‹ Histoire de Provence (volume 4)Chapitre 28 sur 98 · LITTÉRATURE, ARTS ET SCIENCES · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE, ARTS ET SCIENCES

Les Provençaux oe s'étaient guère perfectionnés au contact de la civilisation italienne. Ils semblaient avoir vu avec indifférence les vives lumières qui brillaient sur une terre célèbre, théâtre si mobile de leurs victoires et de leurs revers. Là régnaient à la fois le luxe, les arts, les richesses, Vél^ance des mœurs , la sagesse des institutions , tous les trésors de l'indpstrie , tous les prodiges de l'esprit humain. Là s'élevaient Milan et ses palais de marbre; Florence, ville des sciences, des amours et de la liberté (i); Naples, voluptueux séjour des Muses; Rome enfin, cette Rome orgueilleuse, dormant sur ses conquêtes et parée de tant de dépouilles.

Contraste déplorable ! la Provence où la lyre des troubadours avait perdu ses sons harmonieux, se voyait malheureusement frappée de stérilité intellectuelle. La France ne présentait pas un meilleur spectacle. Sa littérature s'enorgueillissait, au quinûème siècle, d'avoir produit le roman delà Rose et le doctrinal d'Alain-Chartier. En ce temps de disette morale, la renommée s'acquérait à bon marché, et plusieurs hommes, qui jouirent d'une

(i) Dante, Pwgmiorio. — Saint-Marc-Girardin , Tableau de la Littérature FrançaÎM au XVI" siècle.

réputation brillante, restent ensevelis dans un oubli profond. De singuliers prédicateurs, tribuns extravagans d'une multitude bigote , captivaient tous les suffrages ; et nous ne pouvons plus comprendre aujourd'hui l'autorité de leurs paroles cyniques, la nudité de leurs grotesques images, l'impudence de leurs bouffonneries, le scandale de leurs quolibets, le ridicule abus de leur érudition, en un mot l'épouvantable désordre de leur esprit; prêtres étonnans qui prouvaient la charité par les sources du Nil y et F abstinence par les douze signes du Zodiaque (i). Il dut y avoir en Provence plusieurs orateurs de ce genre; mais le nom du père Âbellon (a) , de l'ordre de Saint-Dominique , est le seul qui soit parvenu jusqu'à nous. A peu près à la même époque, l'histoire cite quelques écrivains ecclésiastiques, quelques auteurs qui se consacrèrent à des travaux de théologie, la plus vide de toutes les sciences. Tds furent Hugues de Digne, religieux de l'ordre de Saint-François (3); François de Mayronis (4), du même ordre, né dans

(i) Érasme , de Arte Condonandi.

(a) Né à Saint-Maximioiy yen la fin da x4* siècle, il mourut k Aix le i5 mai i45o , en odeur de sainteté.

(3) Hugues a laissé : i** une Explication de la Règle de Saint François; i® un Livre sur les Trois Moyens de parvenir à la Béatitude; 3® un Traité sur la Pauvreté; é(* des Constitutions pour les Frères du tiers-ordre de la Pénitence.

(4) On a de lui plusieurs Tndtés de Philosophie et de Théologie, ainsi que des Panégyriques et des Commentaires sur la Genèse.

la vallée de Barcdonette ; Armand de Bellevue (i), dominicaiii.

Plusieurs jurisconsultes^ fort estimés de leurs contemporains, se distinguèrent en Provence^ tels que Jean Blanc, ou Blanchi (s), de Marseille; Bernard Doma (3), Guillaume Durand (4), du diocèse de Riez, qui florissaient dans le treiadème siècle; Pierre Antiboul (5) , du Cannet près du Luc; Jacques de Bellevue (6), et Jourdain Brice d'Aix (7) , qui vivaient tous les trois dans le siècle suivant.

Deux médecins, Guillaume Angelic (8) de Bfarseille, et Arnaud de Villeneuve (9)^ du lieu qui portait son nom dans le diocèse de Yence, obtinrent aussi des succès au treizième siècle.

(i) Le plus important de ses ouTrages est une espèce de Dictionnaire des Mots les pins difficiles de la Philosophie et de la Théologie.

(1) Antenr de VEpUome FeudorUm,

(3) Connu par son Traité De Ubdlorum Concepûombus,

(4) U a publié le Miroir du Droit , Spéculum Juris , le Répertoire dn Droit, Repertorium Juris , le Rational des Offices Diyins, et un Âlnégé des Gloses et du Texte du Droit Canon.

(5) Son ouvrage sur les Droits municipaux et seigneuriaux, intittdé: De Mmneribus , lui fit une grande réputation.

(6) Il nous a laissé plusieurs ouvrages de Jurisprudence.

(7) II était Juge-Mage ; on ne cite de lui aucun ouvrage de Droit, bien qu'on le considère comme un des premiers jurisconsultes de ton époque.

(8) Auteur d'un Traité De Vrind non md,

(9) n a composé un grand nombre d'ouvrages. Son Commen» taire sur TÉcole de Salemes a été imprimé fort souvent et en diffé-

► pays.

Albert I chaDoine de FégUse d'Aix y après avoir fait le voyage de la TerreSainte, composa l'Histoire de la Première Croisade jusques k la seconde année du règne de Baudoin^ roi de Jérusalem (i). C'est uhe des mieux détaillées que nous possédions sur ce sujet intéressant. Bertrand Boissel d'Arles rédigea, dans le quatorzième siècle, un journal des principaux événemens dont il fiit le témoin , et sa sécheresse égale sa bonhomie. Honoré Bonnor, prieur de Salon , écrivit, dans le siède suivant, un livre intitulé : V Arbre des Batailles dont les érudits eux-mêmes ne connaissent que le titre.

Le suffrage unanime des écrivains du quinzième siècle a compté Bené parmi les poètes et les prosateurs. Ce prince composa dans sa jeunesse des vers latins , des fabliaux , des ballades, des satires , et même des mystères, ou farces pieuses, qui formaient le seul spectacle dramatique de l'époque (i^). Il est probable qu'il y eut de ces représentations théâtrales au château de Tarascon, en i449 9 lorsque René y transporta sa cour.

L'allégorie, semblable à la plus bizarre des fées, régnait alors sur un grossier Parnasse, après avoir usurpé la place des compositions chevaleresques où fourmillaient naguère les géans, les dragons ^

(i) C'est-à-dire depuis logS jusqaes en iiao. («) Ces ouvrages ne noas sont pas panrenus.

les enchanteurs , les sorcières , tous ces êtres imaginaires , tous ces personnages merveilleux qui se donnaient de si grands coups de lance (i). Les auteurs se précipitaient dans la route nouvelle qui leur était ouverte. Vices, vertus, distinctions insaisissables, subtiles arguties, raffînemens puérils de métophysique rêveuse, sentimens de toute nature vinrent tour à tour se montrer sur une scène vivante. René , subissant le joug de ce goût général, mit au jour un ouvrage en prose et en vers intitulé : Mortifiement de vaine plaisance. Cest un dialogue mystique entre Famé dévote et le cœur qui jouent le principal rôle. La morale de cette pièce consiste à prouver que toutes les douleurs de ce monde doivent nous en détacher insensiblement. Le mauvais goût y a laissé une empreinte inefiEsiçable. Après avoir employé tous les moyens de persuasion qui sont en leur pouvoir pour ramener le Cœur dans la voie du salut, la Crainte de Dieu y la Foi^ \ Espérance et la Grâce Divine s'emparent de lui, l'attachent sur une croix avec des clous d'ai^nt et d'acier, le percent d'un coup de lance , et chassent tous les vices qui s'en étaient rendus nudtres , tels que Superflue Réflexion^ Convoitise y Envie, Présomption et enfin Faine Plai" saace. Le CkBur, ainsi purifié, est porté à XJme Dévote qui, dans l'excès de sa joie, adresse de fei^

(t) Saint-Marc-Girardîn , oqt. cité.

ventes prières au Ciel afin que le nouveau converti persévère dans ses bons sentimens. Divine Justice j Contrition y divers autres personnages paraissent sur la scène» et Crainte de Dieu raconte des paraboles. Dans le roman en prose et en vers de Très^ doulce mercy au Cœur d'Amour espriSy René a, dit-on, voulu décrire les longues infortunes de deux amans fidèles. Dans VAbuzé en Courte allégorie où la poésie se mêle aussi à la prose , il semble avoir donné des conseils aux jeunes gentils-» hommes que leur naissance ou leur position appelait au rôle de courtisan. Il composa aussi un Traité des Tournois (i) , et l'on prétend qu'il fit encore un Livre de Blason dessiné et enluminé de sa main.

René s'était de plus occupé à réunir des documens sur la Provence et l'Anjou. Il avait , assuret-on, Élit lui-même une description étendue du premier de ces états et tracé une carte géographique du second. Il voulut fixer en Provence plusieurs savans italiens avec lesquels il avait entretenu des relations lors de ses guerres de Naples.- Mais il échoua dans cette louable tentative , parce que son concurrent Âlfonse Y et Ferdinand son fils pouvaient leur offrir de plus grands avantages. Il eut une correspondance suivie avec le vénitien Antoine Marcel» savant distingué, qui lui donna, entre au*

(i) Gassier y Hist. de la Gheyalerie Française , ch. xxx. — De La Golombière , Théâtre d'Honneor, 1. 1,. ch. v.

très manuscrits grecs, une Homélie de Saint-Jean Chrysostôme, nouvellement découverte. René cultivait ks arts avec passion; il fut Tun des premiers princes qui introduisit des musiciens aux solennités religieuses. La miniature seule avait perpétué la tradition de la peinture, et c'est elle qui eut le mérite d'en conserver les traces à travers plusieurs siècles de malheur et de barbarie (i). René charma ses loisirs par la culture de cet art; il parait même qu'il y consacra un temps qu'il pouvait plus utilement employer. N'étant que duc de Rar, il pei* gnit sur verre son propre portrait; il existait à Angers, à Lyon, Avignon, Aix et Marseille des tableaux que l'on attribuait à ce prince et qui ont disparu. Quelques-uns lui attribuent iiussi une vaste composition possédée par l'église métropolitaine de Saint-Sauveur d'Aix. Le sujet de ce tableau est désigné sous le nom de Ruisson Ardent; mais la supériorité du travail nouî^ feit croire que René n'en est pas l'auteur (a); car ce monarque, doué de quelques dispositions heureuses , n'excella pourtant dans aucun genre. Il encourageait la gravure, l'architecture, l'art de frapper les médailles, et la

(z) Grégoire OrlofT, Essai sur THist. de la Peinture en Italie, 1. 1.

(a) Saînt-Vincenty Mémoires et Notices sur la Provence, p. 33^35. — DeHaitze, Curiosités de la ville d'Aix, p. i54. — Millin, Voyage dans le Midi de laFrance. — De Villeneuve, ffist. de René d'Anjou, t. m , liv. Tii. — Boisson de la Salle, Essai sur VHist. des Comtes-Souverains de Provence , p. 3 47-

sculpture. On cite un Calvaire en rdief de grandeur naturelle qu'il fit sculpter sous ses yeux pour en orner l'église de l'HôteUDieu de la ville d'Âix.

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