseiller en la Cour des Comptes à Aix, d'éteindre par un arrangement la mémoire d'une affaire si odieuse. Ils refusèrent, disant que c'était moins la cause du P. Girard que celle de la société, et qu'ils voulaient un arrêt. Chaudon , au défaut de talent, avait beaucoup d'indépendance et d'énergie. Il répliqua qu'il allait employer toute la force de son ame et toute la liberté de son ministère à la défense d'une pauvre fille opprimée , et qu'il était bien décidé à remplir ce saint devoir, même, s'il le fallait, aux dépens de sa vie. Il tint noblement parole. Son dévouement sans bornes , son courage , guidé par la modération, ne se démentirent pas un seul instant. Mais il fit malheureusement ce que font tous les hommes de sa classe qui ont une provision d'argumens au service de toutes les causes. Sa position était digne et belle. Il la gâta , et se rendit ridicule en soutenant, probablement contre sa conviction, les deux premiers chefs de plainte
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formés par La Cadière contre le P. Girard , c'està-dire, l'enchantement et la sorcellerie. Comment soutenir pareille chose au dix-huitième siècle , au siècle de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau, au milieu des lumières de la civilisation française? Fallait-il donc être sorcier (i) pour séduire une jeune fille ? Suivant Chaudon , les accidens d'obsession de La Cadière venaient de la force magique de Girard. Cet avocat, pour prouver qu'il existe des enchanteurs et des sorciers , invoquait l'ancien testament, l'évangile, les actes des apôtres, les histoires ecclésiastiques , le droit romain et le droit canon, les conciles, les ordonnances des rois de France qui ont fixé la qualité et les peines des sortilèges , les arrêts de tous les parlemens du royaume qui ont condamné à mort les coupables de ce crime. Chaudon ne manqua pas de s'appuyer sur le fameux arrêt rendu contre le curé Gaufridy, en 161 1 , par le parlement d'Aix. Il ajouta, à la puissance de cet arrêt , l'autorité des théologiens et des docteurs , celle de Dumoulin sur la coutume
(i) Tout est humain , Girard , en votre fait. Mais, mon ami, je ne m'attendais guère De yoir entrer le diable en cette affaire. Girard , Girard , tous vos accusateurs , Jacobin , Carme , et feseur d'écriture, Juges , témoins, ennemis, protecteurs, Aucun de vous n'est sorcier, je tous jure.
Voltaire. La Pucelle, CJjant m.
de Paris. Enfin H cita le témoignage dé plusieurs auteurs jésuites qui ont fait des efforts pour prouver l'existence de la magie, des enchanteurs et des sortilèges.
Girard était encore accusé de quiétisme, d'inceste spirituel et d'avortement ; l'accusation de quiétisme semblait sortir du domaine de la justice séculière. Quant à l'inceste spirituel, c'est-à-diré, aux actes de corruption et de libertinage , la procédure en fournissait des preuves accablantes. L'impudique Girard, profanateur des choses les plus saintes, ministre sacrilège du Dieu de pureté, dont il invoquait à toute heure la puissance et le nom , s'é. tait livré avec sa pénitente à ces turpitudes capricieuses de débauche raffinée, qu'on ne pardonnerait pas à un jeune homme dans la fougue de ses orageuses passions, et dans l'ébranlement de ses sens pleins de flammes. Si la preuve juridique n'était pas complète touchant le crime d'avortement , les indices étaient nombreux et les soupçons étaient bien graves.
Les Jésuites et leurs nombreux adhérens tnettaient en œuvre tout leur crédit , épuisaient toutes leurs ressources pour sauver la vie et l'honneur du P. Girard, qu'ils représentaient comme • victime d'un noir complot formé par les ennemis de la religion, et ils avaient partout des protecteurs actifs, à la cour, dans la magistrature, au barreau, dans Péglise. Cette compagnie de Jésus ,
276 HISTOIRE si forte par ses principes d'union et de solidarité, n'abandonnait aucun de ses membres dans les épreuves les plus difficiles , dans les situations les plus périlleuses : elle tendait une main secourable aux plus compromis et se dressait toujours comme un seul homme pour les défendre. Ses ennemis, ne restant pas en défaut, vinrent au secours de La Cadière, dé sorte qu'il y eut entre les uns et les autres une lutte ardente d'intrigues et de libelles diffamatoires. Il ne fut plus question du P. Girard ni de sa pénitente, mais de deux factions menaçantes et prêtes à se dévorer. La ville d'Aix ne fut pas le seul foyer de la discorde; la Provence entière était en feu, et le royaume même prenait part à l'agitation. Chaque parti comptait à sa tête des dames de première qualité, qui employaient réciproquement leurs efforts pour écraser leurs adversaires. Des groupes d'enfants parcouraient les rues et quêtaient, en agitant une clochette, des fagots pour brûler le P. Girard. A ceux-là en succédaient d'autres qui portaient une chaise (i) en guise de bannière, et qui demandaient aussi des fagots pour brûler La Cadière. Lorsque ces deux troupes se rencontraient elles en venaient aux mains avec une fureur inouïe. Le fils de l'avocat Chaudon, étant allé dans une maison de campagne à deux lieues
(i) La chaise s'appelle cadiéro en langue provençale, ce qui offrait un jeu de mot allégorique.
de Marseille, fut attiré par l'ardeur de la chasse jusqu'aux portes de la ville et y entra pour se reposer quelque temps. Un écolier qui l'avait vu à Aix > le reconnut et le nomma. Le fils du défenseur de La Cadière, escorté par la foule qui grossissait sans 4 cesse, fut porté en triomphe dans les principales rues, et chacun se disputa l'honneur de lui donner l'hospitalité.
L'esprit de parti bouleversait toutes les têtes et déchirait le sein du parlement lui-m£me. La fureur des passions venait s'y déchaîner. D'Argens, procureur-général , fut accusé d'avoir inspiré des réponses au P. Girard, pour préparer son acquittement. D'un autre côté, on reprocha à quelques membres des enquêtes d'avoir raffermi La Cadière dans les siennes. D'autres membres se flétrirent par des reproches de partialité et de faveur, se donnèrent des démentis, s'insultèrent les uns les autres, et réparèrent ces affronts par d'humiliantes excuses.
Cependant le jour du jugement approchait , et tous les esprits étaient dans l'attente, comme s'il se fut agi de l'événement le plus grave. Les conclusions avaient été ' délibérées en assemblée de parquet composé de cinq membres ; prises a lu majorité de trois voix contre deux, elles furent lues à l'audience, le n septembre i73i, par Qaufridy , premier avocat général , qui était d'un avis contraire, mais qui fut obligé de subir la loi du
plus grand nombre. Ces conclusions tendaient à ce que le P. Girard fût mis hors de procès; à ce que La Cadière, convaincue d'accusation fausse et calomnieuse, d'avoir abusé de la religion et profané ses mystères, d'avoir contrefait la sainte et la possédée, « fût livrée aux mains de l'exécuteur o de la haute justice , pour faire amende honora- « ble devant la porte de l'église métropolitaine , « et de là menée sur la potence de la place des « Prèch,eifrs pour y être pendue et étranglée , et « préalablement appliquée à la question ordinaire « et extraordinaire, pour tirer plus ample vérité « sur les complices de ses crimes ; pour ensuite « faire droit à l'égard de ses deux frères et du
« P. Nicolas. »
Ces conclusions augmentèrent l'agitation populaire. Une foule innombrable entoura le couvent où La Cadière était enfermée, et lui cria de bannir de son ame le trouble et l'épouvante. Dieu, lui disait-on, a suscité, pour défendre votre innocence, autant d'honnêtes gens qu'il y a de méchans vendus aux Jésuites. Enfin, après des inridens sans nombre, la délibération commença dans la grande chambre. Jamais, de mémoire d'homme, cour de justice ne s'était livrée à des débats plus longs, plus animés et plus tumultueux. De Villeneuve d'Ansouis , commissaire rapporteur, et , en cette qualité, premier opinant, fut d'avis de mettre le P. Girard hors de cour purement et simplement.
De Suffren, doyen des conseillers, vota pour le bannissement perpétuel , mais il revint ensuite à l'avis du rapporteur. Morel Villeneuve de Mons , Gautier de Valabres , Bouchet de Faucon, d'Estienne et Meyronnet Châteauneuf opinèrent aussi en faveur du jésuite. De Revest de Montvert, motivant longuement son opinion, déclara qu'il ne s'arrêtait pas à l'accusation de sortilège et de quiétisme ; mais je vois, ajouta-t-il, que l'inceste et l'avorteraent sont bien prouvés. Il conclut en confessant qu'il croirait ne pas faire usage de sa raison, s'il ne condamnait à mort un bomme convaincu de crimes aussi odieux. Dès que cet avis fiit ouvert, l'abbé Cadenet de Cbarleval, conseiller-clerc, se retira, suivant la maxime de l'église qui lui imposait l'obligation de s'abstenir dans toutes les affaires qui pouvaient entraîner la peine capitale. Martini de Saint Jean observa que les conclusions des gens du roi demandaient justement une victime, mais qu'il ne fallait pas prendre le change. Il prouva les crimes du P. Girard et fut d'avis de le condamner au feu. De Laurens de Pey rôles et Arnaud de Nibles dirent que telle était aussi leur opinion. De l*Estang de parades déclama beaucoup contre La Cadière et parla long-temps sur l'innocence du P. Girard. De Mont vallon, après s'être étendu sur l'extrême simplicité du pauvre confesseur et sur la fourberie de la jeune pénitente, mit le bon père hors d'instance. D'Hesmivy de
280 HISTOIRE Moissac épuisa, pour ainsi dire, la matière contre l'accusé. « Pourquoi perdre tant de temps, dit a Montvallon, à demi-voix ; l'arrêt est fait, et périr sonne de nous ne reviendra à d'autres sentier mens. — Cela servira au moins au jugement de « Dieu, reprit vivement de Moissac. Il n'y a que a trop de loups dans la bergerie, et si je laissais « encore celui-là, je me croirais déshonoré devant « le ciel et devant les hommes. Oui, je me croi- « rais souillé d'une tache éternelle, si j'hésitais un « seul instant à condamner à mort un si grand « scélérat. Je ne puis faire moins pour venger la « religion outragée, la morale méconnue, les plus « saintes lois foulées aux pieds. Je ne puis faire « moins pour le repos et la sûreté des familles. » De Ricard se rangea à cet avis. Une violente attaque de goutte avait failli priver La Cadière de son suffrage ; mais sachant que l'arrêt pouvait dépendre d'une seule voix, il se fit porter au palais. DeTrimond déclara qu'il n'avait jamais vu de procédure si noire , ni de crimes si bien prouvés. U était malade, comme de Ricard, et sa famille alarmée voulait qu'il restât dans son lit. Mais sourd à toutes les prières, inaccessible à toutes les séductions, il protesta qu'il irait au palais fût-il à l'agonie, et qu'il brûlerait sa maison si on s'opiniâtrait à le persécuter. De Galice dit que la culpabilité du P. Girard lui paraissait aussi claire que la lumière du jour. Les présidens de Coriolis d'Espi-
nouse et de Piolenc pensèrent que ce jésuite avait été la dupe de La Cadière, qui l'avait fait tomber dans un piège, et que cette fille était la seule coupable, « Jamais, dit De la Boulie, jamais je n'ai o cru que le P. Girard fût enchanteur ou sorcier, a C'est un homme comme les autres, mais un « homme incestueux et infanticide. » Ce qu'il prouva au long, et conclut à ce que le criminel fût condamné à la peine du feu. Leblanc Leveaune émit le même avis , auquel se rangèrent les présidens de Maliverny et de Regusse. Vingt-quatre membres de la cour avaient déjà voté , et il y avait partage de douze voix contre douze. Mais comme le conseiller Bouchet de Faucon était neveu du doyen de Suffren , leurs deux voix favorables au P. Girard ne comptèrent que pour une seule , de sorte que la majorité légale était pour sa condamnation. Restait le vote décisif du premier président Lebret. ile vote fut pour l'acquittement et rétablit ainsi le partage. C'était tout juste ce qu'il fallait pour sauver du supplice du feu le P. Girard , lequel sortit de la scène , moitié sain , moitié brûlé y selon l'expression d'un magistrat (i). Par arrêt du 10 octobre 1731 , le parlement le déchargea de l'accusation portée contre lui et le renvoya devant l'officialité de Toulon, pour le délit
(1) Ricber, Causes Célèbres , t . 11, p. 481.
commun (i). Les débats furent aussi pleins d'ardeur au sujet de La Cadière et des autres accusés. L'arrêt rendu à la majorité de quatorze voix contre onze, les acquitta tous et néanmoins condamna La Cadière aux dépens delà procédure faite à Toulon.
Dès que cet arrêt fut connu, le peuple , tumultueusement assemblé sur la place du palais , frappa les airs de ses clameurs confuses , et lorsque les juges sortirent , il poursuivit de ses huées ceux qui avaient opiné pour l'acquittement du P. Girard, tandis qu'il accueillit les autres avec des applaudissemens frénétiques. Le rang , le crédit et l'autorité du premier président Lebret , l'estime dont il jouissait dans la province , ne purent le garantir desinsultes. Son carrosse fut assailli de coups de pierres, et le président de Maliverny eut tous les honneurs du triomphe. La Cadière, mise en liberté , se retira chez son procureur où elle reçut de nombreuses visites. De temps en temps elle était obligée de paraître à la fenêtre pour se montrer à la foule qui la demandait à grands cris. Le lendemain elle alla remercier les membres de la cour qui s'étaient prononcés pour elle, et dix mille personnes formèrent son cortège. L'enthousiasme la fit rechercher par les premières maisons d'Aix. Toutes
(i) On appelait délit commun un délit commis par un ecclésiastique , mais qui n'entraînait aucune peine afflictive ou infamante , car dans ce dernier cas le délit était privilégie. — Voy. Rousseaud de la Combe , Traité des Matières Criminelles, 2* part., ch vi, sect. i.
l'invitèrent à leur table, et l'on prit des arrangemens pour qu'elle pût aller successivement chez les unes et chez les autres: Parmi les personnes qui lui donnèrent publiquement les plus vives marquesde sympathie, on comptaune dame de haute distinction. C'était madame de Simiane, fille du lieutenant-général comte de Grignan, et petite-fille de madame de Sévigné. Lebret fit entrer dans la ville le régiment de Flandre, pour comprimer ces démonstrations inconvenantes et rétablir la tranquillité publique. En même tempsil intimaà La Cadière Tordre de sortir d'Aix. Elle s'empressa d'obéir , et le lieu qu'elle choisit pour asile est toujours resté inconnu.
Quant au P. Girard, il sortit de prison le lendemain de son jugement, dans une chaise à porteurs , dont les rideaux bien tirés ne l'empêchèrent pas d'être découvert. Le peuple se rua sur lui , et l'appela sorcier , scélérat , sacrilège. Les porteurs ne parvinrent qu'avec peine à le jeter sur la porte de l'église des Jésuites que l'on barricada promptement. Il se mit à genoux et peu de temps après il monta à l'autel pour célébrer la messe. Ses meilleurs amis' s'en affligèrent , et de Brancas , archevêque d'Aix , adressa des reproches aux supérieurs du couvent des Jésuites qui avaient toléré un pareil scandale.
A Marseille, on livra publiquement aux flammes des mannequins de paille habillés en jésuite , et.il y eut -à Toulon de plus grands excès populaires.
On avait cpu, sur l'assertion de l'évêque , que La Cadière serait au moins condamnée au fouet, et la consternation devint universelle. Mais lorsqu'on apprit le jugement , on alluma des feux de joie dans tous les quartiers. Le cercle des bourgeois fut illuminé, et Ton y éleva sur un trône une chaise ornée de rubans. Un attroupement considérable assiégeait la maison des Jésuites , et cherchait à l'incendier avec des fagots de sarments, lorsque le père Grignet , l'un de ces religieux , eut assezde courage pour aller , par une porte dérobée , demander du secours. Le commandant de la place accourut à la tête d'un corps de troupes et dispersa les mutins. Pendant trois jours on promena, dans toute la ville , une soutane placée au bout d'une perche avec une téte de bois surmontée d'un trépied triangulaire renversé, dont chaque pied était garni d'une corne repliée , à peu près comme celles que les peintres donnent au démon. On s'arrêtait devant la porte de toutes les dévotes -que l'on nommait Girardines. Là , un homme de la troupe fesait subir un interrogatoire à l'effigie. Les réponses étaient fournies par Celui qui la portait, et on la condamnait au feu. Cette comique sentence fut exécutée au champ de bataille.
L'arrêt repdu par le parlement d'Âix n'avait satisfait personne, et paraissait absurde à tout le monde. Les partisans du père Girard voulaient que La Cadière fût condamnée comme calomniatrice ,
et les amis de cette fille se récriaient contre l'acquittement du jésuite. Le chancelier d'Aguesseau , ne comprenant pas un arrêt qui lui semblait si contradictoire, écrivit au président de Maliverny , le i4 novembre 1731 : a Le jugement du procès « du P. Girard a fait et fait encore un si grand « bruit , que je ne puis me dispenser, pour l'hon- « neur de la justice , d'entrer dans l'examen des a motifs qui ont paru produire une si grande « contrariété d'opinions entre les juges. » D'Aguesseau se livrait ensuite à des considérations élevées, et finissait par demander au président de Maliverny tous les éclaircissemens nécessaires. 11 adressa la même demande au premier président Lebret. On ignore si Lebret satisfit aux désirs de d'Aguesseau, mais on sait que de Maliverny, après avoir réuni les membres de la grand'chambre qui avaient voté comme lui, s'empressa d'envoyer à l'illustre chancelier un long mémoire , où il avait renfermé tous les élémens de leur conviction commune..
Pendantquele chef delà magistrature française recherchait les lumières dont il avait besoin pour connaître le véritable sens du fameux arrêt du parlement d'Aix , la vengeance des Jésuites poursuivait sans relâche les principaux amis de La Cadière, et Belsunce, évèque de Marseille, se montrait à la tête des persécuteurs les plus ardens. Ce prélat écrivit une lettre curieuse au cardinal de- Fleury, pour pousser le gouvernement à des actes .
de violence. « Monseigneur , lui disait-il , vous « avez mieux senti que personne l'indignité et le u ridicule d un arrêt qui a mis hors de cour et les « accusateurs et les accusés. Si les juges eussent « fait brûler le P. Girard, que je regarde comme « un véritable saint, ils auraient fait une injustice, « mais ils ne se seraient pas déshonorés devant « les hommes , comme ils viennent de le faire, en « fournissant à toutes les nations un fondement a bien solide de parler désavantageusement de la « manière dont la justice est exercée en France. * Mais si on sait tout ce qui s est passé , que « n'aura-t-on pas lieu de dire ? Une cabale mutio née contre l'église , et qui n'est pas plus soute misejm roi , a mené toute l'affaire Le
« complot était fait , et plusieurs jours avant « l'arrêt il était public que dix juges condamne- « raient le P.* Girard au feu. Us l'ont fait efïecti- « vement , et ont , à la honte de l'humanité , <c prononcé cette condamnation en riant. Ce se- « rait encore peu de chose , Monseigneur , si on a n'avait trouvé le moyen d'exciter les peuples par « les écrits infâmes de l'avocat Chaudon et par « les bruits calomnieux qui ont été répandus, lace mais on ne vit dans les peuples une disposition
u si prochaine à la révolte J'ose vous assurer
« que si le roi ne se sert de son pouvoir pour re- « raédier incessamment aux maux dont nous , « sommes menacés , on n'écoutera plus bientôt
« ni pasteur, ni commandant, et on n'aura plus « de justice à espérer dans un parlement dont les « membres ne songeront plus qu'à mériter les « folles acclamations d'une populace effrénée, ou « qu a éviter les avanies qui les intimident. Les « Jansénistes , qui ne sont pas faibles dans cette « Province, porteront aisément les esprits à la sé* « dition ouverte. V. E. aime l'église , elle aime « l'état , elle aime la Provence en particulier ; « qu'elle soit donc touchée des malheurs qui les
« menacent J'oserais supplier V.E. pour le bien
« de la religion , attaquée manifestement dans la « personne du P. Girard, et pour l'intérêt public, « d'engager le roi à ordonner la révision de l'afo faire..... Rendez justice à tant d'innocens calom- « niés , à des prélats insultés , à une société qui « est chère à l'église, et qui n'aurait pas tant « d'ennemis, si elle l'était moins. On diffame « cette société d'une manière mille fois plus hor- « rible que dans les lettres provinciales. Enfin, « vengez les saints dont on a eu l'impiété de
« noircir la réputation »
Les rigueurs du pouvoir , sollicitées avec tant d'instance par l'évêque de Marseille, s'appesantirent d'abord sur Gastaud , avocat distingué du parlement d'Àix , dénoncé comme l'un des plus chauds partisans de La Cadière. Il fut exilé à Viviers et y mourut au bout de deux ans. On lui refusa la sépulture ecclésiastique, et son corps fut enterré
dans un champ proche un grand chemin. Quatre négocians de Marseille furent arrêtés pour quelques paroles indiscrètes. L'abbé de Caveyrac, qui se trouvait pour lors dans cette ville , et que l'on soupçonnait d'avoir fait sur le procès quelques vers satyriques , fut jeté dans les fers et transféré ensuite au château de son père, pour y rester prisonnier. La dame Mansel de Volonne, dont l'époux et le fils étaient conseillers au parlement, fut, par lettre de cachet, reléguée dans sa terre. Les Jésuites, armés du crédit le plus redoutable, obtinrent aussi des lettres de cachet contre dix habitans de Toulon.
Le 20 février 173a , l'Official de cette ville, statuant sur le délit commun, prononça une sentence d'absolution contre le P. Girard. François de Villeneuve , évèque de Viviers , se fit gloire d'appeler auprès de lui ce jésuite fameux , qu'il accabla de bontés. « Mon révérend père, lui écrivait-il, vous « n'avez pas oublié mes anciens sentimens d'es- « time , de respect et de vénération pour vous. u Vos tribulations n'ont servi qu'à les augmenter, « et en respectant les desseins de Dieu dans la « conduite qu'il a tenue à votre égard , votre état « m'a encore paru plus digne d'envie que de cornet passion, parce que j'ai compris qu'une si grande « croix était en même temps la marque et l'occa- « sion de la plus haute vertu. Je ne doute pas, « mon révérend père , que vous n'ayez répondu
«r aux vues de Dieu , toujours salutaires, quoique « dures en apparence , et je pense bien moins à « m 'affliger avec vous de tout ce que l'injustice * des hommes vous a fait souffrir , qu'à vous fête liciter des profits que la foi et la grâce vous ont « fait tirer de vos souffrances.» Le P. Girard, reçu dans le palais épiscopal de Viviers , j fut caressé par ce prélat et honoré de toute sa confiance. U ne quitta cette douce retraite qu'après le départ de l'évêque pour les états du Dauphiné, et se rendit à Lyon , où son provincial le rappela. Bientôt il reçut ordre de se retirer à Dôle , sa ville natale , où il termina sa carrière , le 4 juillet 1733 , en odeur de sainteté , suivant la relation publiée à ce sujet par le préfet du collège des Jésuites.
Au commencement de 1735, la mort du premier président Lebret mit fin à toutes les persécutions qui pesaient sur les Jansénistes et sur ceux qui s'étaient déclarés contre le P. Girard. De la Tour , nouveau chef du parlement de Provence, était animé d'un esprit honorable de modération et de sagesse. Il se mit en mouvement pour effacer les tristes souvenirs d'une affaire trop célèbre, et ne voulut entrer en charge que sôus les auspices d'une réconciliation désirée. Ses nobles vœux furent satisfaits. Le cardinal de Fleury, enfin sensible aux douceurs de la clémence et bien inspiré cette fois , lui accorda le rappel des exilés et la délivrance des prisonniers.